La vie des jeunes homosexuels en Tunisie : un enfer fait de violence sans fard et d’hypocrisie

Je suis assez âgée pour avoir une idée de la répression contre les dissidents sous la dictature de Ben Ali et après. Jusqu’ici je me croyais bien informée. Mais ce que je suis en train de découvrir dépasse tout ce que je pouvais imaginer. La réalité dans laquelle les jeunes hommes homosexuels essayent de survivre est tout simplement effroyable.

Alors que les jeunes dissidents soumis à la répression pouvaient et peuvent compter sur le soutien société civile, de leur familles, et de leur entourage, les jeunes miboun ou karyouka (deux des innombrables termes péjoratifs pour designer les «  pédés «  en arabe tunisien) sont presque tout seuls pour essayer de se défendre1.

Tout d’abord ils risquent de lourdes peines de prison pour ce que le code pénal appelle « sodomie ». Le sinistre article 230, l’un des plus courts et ramassés du code pénal stipule : « la sodomie (entre adultes consentants) est punie de 3 ans de prison ».

Comme il est difficile de prendre les délinquants en flagrant délit, reste à prouver ce dont on les accuse. La solution s’appelle « test anal », en d’autres termes une forme universellement condamnée, dégoûtante et absurde de torture, qui de fait n’apporte pas plus de preuves que les fameux tests de virginité pour les femmes. Des médecins de la santé publique se rendent complices de cette grave violation des droits humains. Les jeunes hommes soumis à ce traitement commencent ainsi un long chemin de croix qui ne peut se comparer qu’aux ordalies médiévales en Europe.

Après les premières brutalités policières de l’interpellation et de l’arrestation, l’enfer continue en prison, où ils sont soumis à tous les mauvais traitements possibles de la part des gardiens et des codétenus. Mais ce n’est la qu’un début : une fois recouvrée la « liberté » ils sont soit rejetés par leurs familles – et tombent alors entre les pattes de proxénètes qui les exploitent- ou enfermés et gravement maltraités. il n’est pas rare que les familles recourent aux services de charlatans qui pratiquent des exorcismes à l’aide du Coran comme outil magique pour expulser « le diable » de leur corps.

Il n’est donc pas étonnant qu’en moyenne un jeune homme homosexuel se suicide chaque semaine en Tunisie, s’il faut  en croire l’association Shams (Soleil), récemment créée, l’une des rares qui essaye de défendre leurs droits et a pour cela subi une tentative d’interdiction après qu’une manifestation qu’elle voulait tenir le 10 décembre, jour anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains, n’avait pas reçu d’autorisation du ministère de l’Intérieur.

Ce même 10 décembre le tribunal de Kairouan avait condamné 6 jeunes âgés de 19 à 22 ans à 3 ans de prison ferme, suivis de 5 ans de bannissement de la ville de Kairouan, en application de l’article 22 du code pénal. Datant de 1913, donc de l’époque coloniale française, cet article, rarement appliqué, était utilisé dans les années 60 et 70 contre des femmes convaincues de prostitution. L’avocate des jeunes, Fadoua Braham, fit appel de cette condamnation et obtint de la Cour d’appel, le 7 janvier 2016, des remises en liberté contre des cautions de 500 dinars [= 250 euro]. La Cour d’Appel a examiné l’affaire le 25 février et doit prononcer son verdict le 3 mars.

L’affaire de Kairouan

Les six jeunes gens ont été interpellés lors d’un coup de filet basé sur une dénonciation, et tout d’abord soupçonnés d’activités terroristes. L’un d’eux avait quitté le domicile parental en laissant une lettre. Tout le monde a pensé qu’il était parti combattre en Syrie. La découverte de vidéos sur un ordinateur portable confisqué lors de la descente oriente alors les policiers vers une autre « piste », celle d’un « réseau de prostitution masculine », censé être dirigé par un étudiant en deuxième année, les autres étant des étudiants de première année. Ne disposant d’aucun flagrant délit, les policiers font alors procéder par un médecin chef de service à des tests anaux. Les garçons signent à plusieurs reprises des papiers dans lesquels ils refusent explicitement d’être soumis à ces tests. Les policiers les tabassent. Le médecin complice assiste à tout cela et, finalement, leur demande de se prosterner « comme s’ils allaient faire la prière » pour sonder leur intimité devant les policiers. Certains d’entre eux se retrouvent enfermés dans une cellule collective de police pour femmes. Puis, précédés par le bruit de leur arrestation, les jeunes se retrouvent en prison, dans une cellule hébergeant plus de 150 détenus, où ils sont dépouillés de tout ce que leur famille leur avait fourni, contraints de dormir sur le sol nu. Chaque jour, les gardiens viennent les chercher vers midi, les menottent et « jouent » avec eux pendant deux heures, avec toutes les humiliations imaginables.

D. est l’un d’eux. A 22 ans, il est en deuxième année de licence en arabe. Il est poète. Il a découvert son identité sexuelle à 13 ans. « J’ai toujours été attiré par la beauté masculine, mon premier amour était un garçon, ce qui m’a convaincu de mon homosexualité ». C’est un garçon très sensible. Vivant dans une banlieue de Tunis, il a été soumis à un chantage de ses condisciples de lycée, menaçant se révéler son « secret ». Il a fait une tentative de suicide à 17 ans, après quoi ses parents lui ont fait changer de lycée. Après son bac, il s’est inscrit à l’université de Kairouan, ville dont il dit être tombé  amoureux et où il s’est parfaitement intégré. Une fois remis en liberté, il a tout de suite repris ses révisions et est retourné à l’Université pour passer les examens partiels. Là, il a été accueilli par une horde déchaînée d’étudiants qui voulaient le lyncher et il n’a du son salut qu’aux amis qui l’ont protégé. Même si la Cour d’Appel l’acquitte le 3 mars – son avocate est optimiste, pensant que les vices de procédure qu’elle a soulevés seront pris en compte -, l’hostilité à son égard ne risque pas de disparaître. Mais, m’a dit D., « j’espère que demain sera meilleur ».

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Fils : « Papa, j’ai entendu que, maintenant, les gays ont le droit de se marier aux USA. Mais qu’est-ce que ça veut dire, « gay » ? » Dessin d’Andeel, Égypte

Rim Ben Fraj ريم بن فرج

Source : http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=17372

Date de parution de l’article original: 01/03/2016

1 Parmi les partis politiques, un seul, Al Massar (centre-gauche) a publiquement pris position pour l’abrogation de l’article 230. Le juriste Mohamed Saleh Ben Aïssa a été démis de ses fonctions de ministre de la Justice, en octobre dernier, pour avoir pris position en faveur de cette abrogation. Les organisations de défense des droits humains se sont jusqu’ici montrées assez timorées, à l’exception de Human Rights Watch.

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