Critiques des fondements sociaux du racisme

uneDans son introduction « Le sens dessus dessous du racisme européen », publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, le-sens-dessus-dessous-du-racisme-europeen/, Pietro Basso explique sa démarche et souligne, entre autres, la mise en lumière du « cœur, qui malheureusement bat encore fort, du racisme doctrinaire et ses rapports avec le néocolonialisme, l’exploitation de classe, le sexisme ». Il parle du racisme institutionnel contre les « immigrés musulmans, les Rroms, les sans-papiers et les demandeurs d’asile ».

Contre les représentations du racisme qui partirait du bas, d’un sentiment irrationnel, de l’ignorance, de la peur des « autres » des classes populaires, l’auteur propose une « critique des fondements et des instruments de cette représentation inversée de la réalité ». Pietro Basso prend en compte les différentes facettes du/des racismes et insiste aussi sur « L’entrelacement explosif du racisme d’État, du racisme doctrinaire et du racisme populaire ». Tout combat antiraciste, ne prenant pas en compte toutes ces modalités propres, et leurs interactions, ne peut-être qu’inefficace…

« Ce livre a une double ambition : fournir les traits essentiels d’une critique de classe du racisme doctrinaire et d’État en Europe, ainsi que quelques idées utiles pour la lutte contre le racisme montant de nos jours ».

Le racisme n’est ni un fait abstrait ni une mythomanie, ni un simple fait mental ou culturel. Pietro Basso parle, à juste titre, des connexions de l’oppression raciale avec l’ensemble des rapports sociaux, de la solidité de l’enracinement du racisme dans nos sociétés.

« Ici, le racisme est vu de façon inséparable à la fois comme un rapport matériel d’oppression physique et économique d’une race sur une autre, ou sur d’autres races, et comme l’expression intellectuelle, psychologique, culturelle, symbolique et politique de ce rapport, avec un renvoi continu d’une dimension, ou d’une relation à l’autre ».

L’ouvrage est divisé en trois parties :

Première partie : La race des dominateurs et les races esclaves

Seconde partie : Racisme et antiracisme sous la crise globale

Troisième partie : A l’aube (tragique) de 2015

Je n’aborde ici que certaines analyses, certains points développés. Je formulerai des critiques, en particulier, sur des « raccourcis » dans certaines présentations, sur le manque d’épaisseur ou d’autonomie de la « sphère politique ». Je ne reviens pas sur le terme « race » que l’auteur me semble avoir correctement défini et explicité.

L’auteur analyse le « racisme biogénétique », le « racisme culturel », « la race comme une catégorie se trouvant au cœur de l’histoire sociale humaine », les multiples déterminations des doctrines racistes. Il insiste sur les réalités sociales, les rapports sociaux matériels, l’infériorisation et les violences, la division sociale et internationale du travail, les liens entre racisme et nationalisme. Et plus précisément, « Le racisme se tient sur une base quadrangulaire : oppression de classe, oppression raciale, oppression nationale, oppression sexuelle ».

Il critique, à juste titre, le terme « ethnie » et sa « monstrueuse inflation », le concept et sa « faculté de fragmenter la race ». Je suis très réservé sur l’emploi des termes « sémites » et « aryens », qui ne sauraient, à mes yeux, caractériser des groupes sociaux. Pietro Basso regarde du coté de l’émancipation, du « renversement général de tous les rapports sociaux capitalistes », des possibilités créatives et de coopération illimitées de l’espèce humaine.

L’auteur analyse, entre autres, l’Europe colonialiste, la division de la société en classe en tant que « naturelle et nécessaire » à l’ordre social, les thème de pureté du sang, l’esclavage en Amérique du nord, les fondements théologiques à l’infériorisation d’êtres humains, le passage décisif au XIXeme siècle et les nouveaux fondements « scientifiques » du racisme. Il parle d’Arthur de Gobineau et de sa « longue et fantaisiste chevauchée à travers le passé », d’Alexis de Tocqueville, de l’hostilité pour l’égalité sociale, de la « race des seigneurs : propriétaire et blanche », de « déterminisme racial activiste », des « colorés, prolétaires et femmes », de l’exaltation de la force ou de l’Etat, de la bestialisation ou de l’animalisation des vaincu-e-s, des classes laborieuses et des classes dangereuses, d’« immoralité naturelle », des liens entre racisme et sexisme, des femmes et « du rapport social d’appropriation, d’expropriation de son corps, de son travail et de son esprit »…

Pietro Basso revient sur le fascisme, le nazisme, l’affirmation d’une « nouvelle civilisation », la conception « spiritualiste de la race », Mein Kampf, les populations juives, l’Etat racial, le juif comme « catégorie politique », le refus du mélange des sangs, la nationalisation des masses laborieuses, « l’annulation des droits « distinctifs » des travailleurs », la symbiose entre le racisme et le système de production…

« Que l’on s’en souvienne à l’avenir, de l’enfer sur terre auquel mène toujours la perspective nationaliste et raciste, ces « aubes idéalisées »… »

L’auteur termine la première partie sur les nouveaux racismes, les luttes de libération anticoloniales, les insubordinations des salarié-e-s… « L’effet combiné du soulèvement pluri-continental des opprimés de couleur et du réveil des hommes-machines ou des ouvriers-masse de l’industrie ainsi que des femmes-objets a eu une portée telle qu’elle n’a rien laissé d’intact »

Libérations et contre-offensive néocoloniales, caractérisations de populations, « toujours dans l’obscurantisme, dans la non-histoire, dans la non-civilisation », criminalisation des mouvements migratoires, accent mis sur des « différences » et racisme différentialiste, falsification historique, anti-universalisme et anti-égalitarisme, droit à dominer…

Deux remarques. La compréhension globale des rapports sociaux, permet à l’auteur de souligner les facteurs matériels (dont la part d’idéel) qui concourent aux rapports racistes, aux processus de racialisation ou d’altérisation. Cependant, il gomme se faisant, une part des spécificités de chaque rapport de domination, de leur inscription concrète et historique, des contradictions qui peuvent les traverser, de leur « autonomie » dans l’épaisseur du politique.

Il me semble qu’il faut à la fois analyser la « totalité » traversée de contradictions, les « imbrications » (sans les hiérarchiser) des différents rapports sociaux, leurs spécificités historiques concrètes.

Ce qui, par ailleurs, « ne dit rien » sur les formes possibles, voire contradictoires et malheureusement trop souvent exclusives, de mobilisations contre les dominations. Il convient donc de prendre en compte le « contretemps », les difficultés de la conjonction, ce qui donne encore plus de nécessité aux orientations d’auto-organisation des personnes et groupes concernés et de leurs coordinations…

Aujourd’hui, une « crise globale », économique, sociale, politique, de relation avec notre environnement… Pietro Basso parle de « revival du racisme institutionnel », de concomitance de crises et de guerres, des bataillons d’intellectuel-le-s prêt-e-s « à exhumer de vieilles camelotes racistes », des fortifications bâties aux frontières, des murs, de constructions d’antagonisme entre « autochtones » et « immigré-e-s », de rhétorique « identitaire nationaliste, occidentaliste, blanche », de politique d’externalisation des frontières, et… de « soutenir inconditionnellement tout effort d’auto-organisation et d’auto-activité des travailleurs et des populations immigrées ».

L’auteur revient dans le beau chapitre « L’islamophobie, hier et aujourd’hui » publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, lislamophobie-hier-et-aujourdhui/, sur le quand « tout à commencé »…, et entre autres, sur la colonisation, le « pamphlet-ordure » de O. Fallaci, les présentations ici de « la vie et l’histoire – quatorze siècles d’histoire – des sociétés et des nations arabes et de tradition islamique sont brutalement ravalées au rang de simple religion  : une religion pétrifiée et pétrifiante », ou dit autrement « Des sociétés tout en religion qui ne font que produire de la religion par la religion, un cas tout à fait unique dans l’histoire de l’homme », la construction d’une distance sidérale d’avec ces populations (« de différence organique et infranchissable entre « eux » et « nous »)… Des constructions qui font disparaître les existences réelles de centaines de millions d’hommes et de femmes, de travailleurs et de travailleuses et leurs activités productives, des luttes et des grèves, des combats pour l’égalité et les droits politiques, des soulèvements contre les effets des politiques prônées par le Fonds monétaires international (FMI) et la banque mondiale (BM) et mises en place par les pouvoirs locaux, souvent peu démocratiques… Exit dans cette version orientaliste, les différentiations sociales, les conflits de classe, les capitalistes réellement existants, la domination marchande et du temps (non religieux) de travail…

Pietro Basso revient sur le colonialisme, les racines économiques et sociales (les contenus « matériels ») de l’islamisme politique, le nationalisme des « nationalités opprimées », les perspectives de « libération » sans remise en cause des rapports « internes » capitalistes, les répressions contre « l’autonomie de la classe laborieuse », l’absence de liberté syndicale…

Il parle aussi des populations « musulmanes » immigrées en Europe, des rapports entretenus avec le contexte socio-culturel, loin des fantasmes islamophobes. Ces populations ne sont pas des « momies embaumées depuis quatorze siècles », mais des êtres sociaux contemporains, vivant, comme toutes et tous, des rapports au « réel » de manière plus ou moins conflictuel. L’auteur souligne « l’ensemble des discriminations économiques, sociales et culturelles », dont les discriminations dans « leurs propres pays de naissance », les prétentions des institutions européennes à « effacer le passé » des émigrant-e-s. Il parle aussi des formes « d’autodéfense individuelle et collective de la propre dignité »

Je reste dubitatif sur une partie des explications de ce qui est nommé « l’islamisme politique ». Il me semble que, là aussi, l’auteur néglige l’épaisseur du politique. Les constructions idéologiques de ces courants sont peu critiques des fonctionnements réels du monde, leurs positionnements contre une certaine « modernité occidentale » souvent peu porteurs d’émancipation (l’auteur indique cependant qu’être en conflit avec l’occident « n’est pas pour autant libératoire »), leurs propositions et pratiques sociales sont le plus ouvertement contre l’auto-organisation des populations, et en particulier des travailleurs et travailleuses, contre l’égalité réelle des individu-e-s, etc. S’ils semblent être des « ennemis de nos ennemis », ils n’en deviennent pas pour autant des alliés potentiels, et cela, dois-je le préciser, n’a rien avoir avec leurs croyances et leurs pratiques religieuses, mais bien, avec leurs choix socio-politiques.

Il ne faudrait pas passer sous silence, les diffusions d’idéologies réactionnaires (et d’armements), grâce aux pouvoirs institutionnels, du gouvernement d’Arabie saoudite par exemple, les massacres perpétués par le pouvoir syrien, les choix délibérés de divisions « religieuses » qui se combinent avec les interventions impérialistes en Irak, Afghanistan… sans parler de l’émergence de Daesh

Un chapitre est consacré aux femmes. L’auteur parle d’infériorisation sociale, des guerres aggravant la situation des femmes, du colonialisme faisant « levier sur les femmes pour déstabiliser et diviser les pays qu’il allait asservir et contrôler », du droit dit coutumier souvent d’invention coloniale, des révolutions anti-coloniales et d’une « nouvelle histoire des femmes arabes et « musulmanes », aussi et justement contre ce colonialisme », de l’élévation du niveau d’instruction, du « patriarcat individuel » secoué de fond en comble, des associations de femmes, du sexisme racialisé, de violences…

Pietro Basso poursuit sur les travailleurs et travailleuses immigré-e-s, les rroms, la criminalisation de la pauvreté, les « clandestin-e-s » (« la « clandestinité », ce mot on ne peut plus faux et falsifiant, n’est pas un choix libre et volontaire de l’émigrant ; c’est une condition de fait subie par l’émigrant contre sa volonté et son intérêt, le résultat d’une coaction extérieure, d’un coté matérielle, de l’autre institutionnelle », sur ce sujet, voir par exemple Alexis Spire : Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration : bureaucratie-et-croisade-morale/)… L’auteur souligne de nouveau la place de l’auto-organisation : « L’auto-organisation des populations immigrées et des travailleurs immigrés reste l’arme principale contre ce système de discriminations raciales, et les autochtones ont le devoir de la soutenir activement, sans conditions préalables », et insiste sur le fait que le racisme et l’antiracisme « n’est pas un fait à part » du système des rapports sociaux.

Reste encore une fois, me semble-t-il, une sous-estimation de l’épaisseur propre à chaque rapport social, des temporalités et des manifestations spécifiques des « haines » raciales, d’autant que l’auteur ne traite pas de ce qu’il a nommé le racisme populaire. Ainsi, il conviendrait de traiter le rejet des populations considérées comme « noires » et la remontée de la judéophobie…

Un ouvrage indispensable sur « la rationalité institutionnelle de l’oppression », pour débattre des rapports sociaux, des discriminations et des luttes émancipatrices de toutes les oppressions.

Pietro Basso : Le racisme européen

Critique de la rationalité institutionnelle de l’oppression

Traduit de l’italien par Barbara Planchot et Nadja Blondet

Editions Syllepse – sens dessus-dessous,

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_96_iprod_653-le-racisme-europeen.html

Paris 2016, 316 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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Dans la même collection :

Isabelle Forno : Travail, peurs et résistances. Critique de la victimisation du salarié, Éviter que ne soit retenu comme coupable, le travail lui-même

Geneviève Guilhaume : L’ère du coaching. Critique d’une violence euphémisée, Sous le masque de l’épanouissement

Michaël Lainé : Le marché introuvable. Critique du mythe libéral, Une fiction

Pierre Naville : Essai sur la qualification du travail, ce-qui-qualifie-cest-lacte-eduque/

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