Le monde d’Allah et les âmes violeuses, retour sur un dangereux fantasme

Pourquoi, en tant qu’antiracistes, réagir à la tribune spécifique de Kamel Daoud, parmi les mille qui ont pointé les viols et les agressions sexuelles commises à Cologne le soir du Jour de l’An, les décrivant comme relevant de comportements purement liés à l’origine et à la culture « arabo-musulmane » ?

Essentiellement, parce que, comme tous les antiracistes, la réaction de Kamel Daoud nous a sommés de nous taire, sous peine d’être assimilés aux partisans de la réaction la plus crasse et d’être accusés de soutenir les intégristes qui le menacent. Essentiellement, parce que Kamel Daoud, a prétendu être contraint à se retirer du journalisme, suite aux quelques réponses à ses thèses qui constitueraient une attaque inqualifiable et insupportable. 

Dans ce cas, nous n’avons plus qu’à parler, car ne pas prendre ce droit, serait donner raison à celles et ceux qui entendent aujourd’hui exprimer leur essentialisme racisant et qui d’ailleurs l’expriment sans réserve, dans les médias les plus connus, mais voudraient que les antiracistes, non contents d’être minoritaires, en sus, se terrent dans le silence. 

Dans ce cas nous devons parler, car les enjeux  ne sont pas cantonnés à un débat idéologique abstrait. Ce dont il s’agit , ce n’est pas d’« âmes », comme le dit Kamel Daoud, mais d’humains persécutés, noyés, refoulés, et d’humaines, agressées, violées, que nul ne peut utiliser pour discriminer encore les premiers.

 

Si vraiment, c’est la culture d’origine, « arabo-musulmane » qui a déterminé les actes des violeurs de Cologne, alors c’est une très bonne nouvelle. Car, de fait, il y a donc en Europe, des millions d’hommes issus à des degrés divers de cette culture et qui ne violent pas. Et en toute logique, partant du présupposé selon lequel leur culture d’origine est l’explication pleine et entière de leurs actes, cela signifie que cette culture majoritairement ne produit pas de culture du viol.

Dans ce sens là, l’affirmation ci-dessus paraît complètement absurde, tirée par les cheveux , produit d’un syllogisme idiot, fondé sur un postulat faux.

C’est effectivement le cas, exactement comme l’affirmation inverse selon laquelle c’est cette culture d’origine qui est responsable de leurs actes.

La différence, c’est que l’affirmation inverse, s’est posée d’emblée en France et en Europe, comme un postulat concret, un fait indéniable. On s’est certes interrogé sur le fait de savoir si l’on était bien face d’hommes liés à un degré ou à un autre au « monde arabo-musulman », dans un premier temps : mais dès lors qu’ils l’étaient, l’affaire était pliée.

A un degré ou à un autre, Kamel Daoud, parmi les innombrables commentateurs ayant fait littérature essentialiste au sujet de Cologne, est sans doute celui, qui sur la forme, a le mieux formulé l’importance négligeable du degré en question. Dans sa tribune du Monde, le journaliste algérien, emploie indifféremment, les termes de réfugié et d’immigré, ceux de monde musulman et de monde arabe. Détail frappant, il commence sa tribune en jugeant que l’extrême-droite indifférencie tout, mais il fait ensuite de même, comme beaucoup d’autres, qui partagent la conviction anti-universaliste la plus banale qui soit dans nos contrées : l’argumentation n’est jamais raciste en soi, elle le serait uniquement lorsque l’extrême-droite l’utilise. Tout serait désormais permis, en matière de thèses essentialisantes, mais pas à tout le monde.

Le racisme ne serait raciste que si le raciste, avait auparavant signalé par son appartenance à un parti d’extrême droite qu’il n’était décidément pas antiraciste.

Donc réfugiés ou immigrés peu importe. Pourtant, lorsqu’on parle actuellement de « réfugiés », on évoque essentiellement ceux qui viennent d’arriver en Europe. Immigré, c’est quelqu’un qui est, un jour, arrivé en Europe. Un jour ou mille jours, ou trois mille ou dix mille.

L’essentialisation est d’abord la négation du facteur temps dans la vie des hommes, réduits encore plus que les arbres, à leurs racines fantasmées. Car au moins, reconnaît-t-on que le platane grandi en ville dans une avenue polluée ne sera pas exactement le même que celui qui pousse en pleine campagne.

Dans l’imaginaire raciste le racisé n’a même pas cette caractéristique. Il est immuable, d’ailleurs pour toujours, parce qu’à un moment, il était ailleurs. La frontière reste avec lui, mur étanche et résistant aux ravages du temps et de l’environnement.

Lorsqu’il commet un crime, alors forcément, son origine et elle seule explique ce crime.

Inaccessible au temps qui passe, inaccessible à l’environnement qui transforme, l’immigré, en sus, ne vient pas d’un ailleurs qui serait comme ici. Ici naissent des hommes dont on reconnaît qu’ils ont, par la suite, une classe sociale, une catégorie socio-professionnelle, un niveau scolaire, une place dans l’échelle des revenus, une origine et une culture urbaine ou rurale (et même péri-urbaine ou néo-rurale), une situation familiale, et certes également une religion, dont ils sont pratiquants ou non-pratiquants, cependant.

Ici, vivent des hommes dont le comportement est disséqué et débattu par des historiens, des sociologues, des psychiatres et des psychologues, des hommes qui ont le droit à la complexité.

Ailleurs, vivent des « Arabes », par millions, des « Musulmans » par milliards. Dans une sorte de Califat géant, bien plus étendu et plus puissant que celui de Daech, car n’ayant ni barrières de temps, ni barrières d’espace. Le « monde d’Allah », nous dit Kamal Daoud le laïque. Oui, le monde d’Allah comme il l’écrit : « … L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme… Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah ».

Les Autres, du monde d’Allah. Et il faudrait ne pas répondre à cette généralisation extraordinaire, digne des jeux vidéo de baston les plus sommaires, où chaque équipe est définie en un trait. Répondre, argumenter, critiquer, reviendrait à lancer une cabale inacceptable contre un intellectuel, effectivement menacé par les intégristes.

Ils ont violé, nous dit Kamel Daoud, parce qu’ils sont les Autres, du monde d’Allah. Ce à quoi, paisiblement, le Calife de Daech répondra que l’ensemble des criminels occidentaux sont des criminels, parce qu’ils sont les Autres, ceux du Monde qui n’est pas celui d’Allah.

L’ennemi est bête, il croit que c’est nous l’ennemi. Alors que c’est les Autres, bien entendu.

Le fait est que l’essentialisation raciste, dans l’affaire de Cologne aura été d’abord l’arme de ceux qui pensent que les « malades » ne se guérissent pas, mais qu’ils doivent être impitoyablement chassés avant de contaminer définitivement le corps sain de l’Europe.

Kamel Daoud, l’homme qui n’a rien à voir avec l’extrême-droite et prend bien soin de le préciser, a cependant choisi la métaphore « médicale », parmi cent autres possibles. Cette métaphore médicale, au cœur des dynamiques racistes offensives dans toute l’Europe, depuis le 19ème siècle, la métaphore antisémite par excellence, de Drumont lorsqu’il dénonce le Juif comme éternel microbe oriental, à Céline traqueur de Juifs et de métis. C’est ce que relève l’ami proche de Daoud, Adam Shatz, dans un texte qu’il lui adressé.

Il est hélas peu d’intellectuels progressistes qui guérissent favorablement de l’emploi de ce registre de métaphores.

Oui, mais Kamel Daoud n’est pas français, il est algérien, répète-t-on, pour sa défense. C’est peut-être là effectivement, sa seule défense, la seule chose qui permettrait de croire à sa sincérité. Le fait qu’il n’ait jamais, peut-être, connu physiquement ce que sont nos métropoles, et leur vie chaotique, le fait qu’il s’imagine peut-être Cologne ou Paris, sans leurs migrants, comme de douces et paisibles contrées où déambuleraient, légères et sans souci, des femmes totalement libres et des hommes totalement courtois. Un aimable rêve littéraire, à opposer au cauchemar du réel qu’il éprouve dans son quotidien.

Le poids du fantasme positif, est sans doute nécessaire lorsqu’on est en lutte contre la déclinaison locale du patriarcat et de l’oppression. Tant qu’il reste de l’ordre du fantasme, il peut demeurer positif.

Ainsi par exemple le rêve du retour au pays d’origine, partagé par tant et tant de jeunes issus de l’immigration maghrébine, En soi il n’avait rien de dangereux, tant que l’idéalisation d’un pays où l’on ne serait pas racisé ne se confrontait pas avec son utilisation politique par des groupes intégristes en mal de recrutement. Eux ont bien compris la puissance du fantasme du grand retour aux origines mythifiées. Parmi d’autres causes, ce fantasme là peut servir à alimenter le pire.

Le fantasme inversé de Kamel Daoud, celui d’un Occident lumineux qui aurait vocation à guérir ou à punir, l’Autre, le Malade n’est pas moins dangereux quand il rencontre aussi son prédateur, le camp politique raciste européen. Daoud parle d’Algérie, mais il parle, volontairement, aussi, aux Français. Or à aucun moment, sur le fond, il ne prend en compte le réel, celui du sens et de la force politique de son discours ici et maintenant. Son rêve occidental rejoint un cauchemar concret, celui des forces qui souhaitent de nouveau mettre en forme concrète l’essentialisme punitif contre une partie de la population.

Nul ne peut lui retirer le droit de ne pas s’en préoccuper, voire de s’en moquer éperdument. Nul ne peut, au nom de l’origine du locuteur, décréter comme inattaquable une parole fausse. En tout cas pas si on se réclame de la raison. Cette raison qui fait que dans le monde concret où nous vivons, la causalité unidimensionnelle des viols et des agressions sexuelles n’a aucune validité.

Or Kamel Daoud, dans sa manière de qualifier les réponses qui lui sont faites, a déjà éloigné l’horizon de cette même raison. En conséquence il tombe dans l’imaginaire rhétorique préféré de l’extrême-droite, celui selon lequel toute contradiction à un discours serait signe de persécution et de domination, quand bien même cette contradiction est minoritaire, surtout quand elle est minoritaire. Ce qui s’est passé à Cologne a en effet, et dès les faits connus, donné lieu à d’innombrables tribunes. Ces tribunes avaient le plus souvent pour seul objectif de taper sur le même clou éternel: Cologne apporterait une preuve irréfutable du « problème posé par l’immigration ».

Dans ces conditions, comment la tribune de critique de quelques universitaires, quand bien même, elle serait un tissu de sornettes, pourrait-elle constituer pour Kamal Daoud un « haro », un « hallali », comme le dit la directrice adjointe de Libération, dont on espère qu’elle a choisi le mot sans penser un seul instant à sa résonance sonore possible ?

Quelle chasse a en fait lieu aujourd’hui en Europe et qui se nourrit de tout, des drames, et des horreurs, pour traiter des hommes et des enfants comme des animaux sauvages ? Ce traitement dégradant s’applique aussi à des femmes par milliers, mais le traitement de ces femmes là, ne produit pas les mêmes analyses essentialistes car il n’est pas le fait du « monde d’Allah » mais des politiques de fermeture des frontières et de chasse aux étrangers.

Kamel Daoud peut donc être défendu par cents voix, de « Libération » à « Causeur », après avoir choisi d’endosser la posture de la victime dominée par une tribune tout juste équivalente à la sienne en taille.

Kamel Daoud est algérien, oui, et donc ? Les femmes qui ont défilé dans les rues de Cologne et d’Allemagne pour dénoncer le sexisme et le racisme, ainsi que l’utilisation raciste du sexisme sont femmes et allemandes. Leur parole, en France, est étouffée et devient peu audible quand d’autres sont omniprésentes. Ce choix de dévalorisation de leur parole traduit un certain rapport de force politique. Celui d’une France où la parole des concernéEs par le racisme est applaudie uniquement quand elle va elle aussi dans le sens du racisme. A cette occasion seulement, l’on veut bien que l’Indigène se revendique comme tel, s’il s’agit de cracher sur les autres indigènes.

Kamel Daoud est algérien, oui, et alors ? A moins d’être dans l’essentialisation raciste, une nouvelle fois, cela ne lui donne aucune autorité particulière pour parler de ce qui s’est passé à Cologne. A moins qu’on ne considère qu’il y a bien un « Eux », les Arabes, et un « Nous », les Occidentaux, une frontière intangible et éternelle entre les deux. Mais dans ce cas, on ne vient pas sans arrêt accuser les autres de « communautarisme ». Et l’on vient encore moins accuser ses contradicteurs de néo-colonialisme, quand on accepte soi-même de voir ses charges contre « les Arabes », reprises telles quelles par le camp raciste. Si à Daoud et à d’autres, il est indifférent d’être devenu la mascotte de Français qui n’assument pas et n’aiment rien tant que brandir ses tribunes en précisant « c’est un Arabe qui le dit, c’est que c’est vrai », alors c’est grave.

Car notre première tâche, au fond, ici, nos responsabilités aussi vis à vis des progressistes de tous les pays, c’est  de faire barrage à celles et ceux qui font feu de tout bois pour fermer les frontières, refuser l’asile, à tout le monde, en pratiquant l’essentialisation permanente. Pour le moment, ils ont si bien réussi, qu’on peut être persécuté par le régime théocratique iranien et ne pas obtenir l’asile, être Afghan, avoir fui les talibans, et ne pas obtenir l’asile. Etre Syrien et survivre dans les bidonvilles de l’Europe, ou se noyer devant la frontière. Frontière érigée en grande partie grâce au discours de la peur. Kamel Daoud, dans sa tribune, fait la leçon au gouvernement allemand qui « donne des papiers ». Le fait est qu’en France, dans ce pays où il a tant de soutien, on n’en donne pas ou presque pas.

Une escroquerie est ainsi mise en place sur le dos des victimes de Cologne, dont on osera peut-être nous reprocher de ne pas avoir parlé d’entrée dans ce texte.

Il s’agit d’une arme désormais éprouvée à l’encontre des antiracistes cohérents. Ils devraient d’emblée se justifier de l’injustifiable, accepter le soupçon intolérable, à charge pour eux de tenter de le dissiper. Il faudrait face à chaque offensive raciste se nourrissant de n’importe quel drame, préciser qu’on lutte aussi contre ces drames, qu’on n’est pas pro-terroriste, qu’on n’est pas pro-violeur, ou au mieux, indifférents aux viols et aux attentats. Comme si c’était une option dont nous aurions sans cesse à nous dédouaner.

Jeu de dupes, car face aux vautours qui se nourrissent du corps des victimes, à quoi rime de se justifier ? Ces vautours n’ont évidemment pas l’intention d’empêcher de nouveaux drames, sinon de quoi se nourriraient-ils ?

Les victimes de Cologne ne sont en rien le sujet de l’exploitation raciste des viols de Cologne, bien au contraire. Kamel Daoud et bien d’autres commentateurs avant lui en font des objets, des représentations dans la scène fantasmée qu’ils ont montée de toutes pièces.

Parler vraiment, parler pour agir, pour empêcher, consisterait à analyser le réel. Il s’agirait de parler de psychologie, de sociologie, d’urbanisme, de politiques concrètes du maintien de l’ordre dans les métropoles. Il s’agirait d’examiner à quel point la sécurité sexuelle des femmes est un angle mort de ces politiques, comparée, par exemple à la sécurité des marchandises et des magasins. Il s’agirait aussi d’évoquer ce qu’on saurait vraiment, du rapport de ces violeurs concrets, à la religion, à la réaction, mais aussi à la consommation et à la fête, dans une Europe, où somme toute, consommer des femmes fait tout de même partie des ingrédients nécessaires d’une fête réussie, dans beaucoup de représentations collectives. On examinerait le sens de la mise en scène stigmatisante de celui qui fait tapisserie et n’a pas consommé devenue un poncif culturel, avec lequel on vend des gels douche aussi bien que du Houellebecq.

Mais voyons, les Autres, les Arabes, ne lisent pas Houellebecq. Qu’ils soient arrivés un jour , il y a trente ans ou trois semaines, ils sont les Autres. 

Sauf Kamel Daoud, qui n’est pas arrivé, mais qui est déjà l’Exception qui confirme la Règle.

Et qui apporte une pierre massive à l’édifice qui fait que des évènements réels de Cologne, aucune leçon utile n’émergera dans l’ambiance politique actuelle. En réduisant le problème au prétendu monde d’Allah, on réduit au silence la question que se pose toute femme seule qui songe à se mêler à une foule anonyme les soirs de fête de rue, dans le monde réel. Cette question là ne serait audible que si l’on précise que la main masculine crainte est une main arabe.

Publié sur le site Memorial 98, le 28 février 2016

http://www.memorial98.org/2016/02/le-monde-d-allah-et-les-ames-violeuses-retour-sur-un-dangereux-fantasme.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&
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2 réponses à “Le monde d’Allah et les âmes violeuses, retour sur un dangereux fantasme

  1. Peut-on savoir qui a écrit cela ?

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