João Mauricio, alias Violant, muraliste, « La chute d’Adam », Ferrão Ferro, Setúbal, Portugal

Mc Luhan, théoricien des médias, prophétisait le développement du « village global ».Certes le monde n’est pas encore un village mais l’Internet, dès aujourd’hui, facilite la communication : communication des informations, des idées, des images. Les réseaux sociaux comme Facebook, Instagram ou Tumblr nous font connaître via des groupes spécialisés des œuvres de street artists du monde entier. C’est par hasard, en « surfant » sur le Net, que j’ai découvert le travail de João Mauricio, alias Violant.

J’aimerais vous faire découvrir, en guise d’introduction à son œuvre, deux de ses fresques. La première qui sera l’objet de mon billet a été titrée par l’artiste « La chute d’Adam ».

Ce n’est pas, à ma connaissance, une œuvre de commande. Violant, le plus souvent, sollicite l’autorisation du propriétaire des murs qu’il peint. Il peint des « murs aveugles », des pignons, des « murs en déshérence », des ruines, des locaux industriels abandonnés. Les lieux semblent choisis en fonction des murs et non en fonction des spectateurs potentiels des œuvres. Certains endroits sont en pleine campagne, d’autres dans des zones industrielles en friche. Assez bizarrement, les murs de Violant ne sont pas destinés à être vus par un public d’aficionados. Jamais dans un spot réputé, bien rarement dans un village ou une ville. Ce qui reste de ses œuvres sont les photographies et les vidéos montrant le « making-of ». Ce trait distingue Violant des autres artistes de street art. Notons que l’expression « mural art » serait plus appropriée par évoquer son travail. L’expression anglo-saxonne convient mieux que sa traduction en français, « muralisme », qui renvoie à une forme décorative qui n’est pas dérivée du street art. Le « mural art » a plus de différences que de ressemblances avec l’art traditionnel de la fresque et des murs peints.  

La première observation quand on regarde cette fresque est sa dimension. Toute une face d’un bâtiment a été peinte. En prenant comme étalon de mesure la taille de Violant présent à droite de l’œuvre, l’œuvre mesure environ 16 mètres sur 7, soit approximativement une surface de 115 m2. João ne dispose pas de moyens techniques pour peindre en hauteur (échafaudages, ou d’« élévateurs verticaux multidirectionnels »). Il fixe des pinceaux et des rouleaux au bout de longues perches et peint de cette manière, seul. Alors cela prend du temps. Souvent plusieurs jours.

La seconde observation est la cohérence chromatique. Si les ocres, les verts et les bleus dominent la palette, les teintes vives ont été, du moins en partie, atténuées. A part l’exception de la couronne qui associe des jaunes lumineux et du blanc, des marron et du noir, les autres couleurs sont moins « chaudes ». Je pense au rouge de la pomme qui vu son importance thématique aurait pu être clinquant, aux fleurs rose et bleues, au vert du serpent.


En fait, bien que la plupart des couleurs soient « pondérées » (un photographe parlerait de « température de couleur »), le fond bleu et vert représentant des champignons, des troncs d’arbres et le ciel s’oppose au premier plan où dominent les couleurs plus claires et plus chaudes. C’est cette différence de tons qui donne à la fresque sa profondeur et renforce sa perspective.

Le traitement du mythe de la chute d’Adam est intéressant parce qu’ambigu. Certes,  nous retrouvons les éléments tirés des Ecritures, le personnage d’Adam, le serpent, la pomme. L’iconographie associe, autant que j’ai pu en juger, Eve, puisque que le couple « fondateur » est un homme et une femme. Nous voyons une statue antique brisée, un pouvoir symbolisé par une couronne de roi, roulant sur le sol. D’autres détails associent l’image d’un Adam renversé à la Méduse de la mythologie. Thésée décapite la Méduse, sa tête repose sur un tapis de fleurs, ses cheveux sont des serpents, des serpents pétrifiés comme le visage et la main. Par ailleurs, la Bible dit qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis terrestre. Je crois me souvenir que le terme « chute » n’est pas utilisé. La fresque montre une chute et l’endroit composé d’arbres sombres, de champignons, de végétaux évoque bien davantage un sous-bois humide que le Paradis. Chassé par Dieu du Paradis, Adam n’est pas « brisé » ; son corps est d’« une pièce ». Il est condamné à errer dans « cette vallée de larmes » et à se racheter. Mauricio disloque le visage d’Adam ; son nez est cassé, son oreille également, son menton a disparu, par une ouverture du crâne pénètre le serpent,  symbole de Satan. L’artiste a centré la scène sur la « décapitation » mais les yeux et la main gardent la trace de l’humanité de la statue.

Dans cette scène, un personnage est hors-champ : il s’agit du personnage qui est regardé par Adam avec effroi. Ce détail est singulier. En effet, les statues antiques, grecques et romaines, souvent n’avaient pas d’yeux. Les paupières étaient sculptées mais elles s’ouvraient sur des globes « morts ». Parfois, l’iris était représenté, voire souligné par une inclusion, mais le « regard » ne traduisait pas la terreur de la manière utilisée ici par Violant (les yeux sont « exorbités », plissement des rides du front, forme de la bouche etc.) Quel est le personnage absent ? Est-ce celui qui a provoqué la chute ? Dieu ?

Les sujets d’autres murs peints par Violant évoquent la mythologie (je pense à la fresque représentant Cerbère, le chien à trois têtes qui garde les enfers), les références bibliques sont plus souterraines. Mauricio s’empare d’un thème classique de la peinture religieuse et le mythe chrétien s’ajoute à la mythologie la plus archaïque pour nous donner à voir sa vision de la condition humaine. Elle est profondément pessimiste et son univers mental semble dominé par la terreur.

Nota: Je tiens à remercier João Mauricio d’avoir accepté de répondre à mes questions et de m’avoir fait parvenir des photographies de grande qualité de ses œuvres.

Richard Tassart

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Une réponse à “João Mauricio, alias Violant, muraliste, « La chute d’Adam », Ferrão Ferro, Setúbal, Portugal

  1. Guechuba Guechachi

    Je suis d’accord sur l’analyse du regard de la statue déchue mais je ne vois pas un parterre de fleurs simplement. La couronne et cette brassée de fleurs sont plutôt une réminiscence des joies de la vie et de la pensée (ces couleurs vives et chaudes effectivement, semblent sortir du crâne de Adam), cette vie qui s’oppose à la calcification de la statue, elle n’est pas éternelle mais belle, pétillante même si elle est limitée dans le temps. Ces fleurs sont ces milliers de pensées et d’émotions qui ponctuent un existence. Le paradis perdu, c’est la vie, non ? Une vraie vision d’athée !

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