Comment la démocratie participative a pu être (…) une démocratie d’interpellation et non une simple courroie de transmission au bénéfice des élus.

couv_3064.pngOn dira d’emblée, avant même d’aborder son contenu, que le plaisir pris à la lecture de ce livre, tient à sa rédaction. Travail universitaire certes (d’où les innombrables notes permettant de compléter les thèmes abordés) mais éloigné de tout jargon, et dont le sujet tient en haleine jusqu’à sa conclusion finale.

Le sujet ? Une lutte emblématique (dont un chapitre analyse la « postérité : Développement Social des Quartiers, Politique de la ville, Conseils de quartiers…), qui oppose la population d’un quartier « ouvrier » de Roubaix-Nord aux « institutions » (Municipalité, Communauté urbaine…) lorsque celles-ci, arguant de l’insalubrité des logements, annonce sa « rénovation ». « Arguant », car semblant répondre aux demandes des habitants, elles se proposent avant tout d’accompagner le déclin entamé de l’industrie textile en « tiertiarisant » le quartier, avec in-fine l’expulsion de ses habitants (et là, il ne s’agit nullement d’un procès d’intention mais de la constatation des conséquences sociales de précédentes opération de rénovation dans la même agglomération).

De la fin des années 60 à celle des années 80, se déroulera donc une lutte, formellement victorieuse (mais l’histoire connait bien d’autres victoires « confisquées » !) qui est la trame de cet ouvrage. On ne retiendra que trois questions posées par ce long combat, questions qui révèlent l’actualité de la lutte de l’Alma-Gare.

D’abord l’analyse des conditions qui expliquent la constitution, dans la durée, d’un mouvement autonome (par rapport aux partis, aux syndicats et aux institutions), qui plus est dans un milieu marginalisé, précarisé, sans tradition de luttes. Parmi celles-ci il faut citer l’image ambivalente des « courées » qui dès cette époque sont perçues comme un habitat « archaïque » (au vu du modèle dominant) mais aussi comme productrice d’une « sociabilité » particulière s’illustrant dans le thème de la solidarité ouvrière. Ensuite par l’animation de la lutte par une coalition associant des militant(e)s de l’Association Populaire des Familles, issue de l’Action Catholique Ouvrière à des militant(e)s d’origine maoïste (coalition pourtant peu étonnante puisque renvoyant à la volonté de « servir le peuple » de ces dernier(e)s). Mais surtout le livre décrit longuement un fonctionnement (les réunions du Mercredi tenues pendant 10 ans, le travail de « symbiose » et d’ « immersion » dans le quartier) qui, même s’il n’échappe pas totalement à la tentation du « porte-parolat », reste un modèle de démocratie du mouvement. D’où, après Porto-Alegre, des interrogations stimulantes sur les conditions (et les limites) de la démocratie participative)…

Ensuite, la nécessité d’adosser l’intervention de contestation (de création d’un rapport de forces) à une capacité de répondre sur le même plan (celui des « compétences) aux techniciens sur lesquels s’appuient les décideurs. Ce sera le rôle joué par l’ABAC (cabinet d’architectes issus pour partie du CERFI de Félix Guattari) qui jouera à la fois un rôle d’assistance technique aux habitants et de pont entre l’Atelier Populaire d’Urbanisme représentant le pont de vue des habitants et la municipalité aux moments où leurs rapports deviendront conflictuels. A souligner que ce rôle positif ne fut possible que parce que le financement de cette assistance la rendit totalement indépendante des pouvoirs locaux. Bien évidemment ceci suscite des réflexions sur les rapports entre compétences techniques et engagement politique !

Enfin, sur le bilan : comment ce mouvement auto-organisé se « bureaucratise », comment il échoue à passer le flambeau à de nouvelles générations, comment les « institutions » (et notamment l’office HLM) prennent leur revanche en faisant de la nouvelle Alma un quartier de relégation (principalement immigrée, ceci se passant aux moments de la montée du FN et d’une variante locale « les chevaliers de Roubaix ») et avec l’échec des SCOP qui devaient représenter le volet économique de la rénovation urbanistique. Comment, à quelles conditions, installer une telle mobilisation dans sa pérennisation ?

Paula Cossart, Julien Talpïn : Lutte urbaine ; Participation et démocratie d’interpellation à l’Alma-Gare, Editions du croquant, 2015

Dominique Gerardin

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