L’insurrection ouvre le devenir social vers un possible inimaginable jusqu’alors


9782707175854Pour commencer, un petit pas de coté. Cette note aurait pu avoir comme titre « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », phrase de René Char citée par l’auteure. Et totalement adéquat à son propos.

Mais j’ai récemment utilisé cette phrase dans une note de lecture, Florence Johsua : anticapitalistes. une sociologie historique de l’engagement : notre-heritage-nest-precede-daucun-testament/

Je souligne aussi, la forte référence des deux auteures à Walter Benjamin. Les rêves/aspirations du passé sont bien présents dans la recherche d’alternatives radicales à l’ordre/désordre de notre monde…

Dans une belle introduction, « Pour une histoire discontinue », Michèle Riot-Sarcey parle, entre autres, du devenir du passé, de se départir « du récit linéaire et de l’enchaînement des faits », de l’histoire des dominé-e-s, du « chaos événementiel » et de ce qui subsiste, de fragments de vies oubliés, de celles et ceux qui n’ont pas accédé « au statut de sujets de l’histoire » sous la plume des historien-ne-s « officiel-le-s »…

« Il ne s ‘agit plus d’effectuer un pas de coté ou d’examiner des pans du passé oublié, mais de sortir de la continuité historique qui estompe, efface, écarte l’essentiel des événements non advenus ou encore inaccomplis. Des actions et des idées de toutes sortes, foisonnantes, ont surgi au cours de l’histoire puis ont disparu, non seulement de la connaissance du passé mais également des mémoires. Il serait certes totalement présomptueux d’imaginer pouvoir, un jour, les récupérer toutes dans leur diversité. Mais quelques pistes peuvent être ouvertes. »

Emergence du mouvement ouvrier, utopies, idéal démocratique, liberté « au sens où l’entendaient les insurgés du XIXe siècle », idées en actes, liberté individuelle inséparable de la liberté collective et non son rabougrissement libéral…

« J’ai souhaité, dans cet ouvrage, suivre les traces des pratiques éphémères de la liberté dans l’histoire du XIXe français, en découvrant les échos dont elles étaient porteuses dans le reste du monde – autant d’histoires oubliées, dans tous les continents, et qui restent aussi largement à écrire. »

Il s’agit donc d’emprunter, les yeux ouverts, les « chemins de la liberté », revenir sur cette révolution oubliée de 1848, remonter le temps de 1848 à 1789, réfléchir sur la façon dont l’histoire se fabrique, restituer « les significations en usage » dans leur historicité

Première partie : L’esprit révolutionnaire de 1848 ou le temps des possibles

Deuxième partie : Les promesses de la liberté

Troisième partie : La liberté exclusive

Postface. Le procès de la liberté, questions de méthode

Sous le signe du « principe espérance » et comme en admirant un tableau de Paul Klee…

L’événement de 1848. La souveraineté populaire en acte, la campagne des banquets, l’idée de république, l’indéfectible liaison entre social et politique, la « république démocratique et sociale », les ouvriers libres de s’associer, la singularité de cet « universel masculin » obtenu en1848…

La plainte publique se transformant en pouvoir de s’exprimer librement, le renouveau de 1789, la solidarité entre travailleurs, le mot « communisme », les embrasements européens, « chaque portion du continent se mobilise à tour de rôle, avec pour revendication centrale l’accès à la liberté », le premier quotidien français féministe, la mise en œuvre d’une souveraineté pleine et entière, la réalité de l’égalité…

Le temps des associations, organisation du travail et organisation des travailleurs, les ouvriers associés, autonomie ouvrière, la liberté en acte, le mot fraternité « indissociable de la pratique coopérative qui réunit des individus égaux. Il qualifie alors une expérience inédite d’organisation des travailleurs libres », Pauline Roland, l’organisation sociale à venir, « des remémorations puisées aux temps immémoriaux d’une liberté promise »…

1848, les conflits d’interprétation, un héritage réellement « sans testament », Victor Considérant, « La question de la liberté, au cœur de l’événement, participe du mouvement même des associations », leur histoire et la notre, découvrir « des formes d’espérances inouïes dont on a négligé l’importance puisqu’il n’en reste rien », une république vidée de son contenu social, « une république pâle, aux accents démocratiques si ténus qu’ils sont à peine lisibles », l’ordre règne, la mort de la « république démocratique et sociale », l’importance de l’expérience émancipatrice des travailleurs insurgés, encore de l’historicité…

Les promesses de la liberté. Qu’est-ce qu’être libre ? « La capacité d’exister intellectuellement, socialement et politiquement », une constellation d’interventions et d’expériences, « Dans ces moments d’appropriation des principes émancipateurs – dans le temps actif, il est vrai très court, des révolutions dont il est à la fois l’acteur et le sujet -, l’homme libéré des entraves de la loi et des hiérarchies sociales, réconcilie le citoyen avec le souverain ; il reprend ses droits sans plus de distinction entre la société civile et la société politique », Pierre Leroux, « L’origine de la liberté universelle, pour tous et pour toutes, est sans cesse recherchée, mais n’est mise en œuvre que dans les interstices de l’histoire linéaire dans des moments d’exception, au temps des insurrections ou dans des périodes de déstabilisation du pouvoir établi comme entre 1830 et 1835 », l’individu humain « à la fois personne, travailleur, citoyen et souverain », la liberté exclusive, la spécificité des réclamations des « laissés-pour-compte de la Révolution », encore Walter Benjamin, les résonances actuelles…

Réminiscences, la liberté en éclats de 1789 à 1840, cette « renaissance des espérances si longtemps retardées », la défense des possédants, « le droit d’association découle directement de l’exercice conscient de la liberté »…

Les visages multiples du « peuple », le passé recomposé, l’irruption des prolétaires et les révoltes des canuts, droit à l’insurrection et souveraineté pleine et entière, les pratiques concrètes des ouvriers réunis, « séparer les revendications sociales des revendications politiques ne fait sens qu’aux yeux de ceux qui, avant et depuis la Révolution française, étaient ou sont devenus des hommes vraiment libres », les droits politiques et le pouvoir de les exercer dans l’espace social et politique…

George Sand, Daniel Stern, deux femmes au pseudonyme masculin, l’insurrection comme « juste protestation contre la violation d’un droit », Henri de Saint-Simon, le droit de propriété, les saint-simoniennes, « il n’y a pas d’émancipation du peuple sans les femmes », Adolphe Thiers et la fabrique de l’histoire, les dénégations des sujet-te-s révolutionnaires, le gommage des aspérités, « La distance apparaît béante, car un temps infini s’est écoulé entre février 1848 et mai 1949 »…

La liberté exclusive. La « dangerosité » des classes laborieuses, Baudelaire, Flaubert, Courbet. Victor Hugo, l’effacement de la liberté émancipatrice, « les blancs du grand écrivain », toujours une fabrique de l’histoire, « L’idée républicaine s’est délitée en perdant ses formes populaires et n’est plus qu’un simple moyen de gouvernement », la transformation du mot « fraternité », Anthime Corbon, l’association ouvrière, la confusion entre liberté concrète et libéralisme, « La domination sociale, séparée du politique, sera réalisée en toute impunité d’autant mieux que le sens du mot liberté sera confisqué par les seuls détenteurs de la souveraineté dans l’exercice du gouvernement des hommes »…

L’Association internationale des travailleurs, la République, la fabrique de la liberté républicaine, cette révolution sociale qui aurait été accomplie « une fois pour toutes » en 1789, comment la république évacue la « question sociale », le juste rappel que « l’émancipation se conquiert et s’accorde pas », la continuité fictionnelle de l’historiographie républicaine « dont la mise en œuvre repose sur le déni d’une historicité conflictuelle et d’une domination récurrente qui, infiniment, se renouvelle », la famille, les membres de l’Internationale majoritairement contre le travail des femmes (travail salarié faut-il le préciser !), la liberté… exclusive…

1871, la Commune de Paris ou la résurgence de l’esprit de liberté. Un récit non intégrable au récit républicain, Lyon, Marseille, Toulouse, « la revendication communale ne se distingue plus guère de l’organisation républicaine des quartiers parisiens », une réappropriation « des expériences du passé républicain dans l’accomplissement de ses promesses », souveraineté populaire et liberté en acte de chaque citoyen-ne, historicité d’un événement « insolite, voire inouï », le sens de la totalité des aspirations populaires, André Léo, l’oubli de la cause des femmes, la terrible répression des Kabyles insurgés…

J’ajoute, en contrepoint, l‘horrible Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, dont la construction fut décrétée par une loi votée par l’Assemblée nationale en juillet 1873 dans la cadre d’un nouvel « ordre moral » et pour « expier les crimes des communards » qui défigure toujours Paris et la mémoire des fusillé-e-s, des exilé-e-s, du peuple parisien.

Les années 1880 et 1890, la stricte séparation du politique et du social, l’association paniquée de la volonté populaire et de l’insurrection, la mise au second plan des pratiques ouvrières, l’autonomie, Fernand Pelloutier, la Fédération des bourses du travail, la grève générale, la Charte d’Amiens, le « ralliement socialiste à la république civilisatrice », l’Affaire Dreyfus, l’invisible… « il nous suffit de faire exploser la continuité historique qui trop souvent nous aveugle, pour retrouver ces « innombrables vérités latentes ». »

J’ai particulièrement été intéressé par la postface, « Le procès de la liberté, questions de méthode ». L’idée de souveraineté, les expériences fragmentaires et leur historicité, « le spectre de l’héritage sans le moindre testament historique », Walter Benjamin, la réhabilitation du contingent, « l’accès à la liberté, si rarement atteinte, constamment déniée, résiste cependant à l’ordre restauré », le foisonnement des idées et des pratiques conflictuelles…

Michèle Riot-Sarcey revient sur l’historicité, « penser l’historicité, c’est décrypter le processus de fabrique de l’histoire dans l’expérience conflictuelle des interprétations d’où émerge le sens commun, afin de retrouver le mouvement réel de l’histoire dans les conditions de son émergence », le possible après coup occulté, le passé enfoui, la résistance de la linéarité historique, celles et ceux qui sont le plus souvent parlé-e-s par d’autres, le mépris de la diversité du réel, le déni du conflit, le « progrès », les pensées de l’événement, le sens des mots, les traces des continuités invisibles, la « lucidité sans failles à l’égard des croyances et des pratiques totalitaires dont le XXe siècle a été le théâtre », la non-immuabilité de l’ordre…

« Le processus de remémoration fonctionne également comme moyen libérateur d’une longue histoire écrite à sens unique »

En complément possible :

Maurizio Gribaudi et Michèle Riot-Sarcey : 1848 la révolution oubliée : la-memoire-ouvriere-fut-enfouie-sous-les-decombres-de-la-republique-tout-court/

Maurizio Gribaudi : Paris ville ouvrière. Une histoire occultée / 1789-1848 : le-projet-ouvrier-dune-republique-democratique-et-sociale/

Michèle Riot-Sarcey : Le procès de la liberté

Une histoire souterraine du XIXe siècle en France

Editions La Découverte, Paris 2016, 356 pages, 24 euros

Didier Epsztajn

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