Le deuxième portrait de Frida Kahlo, Marko93, rue de l’Ourcq, Paris 19ème arrondissement, 2015.

Dans le précédent billet, j’évoquais le cas unique à ma connaissance, d’un street artist qui peint le portrait d’une peintre célèbre, Frida Kahlo, et le recouvre quelques mois plus tard, d’un autre portrait de la même artiste. La comparaison des deux fresques, que nous appellerons pour les commodités du commentaire  Frida 1 et Frida 2, révèle les intentions plastiques de Marko93, qui s’est lui-même baptisé « the french lighter », mettant ainsi en avant ses essais sur la lumière.

La grande fresque de Marko  a été réalisée en deux temps ; l’analyse des stades de fabrication montre à l’évidence que le projet initial a été dépassé. Nous voudrions montrer dans notre commentaire qu’elle est une œuvre de synthèse de l’ensemble des techniques que maîtrisait Marko lors de son exécution.

Nous savons pourquoi Marko a choisi de faire le portrait de Frida Kahlo : tout d’abord, parce que c’était une femme peintre connue dans le monde entier pour ses très célèbres autoportraits, et aussi et surtout, une figure de la lutte des femmes pour leur émancipation et un symbole nationaliste après la révolution mexicaine de 1910.

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C’est d’ailleurs un autoportrait de Frida Kahlo qui est la source iconique de la fresque de Marko. Son premier portrait de Frida était également inspiré d’un autoportrait. Frida Kahlo s’est souvent représentée entourée d’animaux : des perroquets, des singes, des chats. Précisément, dans ce portrait d’elle-même, un singe noir, il est vrai, est placé à gauche et un chat noir à droite. Si la composition du portrait, Frida au centre encadrée par deux animaux familiers, a été reprise par Marko, il a emprunté à d’autres autoportraits des éléments de décor (le perroquet plus gros que le singe et le chat par exemple). En fait, l’analyse de l’élaboration de la fresque, en deux temps, éclaire la composition dissymétrique. Dans un premier temps, une large parenthèse « contenait » le singe blanc, Frida et le perroquet. L’espace à droite de la parenthèse était « réservé » : seul un fond était peint sans sujet. Le chat, qui rompt la symétrie et est situé hors de la parenthèse, a été rajouté dans un deuxième temps. Mon hypothèse est que ce qui intéresse Marko dans le chat ce n’est pas son rapport à Frida, comme le singe et le perroquet, mais ce sont ses yeux. Le corps du chat, fond bleu et tracé noir en « calligraffisme », est « ébauché ». Par contre, le visage du chat se réduit et se résume à ses yeux peints avec un jaune fluorescent. Pour renforcer l’effet, les contours des yeux sont volontairement flous pour traduire l’éblouissement. Dans les mois qui suivirent la réalisation de sa Frida, c’est comme cela qu’il nomme sa fresque de la rue de l’Ourcq, Marko a peint des yeux de chat et de félins avec des peintures phosphorescentes. Marko poursuit ses recherches sur la lumière : les yeux du chat noir marquent une étape aujourd’hui déjà dépassée.

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Revenons à ce qui a été l’essentiel de Marko quand il a peint sa Frida : le « vitrograff ». Cela vaut la peine de regarder de plus près son œuvre. L’espace autour du visage de Frida est partagé en vastes secteurs. Ils convergent vers une zone centrale bleu foncé qui ceint le beau visage de Frida. Cette « auréole » met en relief le visage, le détoure et le bleu nuit s’oppose au rose fluo, au jaune fluo, au bleu fluo,  mais aussi à l’éclat des boucles d’oreilles qui brillent et éclairent d’autres étoiles dans ce firmament irréel. Cette composition rayonnante et le cloisonnement des surfaces évoquent bien sûr les vitraux. Les surfaces sont fractionnées par des segments géométriques qui rompent avec le « calligraffisme » de Marko. Les volutes, les boucles, les courbes proches de la calligraphie arabe  sont délaissées au profit d’un réseau décoratif majoritairement constitué de segments et de petites courbes. Le rapport à l’écriture n’est pas recherché. Il s’agit de « traiter » la surface du mur comme les maîtres-verriers les vitraux. Le vitrail, les pièces de verre et les plombs sont d’évidentes références culturelles, mais si elles sont ici prises en compte, elles sont dépassées, revisitées par un artiste du 21ème siècle qui avec des bombes aérosols comme les compagnons qui construisirent les cathédrales du moyen-âge essayèrent de créer grâce aux vitraux une lumière « céleste ». Apprivoiser la lumière, la capturer, la « rendre », un rêve vieux comme l’Art. Prendre en compte l’héritage, poursuivre le chemin, c’est ce que fait, modestement, Marko. Examinons par exemple le visage de sa Frida. Comme sa première Frida, le portrait est beaucoup plus beau que l’original (c’est l’autoportrait rêvé de Frida également), Marko garde ce qui l’intéresse : les fleurs dans les cheveux, il rajoute des bijoux qui n’ont jamais existé (la lumière encore !) et fractionne le visage non pas en zones d’ombre et de lumière mais d’une autre manière qui n’a rien à voir avec le réel, tout en ménageant une relative lisibilité (le cou réduit en bandes verticales est vu comme le cou de Frida). C’est donc un compromis entre l’abstraction d’une partie du décor, le schématisme du singe blanc et du perroquet et le « vitrograff » utilisé pleinement pour le portrait de Frida.

Dans sa Frida 2, Marko a peint une citation de Frida Kahlo dont je sais qu’il en partage profondément l’esprit : « Je ne suis pas malade… Je suis cassée… Mais je suis heureuse d’être en vie pendant que je peux peindre ». Frida 1 et Frida 2 sont des hommages post mortem certes, mais ils nous parlent aussi de Marko qui pense ce qu’il écrit et cherche inlassablement la lumière.

Ne soyons pas dupes, sous la mousse, sous l’éclat des peintures fluos, il y a un homme sensible qui nous parle et si nous prêtons l’oreille nous l’entendons ; c’est un artiste, il a de belles choses à nous dire. Alors, silence. Regardons.

Richard Tassart

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2 réponses à “Le deuxième portrait de Frida Kahlo, Marko93, rue de l’Ourcq, Paris 19ème arrondissement, 2015.

  1. Merci pour cet article. J’ai quelques photos de Frida Kahlo – avec Maiakowski, avec Breton et deux peintures dites autoportraits , l’un avec Staline, l’autre dédié à Trotsky. Si cela vous intéresse, je peux vous les envoyer.

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