Portrait de Frida Kahlo, Marko93, rue de l’Ourcq, Paris 19ème arrondissement, 2015.

Les œuvres d’art, toutes les œuvres d’art, sont intéressantes quand leur créateur, l’artiste, à un moment donné décide qu’elles sont terminées. Nous savons quelles difficultés ont eu les peintres avec cette notion de tableau « fini ». Certains iront jusqu’à refuser le caractère définitif de leurs œuvres. Tout aussi intéressante est l’étude des étapes par lesquelles passent un artiste pour se constituer ce que d’aucuns appellent un « style », c’est-à-dire des marqueurs forts qui permettent à ceux qui observent les œuvres de reconnaître à coup sûr l’identité du créateur.

Si on veut mener à bien une analyse de cette nature, il convient d’inscrire les œuvres dans une chronologie et d’essayer de saisir les différences entre les œuvres. L’année dernière, en 2015, l’occasion m’a été donnée de photographier à quelques mois d’intervalle deux fresques peintes par Marko93, rue de l’Ourcq, dans le 19ème arrondissement de Paris. L’artiste a peint une première fresque dédiée à Frida Kahlo et a ensuite recouvert cette première fresque d’une seconde ayant le même sujet. Le « matériel » d’analyse était idéal pour cerner par comparaison les différences et mieux comprendre les évolutions du travail de Marko.

Je consacrerai deux billets à l’analyse de ces deux portraits.

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Le premier portrait de Marko93 est un beau portrait traité de manière hyperréaliste. Des indices nous font penser qu’il s’est inspiré d’une photographie de la peintre mexicaine (photographie qui a illustré une récente exposition Cartier et qu’on trouve reproduite sur Internet). La comparaison entre la photographie et le portrait de Marko montre certes des ressemblances (la coiffure, le foulard noué dans les cheveux, les longues boucles d’oreilles, les sourcils épais, le collier, la vue de face, etc.) mais aussi des différences (les bijoux sont quelque peu différents, le foulard également). Ce qui frappe, c’est l’absence de ressemblance entre la photographie et le portrait. De nombreux peintres ont rendu compte des traits caractéristiques de Frida Kahlo : ses sourcils épais, le duvet brun qui couvrait sa lèvre, les traits métis de son visage (elle est la fille d’une espagnole et du photographe Antonio Calderon, d’origine amérindienne). Le portrait de Marko est un portrait rêvé. Frida Kahlo était moins jolie comme le montre des photographies d’elle prises dans les années 1930. Ajoutons que son surnom de « Frida la coja », Frida la boiteuse, fait allusion à une malformation de sa jambe droite et de son pied suite à la poliomyélite qu’elle eut à l’âge de six ans. Marko choisit de cadrer sur le visage suivant en cela le cadrage de la photographie « source ». Son portrait n’est pas un reflet d’une réalité, il a un statut d’ « icône ».

Et c’est là que cela devient intéressant. Les portraits des notables du 19ème siècle et du 20ème siècle qui affirmaient la réussite sociale et scellaient la trace des ancêtres sur le modèle des généalogies aristocratiques ont aujourd’hui, du moins dans les pays développés, cédés la place à la photographie (Cf. les célèbres photographies du studio Harcourt). Les street artists ont, en quelque sorte, « récupéré » l’art du portrait, non pas les portraits des Puissants/des Riches/des Happy-few/des privilégiés de la fortune/ mais des « icônes » de leur génération. L’art a à voir avec le bricolage ; avec du vieux on fait du neuf, avec des portraits « bourgeois », on rend compte des figures (dans les deux sens du terme) de leur culture.

Ceci établi, pourquoi Marko a choisi Frida Kahlo comme figure iconique ? On peut, me semble-t-il avancer une hypothèse. Frida Kahlo dont le récit de la vie a été popularisé par le cinéma et la littérature, c’est l’image d’une femme libre (bisexuelle, elle se maria deux fois avec le même homme, Diego Rivera (un des principaux peintres du « muralisme » mexicain ), ses liaisons provoquèrent le scandale (elle eut des amours tumultueuses avec des femmes célèbres et… Trosky). Par ailleurs, elle incarne la femme engagée (ce fut une grande figure de la Révolution mexicaine). Enfin, sa vie douloureuse et tragique en font une héroïne romantique (elle meurt à 47 ans après avoir subi de nombreuses opérations chirurgicales dans d’incroyables douleurs qui lui feront envisager le suicide, une amputation de la jambe, elle voulait ne pas être enterrée allongée…).

Marko a choisi d’en faire une femme jeune, belle, rayonnante, sûre d’elle-même, fière de sa sensualité et de sa sexualité, différente.

Est-ce pour cette raison que son portrait est remarquable ? Des portraits de Frida Kahlo sont nombreux, comme sont très nombreux les livres qui lui sont consacrés et les films, et les documentaires, et les hommages divers et variés (un groupe de rock s’appelle « La jambe de Frida », en 2010 le nouveau billet de 500 pesos mexicains est à son effigie et à celle de Diego Rivera…). Frida la Scandaleuse, figure politique du Mexique, est à la mode. Personne n’échappe aux modes ; Marko, comme d’autres, véhicule l’image de l’icône d’une génération.

L’originalité du sujet n’est donc pas l’intérêt majeur de ce portrait. Son intérêt tient, non au fond, mais à la forme. Vu de loin, l’œuvre ressemble à d’autres portraits. Pourtant, en y regardant de plus près, on s’aperçoit que « sous » l’ocre de la peau un maillage de lignes violettes a été peint en sous-couche. J’y vois la marque du « calligraffisme » de Marko, une réinterprétation de ses lignes inspirées par la calligraphie arabe. Présentes sur le visage, ces arabesques n’apparaissent pas dans la coiffure et le dessin du foulard harmonieusement noué dans les cheveux noirs. Cet entrelacs de lignes « souterraines », dans le fond bleu, prennent leur complet essor : les formes sont plus amples, les écarts de couleurs plus nets entre un bleu ciel et un bleu plus sombre.

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C’est dans ces formes esthétiques et dans l’éclat de sa palette que s’affirment la maîtrise technique de Marko (seule la bombe aérosol semble avoir été utilisée) et son originalité.

Marko avec modestie rejoint Diego Rivera, le chantre du muralisme, qui a exalté la Révolution. Il nous parle de lui à travers une œuvre qui, déjà, se désagrège en même temps que son support. Est-elle encore plus belle parce qu’éphémère ? Je le pense, elle « mourra » jeune… Comme Frida Kahlo.

Le portrait de Frida 1 mourut quelques mois plus tard recouvert par le portrait de Frida 2. Marko n’a pas attendu que les ravages du temps altèrent « sa » Frida. Elle naquit une seconde fois, encore plus éclatante, illustrant les métamorphoses de l’art de Marko. 

Richard Tassart

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