Préface de Gilles Manceron à l’ouvrage de Fabrice Riceputi : La bataille d’Einaudi

Avec l’aimable autorisation du préfacier et de l’éditeur

7rb7_einaudi72Ce livre rend justice à un auteur qui ne revendiquait pas le titre d’historien mais dont la contribution a pourtant été essentielle à la connaissance d’un épisode important de notre histoire contemporaine. En effet, c’est grâce à l’enquête solitaire et assidue conduite par cet éducateur à la Protection judiciaire de la jeunesse qu’a pu être connu ce crime d’État longtemps occulté que fut la répression massive perpétrée par la police à l’automne 1961 contre les travailleurs algériens de la région parisienne.

Né en 1951, Jean-Luc Einaudi était encore enfant durant la guerre d’Algérie. Dans les années 1970, à l’occasion de son engage­ment militant au sein d’un groupe maoïste, il a fait connaissance de militants de l’immigration algérienne et d’anticolonialistes français actifs contre la sale guerre en Algérie qui l’ont conduit à s’y intéresser. Découvrant l’évènement, il n’a cessé d’accumuler les témoignages, cherchant à établir les faits dont on avait voulu faire disparaître toute trace. Fabrice Riceputi nous rappelle dans ce livre que, par son obstination de militant de la vérité, Jean-Luc Einaudi apparaît, pour reprendre les mots de Mohammed Harbi, comme un « héros moral ». Le livre qu’il a publié en 1991, La bataille de Paris. 17 octobre 1961, a été la première description précise de cet évènement, objet pendant trente ans d’une dissimulation systématique de la part des autorités françaises, sans que l’alternance politique de 1981 ne change profondément les choses. Il résultait d’un travail à l’écart d’une Université française pour laquelle, en écho à cette dissimulation officielle, cet épisode restait un angle mort de son enseignement comme de sa recherche. Son travail d’autodidacte a fait montre cependant « d’une extrême minutie et d’une grande probité intellectuelle », selon les mots qu’a employés le grand historien Pierre Vidal-Naquet lorsqu’il a accepté de préfacer, en 1986, le premier livre de cet inconnu.

L’itinéraire politique et intellectuel d’Einaudi lui a probable­ment facilité l’approche de l’évènement. En l’occurrence, son adhésion de jeunesse au maoïsme – avec lequel il rompra en 1982, à l’âge de 31 ans – l’a, en effet, tenu à distance des versions de l’histoire délivrées par les trois grandes forces politiques qui ont été, à degrés différents, les acteurs de cette occultation : de la droite française, l’agent essentiel de cette amnésie, des socialistes, silencieux car majoritairement partie prenante du basculement du pays dans le conflit, mais aussi du parti communiste français, fondamentalement embarrassé par cette guerre d’indépendance comme par le fait colonial, et vis-à-vis duquel l’utopie inconséquente et fantasmée qu’était le maoïsme représentait une forme de rupture. Probablement n’est-ce pas un hasard si Fabrice Riceputi, lui aussi auteur non universitaire et qui s’est consacré – à travers un site internet intitulé Camp volant – à interpeler en citoyen opiniâtre les atteintes aux droits dans notre société, s’est construit lui aussi en franc-tireur à partir du même engagement politique de jeunesse.

Car les grandes forces politiques de ce pays ont bien chacune une certaine part de responsabilité dans le silence qui a longtemps régné sur le 17 octobre 1961. D’abord et avant tout la droite française, qui a eu la volonté de faire oublier le rôle qu’ont joué les hommes à l’origine de cet évènement. Maurice Papon, l’exécutant, préfet de police de Paris, de la veille du 13 mai 1958 aux lendemains de l’enlèvement de Ben Barka en octobre 1965, qui deviendra ministre de Valéry Giscard d’Estaing et signera à ce titre, en 1979, une loi de fermeture des archives. Mais aussi, au-dessus de lui, Michel Debré, qui a donné les moyens à Papon de mener, avec une « Force de police auxiliaire » pratiquant la torture, un terrorisme extrajudiciaire contre les indépendantistes algériens. C’est lui qui a convoqué le conseil interministériel du 5 octobre 1961 instaurant le couvre-feu à l’origine de la manifestation et de sa répression, acte inconstitutionnel visant les seuls « Français musulmans d’Algérie ». Et son ministre de l’Intérieur, Roger Frey, dont Debré avait obtenu du général de Gaulle, en menaçant de démissionner de son poste de Premier ministre, la nomination en mai 1961. Faire la lumière sur le 17 octobre 1961 conduit inévitablement à mettre au jour l’objectif des organisateurs de cette vaste répression, qui était d’essayer d’empêcher que les négociations d’Evian aboutissent à l’indépendance algérienne à laquelle le général de Gaulle s’était alors résolu. La répression du 17 octobre 1961 n’est pas une « énigme », selon le terme employé en 2001 par Pierre Vidal-Naquet pour dire qu’il ne s’expliquait pas qu’elle se soit produite au moment où les négociations de paix étaient en passe d’aboutir. Dépossédé du dossier algérien mais conservant la charge du « maintien de l’ordre » en France même, Michel Debré n’avait comme « carte » pour tenter de compromettre un accord à Evian que celle consistant à déclencher une répression massive contre les immigrés algériens. L’évènement s’explique finalement par les graves dissensions au plus haut sommet de l’État entre le président de la République et le Premier ministre.

Mais, faire la lumière sur le 17 octobre 1961 amène aussi à pointer le fait que le Général a laissé faire le crime comme sa dissimulation. Dans sa stratégie délicate pour éviter une guerre civile avec les jusqu’au-boutistes de la colonisation – l’OAS – et pour parvenir à faire sortir la France de son passé colonial sans une nouvelle crise de régime, il a contribué, lui aussi, à l’occultation du massacre. Une occultation qui a été, encore davantage après lui, au cœur des préoccupations de tous les responsables politiques de la droite française. Il leur a fallu effacer la coupure idéologique profonde qui s’était produite, au sein même du courant gaulliste, au début de la Ve République, quand il s’est agi d’accepter ou non l’indépendance de l’Algérie. Le 17 octobre 1961 est un évènement symptôme de cette rupture. La droite avait mis plus de douze années après la Libération à se remettre d’une autre cassure en son sein, celle, pendant la période de l’Occupation, entre pétainisme et gaullisme, dont les séquelles l’empêchaient d’accéder de nouveau aux affaires du pays. Au lendemain de la guerre d’Algérie, elle a tout fait pour dépasser cette nouvelle fracture : c’était pour elle une condition pour continuer à jouer un rôle majeur dans la politique française. Les successeurs du général de Gaulle, Georges Pompidou comme Valéry Giscard d’Estaing l’avaient bien compris, qui s’empressèrent d’en finir avec cet aspect du gaullisme. Pour que la droite oublie son affrontement interne de la fin de la guerre d’Algérie, pour qu’elle y survive et se rassemble, il lui fallait occulter l’affrontement majeur relatif au fait colonial qu’elle a connu entre septembre 1959 – le discours du général de Gaulle sur l’autodétermination de l’Algérie – et l’indépendance de ce pays en juillet 1962, suite aux Accords d’Évian. Au risque d’éluder dans la société française le débat sur cette question, de l’empêcher de tourner vraiment la page, d’entraver le travail indispensable en son sein pour sortir du colonialisme et décoloniser les esprits. C’est incontestablement la droite française qui porte la plus lourde responsabilité dans cette occultation de l’« évènement témoin » du 17 octobre 1961. Même si une telle occultation ne pouvait réussir à terme, vis-à-vis d’un évènement qui, comme l’ont écrit les deux historiens britanniques Jim House et Neil MacMaster, a été la répression la plus meurtrière d’une manifestation pacifique de toute l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale. Encore fallait-il qu’un homme comme Jean-Luc Einaudi ose s’attaquer à cette montagne de silence.

La gauche socialiste s’est tue aussi, longtemps majoritairement engagée avec la SFIO dans la guerre. Seule une minorité regroupée dans le PSU réagit à l’évènement. Quant au parti communiste, qui, de tous les partis français, a pourtant été celui qui s’est le plus opposé au fait colonial, il a publié au lendemain du 17 octobre un communiqué de protestation qui ne comporte pas le mot « indépendance » et dont il ressort qu’il n’appellerait ni ne participerait à aucune manifestation parisienne de protestation. Lors des obsèques, le 13 février 1962, de huit des victimes de la manifestation de Charonne contre les attentats de l’OAS et pour la paix en Algérie, auxquelles participèrent un demi-million de personnes, les orateurs du PCF et de la CGT n’ont pas évoqué celles du 17 octobre. La mémoire de Charonne a contribué à occulter celle du 17 octobre 1961.

Outre cette résistance des forces politiques françaises à l’établissement de la vérité, le travail de Jean-Luc Einaudi a rencontré un autre obstacle : la réaction au sein du monde des archivistes et des universitaires provoquée par un certain nombre de corporatismes et de sentiments de perte de leur pouvoir. Ce livre raconte comment les deux archivistes qui avaient témoigné lors du procès intenté par Maurice Papon contre Jean-Luc Einaudi ont ensuite été victimes, aux Archives de Paris, de sanctions déguisées. Et un professeur d’université estimable et estimé, auquel la préfecture de police avait donné l’accès à ses archives, a publié un livre dont le but était de contester ses travaux et son bilan des victimes. Ce dernier bénéficia, par exemple, d’une tribune académique prestigieuse lors du colloque organisé en novembre 2000, à la Sorbonne, par la Société française d’histoire d’outre-mer, auquel il n’était pas question d’inviter un historien amateur comme Einaudi… Mais les travaux de cet universitaire n’ont pas été pris au sérieux, alors que l’intérêt des recherches d’Einaudi a été de plus en plus reconnu. En cette occasion, des archivistes et des universitaires enfermés dans un certain « entre soi », dans une sorte de fétichisme des diplômes et des institutions, ont également constitué des obstacles au travail historique. C’est aussi un des enseignements de la « bataille d’Einaudi » que d’avoir révélé ce genre de « conservatismes éclairés » au sein de la société française.

Gilles Manceron

Fabrice Riceputi : La bataille d’Einaudi

Comment la mémoire du 17 octobre 191 revint à la République

un-prix-pour-la-bataille-deinaudi/

Le passager clandestin, Paris 2016, 226 pages, 15 euros

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