Les Sud-Africains paient l’addition et la FIFA fait des profits

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

sprot_cetriL’expérience sud-africaine de la coupe du monde de football montre que l’organisation et le bénéfice des grands événements sportifs échappent pour l’essentiel aux pouvoirs publics et aux secteurs populaires des pays hôtes. Le règne de la FIFA fait pourtant l’objet de multiples protestations, en Afrique du sud en particulier, mais au final, elle impose ses intérêts et ses méfaits, au détriment de la souveraineté nationale et du progrès social.

En juin 2013, au Brésil, environ deux millions de personnes sont descendues dans les rues de quatre-vingts villes pour soutenir le mouvement « Libre passage » (pour les transports publics gratuits) et d’autres demandes. Elles manifestaient aussi leur ras-le-bol de devoir faire de multiples sacrifices sur l’autel du néolibéralisme brésilien, revitalisé par un certain Sepp Blatter, l’empereur suisse de la Fédération internationale de Football Association (FIFA). Même si des opportunistes de droite s’étaient invités dans certaines des manifestations, les principales doléances étaient apparemment celles de la gauche et de la jeunesse révoltée.

En écrivant cet article depuis l’Afrique du Sud, mes compatriotes et moi ne témoignons pas seulement de notre admiration envers les Brésiliens. Il y a peu de temps, la présidente Dilma Roussef a présenté un « grand pacte » contenant des concessions majeures sur les dépenses étatiques (tout en n’étant pas parvenue à réprimer la rébellion par la brutalité des forces de police). Comme elle l’a dit : « Nous devons oxygéner notre système politique, trouver des moyens pour rendre nos institutions plus transparentes, plus résistantes aux mauvaises pratiques et plus ouvertes à l’influence de la société. » De notre côté, nous devrions également saisir cette opportunité pour bousculer la mémoire sud-africaine. Après les mois frivoles de juin-juillet 2010, nous avons toujours besoin d’un maximum d’aspirines super-puissantes pour soigner notre propre gueule de bois de l’après Coupe du monde et pour soulager la peine ressentie par de nombreux Sud-Africains écrasés sous les pattes des éléphants blancs de Blatter avec ses stades et infrastructures réservés aux élites.

Blatter impuni pour ses méfaits contre la société sud-africaine… et brésilienne

La mémoire s’est peut-être estompée, mais il y a bien eu des émeutes dans les rues juste avant que la Coupe du monde ne commence, représentant une menace telle que le régime de Pretoria de Jacob Zuma fut prêt à appliquer la version suisse des intérêts des multinationales d’un ordre relevant du fascisme. Aujourd’hui les budgets municipaux de nos principales villes sont encore saignés à blanc par les millions de dollars annuellement détournés pour subventionner les coûts d’exploitation des stades, ce pour quoi le responsable du comité organisateur local de la FIFA, Danny Jordaan, s’est excusé en 2012.

Dans la pure tradition de corruption et de connivence que perpétue la FIFA, les plus grands trusts de la construction se sont illégalement concertés pour surévaluer massivement les coûts de ces monuments dédiés au sport, aujourd’hui presque vides. Cela fut révélé aux contribuables sud-africains au début de 2013 par une enquête menée par la commission de compétition du gouvernement sud-africain1. Plusieurs villes ont ainsi annoncé leur intention de réclamer des dédommagements à ces grandes entreprises pour compenser des versements excessifs2.

Le train à grande vitesse de Johannesburg construit pour la Coupe du monde et qui a coûté 2,5 milliards de dollars – tout en étant remarquablement déconnecté des transports empruntés par la classe laborieuse – était censé transporter 110 000 passagers par jour. Cependant, 80 millions de dollars continuent à être injectés sous forme de subventions, car ces « étourdis » d’ingénieurs ont surestimé le nombre d’utilisateurs aux deux tiers. L’inutile nouveau King Shaka, aéroport de Durban, qui a coûté un milliard de dollars, est maintenant une sorte de « aerotropolis » imaginaire, loin d’être le centre du trafic international tel qu’anticipé.

Après avoir fait pousser des palaces hédonistes, lancer des trains à grande vitesse et construire des aéroports – alors que la vaste majorité des gens ici souffrent tellement – Blatter demeure impuni pour ses méfaits contre la société et l’économie sud-africaines. Sa clique a rapporté plus de 3,1 milliards de dollars à Zurich sans payer de taxes ou sans tenir compte du contrôle des changes. Et pendant ce temps, la dette extérieure sud-africaine est passée de 70 milliards de dollars (juste avant la Coupe du monde) à 135 milliards aujourd’hui.

Le Brésil souffre déjà d’une gueule de bois identique et la douleur ressentie est décrite comme insoutenable. La plupart des observateurs des marchés émergents tant adulés, incluant la superficiellement puissante Turquie, furent surpris de la récente montée de la colère populaire. Quand Dilma a visité Durban en mai 2013, à l’occasion du sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), sa confiance et son dynamisme politique étaient évidents. Après tout, elle et son prédécesseur Lula da Silva – un ancien ouvrier métallurgiste populaire – ont traité leur société et leur environnement bien mieux que les quatre autres pays, semblerait-il. Cas unique parmi les BRICS, les inégalités au Brésil ont chuté substantiellement grâce à la multiplication par deux du salaire minimum et aux subventions familiales. Et contrairement à d’autres partenaires moins brillants, l’Index des performances environnementales de Yale-Columbia a qualifié le Brésil en 2012 de « pays s’améliorant sur de nombreux fronts ». Cela a permis à Dilma d’accueillir, de façon triomphale, le dernier sommet des Nations unies sur la Terre, Rio+20.

Avec un Parti des travailleurs au pouvoir qui a largement limé les crocs du mouvement syndical CUT et d’une bonne partie de l’intelligentsia de gauche et des ONG, le Brésil a créé les bases pour diffuser des images distordues de sa réalité auprès des progressistes sud-africains. Et ce, au moment où nous cherchons désespérément des exemples – qui mettent en œuvre des politiques socio-démocratiques, écologistes et d’égalité homme/femme (au minimum) – dont nous pourrions nous inspirer.

En septembre 2012, à la suite du massacre de Marikana3, le congrès des syndicats sud-africains a, de façon pragmatique, plaidé passionnément pour avoir un « temps Lula », afin d’appliquer les mêmes politiques. Je doute que nous entendions encore une fois cette phrase irréaliste. Un orgueil démesuré s’est emparé de Brasilia. On n’entend plus qu’une certaine élite qui se congratule des différents événements organisés dans ce pays (en juin 2013, la Coupe des Confédérations de football de la FIFA, la Coupe du monde de football en 2014 et les Jeux olympiques de 2016), ainsi que des campagnes victorieuses menées par le Brésil pour placer l’un de ses ressortissants à la tête de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

En s’ouvrant sur l’extérieur à grands coûts, Dilma et son Parti des travailleurs ont plongé leur pays dans une essoreuse qui tourne au ralenti. J’ai pu en être le témoin lors de mon séjour d’un mois à Rio en 2012, qui a culminé avec la manifestation de 80 000 personnes contre le baratin de « l’économie verte » dispensé par les grandes entreprises de Rio+20. Des manifestants arboraient d’immenses cartons découpés montrant Dilma (et pas sous son meilleur jour…), avec une tronçonneuse en train de nettoyer l’Amazonie pour le compte des plus grandes entreprises du pays (Vale, Petrobras), avec l’assistance de l’énorme Banque nationale de développement (BNDES). Un conflit a encore surgi, mi-2013, après la démolition des habitats de peuples indigènes occasionnée par la construction du mégabarrage de Belo Monte menée par Vale et la BNDES. À nos portes, au Mozambique, l’accaparement des terres par Vale pour exploiter du charbon soulève aujourd’hui des protestations identiques de centaines de paysans.

Puis est arrivé Blatter, avec ses exigences absurdes et sa mise en garde arrogante en s’adressant aux Brésiliens qui étaient dans la rue : « Ils ne devraient pas utiliser le football pour faire entendre leurs demandes… » Nous n’avons déjà eu que trop affaire avec ce type de personne en Afrique du Sud. Le règne de la FIFA a entraîné de nombreuses révoltes similaires justifiées. Avant juin 2010, plusieurs douzaines de manifestations se tenaient chaque jour, la plupart concernaient le manquement de l’État à assumer ses services, alors que le gouvernement détournait les fonds destinés aux besoins de base pour satisfaire la FIFA. De nombreuses protestations critiquaient explicitement la façon dont la Coupe du monde était organisée.

Règne de la FIFA et protestations diverses

Parmi ces événements, il faut rappeler la présence dans la rue de 1 500 militants communautaires ou syndicalistes à Durban, le 16 juin 2010, réclamant une « Coupe du monde pour tous » (et non juste pour les profiteurs et les spectateurs les plus riches du pays). Ou encore, dans l’est du pays, à Nelspruit, plus d’une centaine d’élèves ont manifesté leur colère devant la non-reconstruction d’une école déplacée lors de l’édification du stade Mbombela. De plus, toujours dans cette petite ville, les quelques politiciens (lanceurs d’alerte) qui se sont opposés à la corruption et la fraude ont été assassinés.

Il convient de citer également d’autres manifestations organisées à l’encontre de la FIFA : celles des marchands du secteur informel à Durban et au Cap, car ils étaient écartés des opportunités commerciales de la Coupe du monde ; celles des habitants du bidonville de Riverlea devant le manque d’infrastructures et de services alors que, à quelques centaines de mètres, se construisait le stade Soccer City ; celles des ouvriers du bâtiment contre les entreprises de construction ; celles des personnes handicapées en chaise roulante devant le manque d’accessibilité aux stades… Enfin, à noter des actions contre la tentative de bureaucrates de redessiner les frontières régionales afin de faire passer leurs municipalités dans une province plus riche…

Des grèves des militants syndicalistes ont été menacées de sanction, d’autres ont fait rage. Elles portaient contre l’augmentation nationale des prix de l’électricité, pour l’augmentation des salaires dans la compagnie Eskom ou dans le secteur des transports, ou encore sur les conditions de travail des travailleurs municipaux. En utilisant le rapport de force en leur faveur, qui leur permettait de retenir des centaines de bateaux – dont certains transportaient les quelque 2,3 millions de mascottes léopard « Zakumi » fabriquées à Shanghai par des travailleurs qui ne gagnaient que 3 dollars par jour… – les dockers du port de Durban avec le syndicat d’Afrique du Sud des transports et assimilés ont pu obtenir une augmentation de salaire deux fois supérieure au taux d’inflation.

Pendant la Coupe, Blatter a insisté sur l’instauration d’une zone de non-manifestation, avec des forces de police intervenant régulièrement pour interdire les tentatives de protestations, comme l’inoffensif rassemblement intitulé « Éducation pour tous » à Pretoria, et ce alors même que la FIFA avait soutenu le groupe (One Goal) qui avait demandé l’autorisation pour un tel événement. Cependant, une résistance suffisante a pu émerger pour contrecarrer ce harcèlement. En parallèle, deux chaînes de télévision nationales ont autocensuré le film Fahrenheit 2010 qui dénonçait l’exploitation de la FIFA, car pour le porte-parole du groupe audiovisuel d’Afrique du Sud, Kaiser Kganyagi : « Notre travail est évidemment de promouvoir la Coupe du monde et se battre contre quelque chose qui peut être perçu comme négatif n’est pas dans notre intérêt. »

Au bord de la paranoïa, les forces nationales de défense sud-africaines, ainsi que les systèmes de défense aériens, ont été mobilisés pour parer à toute attaque terroriste. De façon plus triviale, deux autres activistes et moi-même avons été arrêtés à la Fête des fans de la plage de Durban simplement pour avoir distribué des prospectus anti-xénophobes lors de la mi-temps du quart de finale Ghana-Uruguay. Les charges retenues contre nous relevaient du « marketing insidieux4 ». L’obsession des copyrights de la FIFA a même interdit à quelques artisans de bidonvilles d’utiliser l’expression « Coupe du monde 2010 » sur leurs objets manufacturés.

La FIFA a pu également obtenir un traitement judiciaire spécial avec la mise en œuvre de poursuites judiciaires 24h/24h et sept jours sur sept pour une douzaine d’incidents criminels. Un homme a été condamné à trois ans de prison pour le seul crime d’avoir sur lui trente tickets de la FIFA « sans explication », alors que la FIFA essayait de s’attaquer au marché noir. Deux Hollandais favorisant le « marketing insidieux » furent également arrêtés car les robes orange de trente-six Hollandaises faisaient de la publicité pour une bière de Bavière, lors du match Hollande-Danemark, bien que la taille du logo fût minuscule. Des cas de la sorte font passer la FIFA pour extrémiste.

La perte de la souveraineté nationale en faveur de la FIFA a surpris des observateurs, car cela allait à l’encontre de l’énorme expérience acquise par l’ex-président Thabo Mbeki et son équipe de négociation lors des discussions portant sur l’économie politique mondiale de l’après apartheid. Et cependant, Mbeki permit à la FIFA et ses multinationales de sponsors d’avoir un accès total aux « zones d’exclusion » sans aucune taxe, sans contrôle des changes ou sans aucun souci de sécurité.

Les Sud-Africains ont été également affectés par la Coupe, et en particulier ceux qui faisaient partie de la classe ouvrière ou avaient besoin de traitements spéciaux à l’hôpital. Comme un journaliste du Times l’a observé : « Les règlements de la FIFA s’appliquant à certains hôpitaux du pays – qui comprennent la nécessité de garder vide la moitié des lits – vont avoir pour conséquence de mettre dehors des patients de long séjour et de déplacer des installations. Aussi bien des soignants que de grands spécialistes se sont déjà vu affecter dans leur travail, si ce n’est arrêter, jusqu’à la fin de la Coupe du monde, laissant des centaines de patients sans soins pendant les deux prochains mois5. »

Malgré cela, quelques victoires – pas forcément celle relative au droit de souffler dans les horribles vuvuzelas au point d’en perdre l’ouïe – sont à rappeler. Des milliers de travailleurs du domaine de la construction des stades se sont battus pour des salaires plus élevés et ont souvent gagné. Et des éducateurs sur le sida, à l’origine empêchés de distribuer des préservatifs dans les stades, se sont mobilisés et ont renversé la tendance puritaine de la FIFA.

Le 13 juin au soir, à Durban, plusieurs centaines de gardiens du nouveau stade se sont révoltés après le match Allemagne-Australie, réclamant le paiement d’une prime qui leur avait été promise : 20 dollars pour 12 heures de travail. De façon générale, la sous-traitance et la super-exploitation ont envenimé les relations avec les employés qui travaillaient dans des secteurs dangereux de la sécurité. Trois cents manifestants reçurent des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes lancés par la police pour briser la protestation. Dans quatre autres stades, des travailleurs ont arrêté de travailler pour protester contre les courtiers en main-d’œuvre du domaine de la sécurité. Cette action a débouché sur des licenciements de masse et obligé l’intervention de la police nationale pour aider à la sécurité interne, moyennant une importante dépense.

En plus de la montée des protestations des travailleurs, une des mobilisations les plus impressionnantes vint du front le plus dur à atteindre : la culture pop. Un musicien d’origine somalienne, K’naan, avait utilisé et remixé son hit « Wavin’ Flags » pour satisfaire la FIFA, en autocensurant sa version antérieure qui contenait des paroles plus dures et antiguerre6. Sa nouvelle version visait à faire croire qu’un jeune garçon sur un terrain de football poussiéreux pouvait simplement boire un Coca-Cola et devenir un joueur mondial de première classe, comme le montrait sa vidéo alors omniprésente7.

Cependant, depuis Le Cap, les « sales gosses » Jammers Playing Fields Collective nous ont fait parvenir de délicieuses nouvelles paroles pour la chanson « Wavering Flag » : « Quand ils seront plus vieux ; Nos enfants nous demanderont ; Pourquoi nous nous sommes vendus ; Au nom du drapeau de la FIFA… ; Quand je serai sobre ; De tout ce foot ; La FIFA partira et ; Devinez qui va se faire de l’argent 8? » D’autres chansons contestataires ont été produites à cette époque, par Nomadic Wax, Dj Magee et Dj Nio, les Chomsky AllStars (« Beautiful Gain ») et par un réseau d’artistes qui se sont présentés ensemble pour soutenir le groupe Khulumani, le réseau des victimes anti-apartheid qui poursuit, devant des cours états-uniennes, des entreprises transnationales qui sous l’apartheid ont fait des profits quand elles auraient dû respecter les sanctions. Iain Robinson (Ewok) de Durban a contribué à l’excellent « Shame on the Beautiful Game », à la suite duquel Defboyz a produit tout un CD de morceaux hip-hop contestataires9. Ils ont rassemblé des musiciens « du monde entier et de différentes langues pour faire passer un message : les puissants doivent être tenus pour responsables de leurs actions ! »

La protestation explicitement dirigée contre l’influence de la FIFA, qui a eu peut-être le plus de succès pour la défense de la culture populaire, fut celle menée par des centaines de marchands du secteur informel de Durban qui avaient été déplacés du centenaire Early Morning Market (qui fait partie des marchés de Warwick). S’ils n’avaient pas mené une lutte pendant toute une année, avec notamment un sévère affrontement avec la police mi-2009, ils auraient été déplacés par le directeur municipal de Durban, Mike Sutcliffe, et les copains de l’ANC auraient pu construire un centre commercial sans le moindre espace pour des fruits et légumes bon marché. Les petits commerçants ont gagné au final et ont pu rester à Warwick Junction.

À noter que des pêcheurs noirs, au faible revenu, qui depuis des générations s’activent sur les fameux quais de Durban ont été bannis, juste avant la Coupe, par ce même directeur municipal de Durban – qui sait très bien à quelle classe il appartient. Ils n’ont toujours pas le droit de retourner à cet endroit. Dans l’ensemble, toutes ces luttes sont les mêmes que celles qui visent à sauvegarder les espaces publics contre l’augmentation de la privatisation par copinage. C’est ce qui a motivé des centaines de milliers de manifestants sur le square Taksim à Istanbul contre le régime d’Erdogan et la construction de centres commerciaux.

Conclusion

L’expérience internationale montre que les grands événements sportifs sont largement organisés par le secteur privé. Aucun (ou presque aucun) compte n’est rendu aux citoyens ou aux élus, bien que ce genre de décision soit censé avoir des implications majeures en termes de politiques publiques. Comme Jennings (2007) l’a souligné, la FIFA « est une structure qui ne rend pas de compte… elle organise des jeux pour les besoins du capitalisme mondial, sans contrôle ou contrainte. Juste avec des chèques. » La nature de la gouvernance urbaine associée à ces événements est « caractérisée par des priorités des moins démocratiques et particulièrement en faveur des élites » (Swyngedouw, Moulaert et Rodriguez, 2002).

L’expérience sud-africaine ne fut guère différente. La Coupe du monde de la FIFA de 2010 a prétendu s’intéresser à la réduction des inégalités socio-économiques dans la région, aux besoins des pauvres, mais l’organisation de cet événement a été largement conduite en faveur des intérêts des grandes entreprises. Alors que la Coupe est soutenue par des fonds publics, avec une participation des autorités publiques limitée ou nulle, elle sape la souveraineté et les droits démocratiques. Les grands événements sportifs devraient créer des zones d’opportunité pour ceux qui ont été historiquement désavantagés, intégrer la ville de façon à ce que les ressources urbaines soient accessibles à tous les citoyens et s’assurer de la participation populaire dans le processus de planification (Khan et Maharaj, 1998). Une plus grande attention devrait être portée aux politiques qui permettent la croissance à travers la redistribution. Cela requiert également une intervention plus directe de la part de l’État que ce qui est actuellement envisagé.

Au Brésil, selon la politologue Ana Garcia, « le mouvement pour des transports gratuits fait partie depuis longtemps du mouvement étudiant. Les protestations ont commencé dans les rues de Sao Paulo contre l’augmentation des tarifs et cela est devenu rapidement une protestation spontanée contre la privatisation des services publics, devant l’énorme montant d’argent public accordé au consortium privé pour la Coupe du monde, contre l’extrême mauvaise qualité de la santé publique, des écoles et des transports publics urbains. »

Le Mouvement des sans terre (MST) brésilien est un des mouvements sociaux les plus importants du monde. Selon son secrétaire national, « les protestations sont les conséquences d’une grave crise urbaine structurelle, causée par le capital financier spéculatif, qui a débouché sur une augmentation des locations, des ventes massives de voitures, financées par les banques, et un trafic chaotique sans transports publics, les gens devant sacrifier deux heures pour aller travailler ou à l’école. »

Ce que Blatter ne veut pas voir, ce sont davantage de manifestations dirigées contre ses matchs de football de la Coupe des Confédérations, dont les affiches ont été déchirées dans la plupart des villes. Lorsque la société comprend les liens entre ses propres griefs et la cupidité de cet homme, cela devient pire pour lui. Il y a trois ans, Blatter avançait mensonge sur mensonge : « La Coupe du monde en Afrique du Sud fut un succès financier pour l’Afrique, pour l’Afrique du Sud et pour la FIFA ». Les Brésiliens devraient se souvenir qu’un tel culot fut possible uniquement parce que notre société n’est pas parvenue à établir un lien entre tous ces authentiques griefs quand nous le pouvions. Norman Arendse, le président régional de l’Association de football d’Afrique du Sud, supposé allié de Blatter à Cap, a confessé que l’approche « désastreuse » du haut vers le bas de la FIFA n’a offert au football populaire que de simples « miettes ».

N’ayant pas appris grand chose de plus depuis, nos citoyens les plus mécontents continuent à s’engager dans des manifestations sporadiques, locales et fragmentées à des taux de participation mondiaux records, cependant, sans la capacité d’unir les communautés, en partie car les principaux syndicats restent piégés dans leur alliance avec le parti gouvernant, comme au Brésil. Si, en 2014, Dilma ne peut pas maintenir le couvercle sur le chaudron bouillonnant et si les protestations contre les coûts de ces grands événements deviennent une tendance dominante, alors le ratio pain/jeux dans toutes nos sociétés augmentera. Pour les Brésiliens, le peuple aura gagné une autre Coupe du monde, celle du progrès social.

Patrick Bond10

Article paru dans CETIM, La coupe est pleine ! Les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs, ouvrage collectif, PubliCetim n° 38, 2013. (Voir note de lecture : protester-contre-les-depenses-inutiles-et-gagner-une-autre-coupe-du-monde-celle-du-progres-social/)

Bibliographie

Jennings A. (2007), FOUL ! The Secret World of FIFA : Bribes, Vote Rigging and Ticket Scandals, Londres, HarperSport.

Khan S. et Maharaj B. (1998), « Restructuring the Apartheid City : Cato Manor, “A Prime Urban Reconstruction Opportunity” ? », Urban Forum, 9, p. 197-223.

Swyngedouw E., Moulaert F., Rodriguez A. (2002), « Neoliberal urbanisation in Europe : Large scale urban development projects and the new urban policy », Antipode, 34, p. 542-577.

Alternatives Sud : Sport et mondialisation

CentreTricontinental et Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_664-sport-et-mondialisation.html#

Louvain-la-Neuve (Belgique) et Paris 2016, 180 pages, 13 euros

1. Voir la décision du Tribunal de la concurrence sud-africain : http://mg.co.za/article/2013-07-18-tribunal-hearing-reveals-extent-of-construction-collusion.

2. Voir à ce sujet la carte très instructive « Les villes de la Coupe du monde » qui met en rapport le coût des constructions, les dépassements budgétaires et les déplacements forcés de la population, les évacuations ou les démolitions : www.cartografareilpresente.org/article565.html?lang=fr

3. Note du CETIM : Suite à une grève, le 16 août 2012, 34 mineurs de la région de Marikana ont été tués par la police, suscitant l’effroi dans la société postapartheid sud-africaine et dans le monde entier.

6. Vous trouverez ici les paroles originales de « Wavin’ Flag » : www.songlyrics.com/k-naan/wavin-flag-lyrics/. K’Naan pour plaire à la marque connue d’une boisson gazeuse états-unienne les a par la suite changées : www.metrolyrics.com/wavin-flag-cocacola-version-lyrics-knaan.html. Puis la marque a adapté sa chanson pour sa vidéo http://www.youtube.com/watch?v=-M3Q54rPjQw, avec même une version avec l’accent anglais du Royaume-Uni : www.youtube.com/watch?v=6C4g60-45Kc.

10. Professeur à l’Université du KwaZulu-Natal, directeur du Centre pour la société civile (http://ccs.ukzn.ac.za/), auteur notamment du livre Zuma’s Own Goal qui analyse les effets de la Coupe du monde de football de 2010 en Afrique du Sud.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s