Des survivantes de la prostitution affirment que le modèle nordique est notre seul espoir

Un échange en panel sur les effets de diverses lois sur la prostitution dans le monde a fait salle comble, au point de devoir refuser des gens, lundi après-midi le 14 mars à New York. Organisée par SPACE International, cette manifestation parallèle, créée dans le cadre de la 60e session de la Commission sur la condition de la femme, a privilégié les voix de survivantes devenues militantes abolitionnistes de terrain partout dans le monde. Il s’agit de femmes que l’on entend trop rarement dans le prétendu débat concernant le « travail du sexe », et ce en dépit de leur immense expérience des divers aspects de cette industrie.

Modéré par Rachel Moran, cofondatrice de SPACE, l’échange a débuté avec Bridget Perrier, qui est une survivante de la prostitution des enfants et de la traite des personnes ; elle a parlé de la situation désastreuse vécue par les femmes et les filles autochtones au Canada. Femme Ojibwé vivant en Ontario, Madame Perrier a été étroitement impliquée dans l’adoption du projet de loi C-36, la nouvelle législation canadienne en matière de prostitution, qui criminalise les acheteurs de sexe et ceux qui profitent de l’exploitation des femmes et des filles, mais qui dépénalise les femmes prostituées. En dépit de cette nouvelle loi, elle a souligné l’« inaction » des autorités et des fonctionnaires municipaux dans plusieurs provinces canadiennes, y compris en Colombie-Britannique, où la police et le maire Gregor Robertson ont essentiellement refusé d’appliquer les nouvelles lois, permettant aux prostitueurs de poursuivre impunément leurs activités.

Perrier a qualifié de « zone de guerre » le quartier Downtown Eastside de Vancouver, où les femmes autochtones sont de loin surreprésentées dans l’industrie du sexe et où beaucoup de femmes ont disparu ou été assassinées, affirmant que le lien entre la prostitution et ces femmes est indéniable. En plus de réclamer que les hommes qui achètent du sexe soient responsabilisés, Bridget Perrier a adressé une autre exigence au gouvernement canadien : « Nous réclamons que lorsqu’un homme tue une femme autochtone, il soit accusé de crime raciste. »

Cherie Jiminez, de Boston, dit qu’il demeure illégal d’y vendre du sexe, mais que les sanctions sont maintenant plus élevées pour les proxénètes et les trafiquants dans l’État du Massachusetts. Le problème est que, pour pouvoir poursuivre les exploiteurs, « il vous faut la coopération des femmes… Mais sans moyen d’échapper au milieu, sans accès à un lieu sécuritaire et à des mesures de soutien, cette option ne fonctionne pas. » Elle souligne qu’il n’y avait pas dans la loi adoptée au Massachusetts de dispositions de financement, de sorte que ces services de sortie de la prostitution et de soutien sont tout simplement inexistants. En conséquence, Madame Jiminez et quelques autres survivantes ont créé leur propre programme, avec très peu d’argent, le Centre EVA. « Mais nous avons besoin de tels services de sortie de la prostitution partout, d’un bout à l’autre des États-Unis. »

Elle dit que des lois sur la traite comme celle qui existe dans son État ne fonctionneront jamais si nous ne traitons pas la prostitution elle-même, dans son ensemble. « L’industrie du sexe se déploie différemment dans différentes parties du monde », a-t-elle expliqué. « Elle cible essentiellement les personnes vulnérables.» Et à Boston, Madame Jimenez dit que 90 pour cent des femmes qu’elle a rencontrées dans la prostitution sont d’origine locale : « Nous avons une énorme industrie domestique, violente du proxénétisme et de la prostitution. » Cinquante pour cent de ces femmes, ajoute-t-elle, sont des femmes sorties du réseau des centres d’accueil : « Ce sont nos propres politiques ratées qui créent leur vulnérabilité. » De plus, 30 pour cent de ces femmes sont devenues mères très tôt, ce qui entraîne que ces enfants retournent directement dans les systèmes dont leurs mères sont issues, créant un problème intergénérationnel.

Le fait que ces femmes soient piégées dans le système de justice pénale, en raison d’accusations de prostitution et d’autres délits connexes, rend encore plus difficile d’échapper à l’industrie. « Nous savons ce qui arrive aux gens de notre pays qui font face à des accusations criminelles : vous devenez marginalisée et presque exclue de toute participation sociale. »

« L’itinéraire de sortie est complexe », témoigne Madame Jiminez, qui a elle-même passé 20 ans dans l’industrie du sexe. « On ne le règle pas par un simple sauvetage. » Elle veut dire que l’on ne peut pas simplement extraire les femmes de la prostitution sans leur fournir des systèmes pour les soutenir une fois sorties, sans leur fournir un endroit où aller, des compétences et une formation. « Nous avons besoin du modèle nordique, conclut-elle, c’est le seul qui fonctionne vraiment. »

Jeanette Westbrook, une survivante de Louisville, au Kentucky, signale à l’auditoire que l’une des principales manifestations de la traite à des fins sexuelles aux États-Unis est le Derby du Kentucky, un festival équestre qui a lieu chaque année en mai. Des femmes de tout l’État, le pays et même le monde sont amenées à cet événement, pour desservir les hommes de l’élite. En dépit des lois contre la prostitution, celle-ci se fait au grand jour dans le Kentucky, et les prostitueurs ne sont jamais arrêtés.

Elle souligne qu’aux États-Unis, certains mènent des efforts concertés pour distinguer la prostitution de la traite, en dépit du fait que « c’est du pareil au même ». Pour Madame Westbrook : « Ce continuum de la violence a commencé plusieurs années plus tôt avec l’inceste, la maltraitance des enfants et la pauvreté. » Elle dit qu’il n’existe pas de services pour les femmes prostituées et que le tout premier refuge, ouvert récemment à Louisville, ne peut accueillir que 18 femmes à la fois. « La traite des personnes n’a jamais cessé au Kentucky, depuis l’époque de l’esclavage. »

Comme les autres femmes du panel, Jeanette Westbrook insiste sur le fait que le modèle nordique est la seule solution, en précisant qu’il doit être adopté au niveau fédéral, « plutôt qu’à la pièce, État par État ».

Ne’Cole Daniels, la plus récente membresse de SPACE International, est « sortie du milieu » depuis 15 ans. Originaire de San Francisco, elle dit que, comme dans les autres États, la prostitution continue en Californie, en dépit du fait qu’elle est illégale. Selon son expérience de prestation de services directs aux survivantes de l’industrie du sexe durant plus d’une décennie, « leur priorité commune est la réintégration, réintégrer la société ». Bien sûr, cela est presque impossible tant que les victimes demeurent criminalisées aux États-Unis.

Madame Daniels souligne que c’est non seulement de prostitution que les filles et les femmes sont accusées, mais de crimes secondaires liés aux armes à feu, aux drogues et à l’alcool. En effet, « si vous ne remplissez pas votre quota », dit-elle, « il vous faut gagner de l’argent d’une manière ou d’une autre », faisant allusion aux exigences des proxénètes à l’égard des femmes et des filles qu’ils prostituent.

Elle dit que les filles sortent des centres d’accueil à 18 ans, comme par hasard le même âge auquel il devient soudainement acceptable pour les femmes d’être prostituées, l’anniversaire magique où l’exploitation devient qualifiée de « consensuelle ». Ne’Cole Daniels dit elle aussi que la plupart des femmes et des filles qu’elle voit dans la prostitution viennent de milieux dysfonctionnels ou sortent du système de placement, ce qui fait d’elles des « cibles faciles ». La seule chance qu’ont ces femmes de quitter l’industrie réside dans le modèle nordique, dit-elle. « Nous ne pouvons pas réglementer la prostitution.  La légalisation mène seulement à plus de victimes que de services. »

Fiona Broadfoot est une survivante de l’exploitation sexuelle des enfants dans le Yorkshire, un comté du nord de l’Angleterre. « Je vis avec un casier judiciaire aussi long que mon bras », dit-elle. « Et dans l’un des pays les plus riches au monde, nous continuons à criminaliser des enfants… pour les agressions qu’elles et ils subissent ». Madame Broadfoot mentionne que, même si la loi est la même partout en Angleterre, il n’y a aucune cohérence dans son application. « Chaque autorité policière locale prend ses propres décisions – certaines ferment complètement les yeux [sur la prostitution], d’autres criminalisent femmes et enfants. Bien que de temps en temps un prostitueur soit arrêté, ce sont essentiellement les femmes qui écopent de sanctions. »

Elle nous rappelle que la municipalité de Leeds a récemment créé une prétendue « zone de sécurité » pour la prostitution, « où les hommes peuvent violer des femmes, battre des femmes, et même tuer des femmes ». Elle n’exagère pas : au cours de l’année pilote de ce programme, une Polonaise de 21 ans, Daria Pionko, a été battue et assassinée par un prostitueur dans cette « zone chaude ». Madame Broadfoot ajoute qu’il y avait aussi eu deux viols signalés et une agression grave signalée au cours de cette année pilote, mais, « en janvier dernier, dit-elle, on nous a annoncé que cela fonctionnait, que Leeds allait procéder à la création d’un camp de viol légalisé ».

Fiona Broadfoot a été prostituée durant 11 ans et œuvre comme activiste et travailleuse sociale depuis deux décennies. Elle a participé à un projet pilote de rééducation de prostitueurs (john school) qui a été décrété inefficace, malgré les 70 hommes qui ont passé par ce programme, censément comme primodélinquants. Madame Broadfoot affirme cependant : « J’ai vu dans cette pièce des hommes qui m’avaient achetée quand j’avais 15 ans. »

« Des femmes et des filles sont battues et violées tous les jours, et les hommes ne sont pas tenus responsables », conclut-elle. « Et tant que le modèle nordique n’aura pas été adopté, nous allons continuer à nous battre pour leur sauver la vie. »

Marie Merklinger vit en Allemagne, où la prostitution a été légalisée dès 2002. Les histoires qu’elle raconte sur ce pays sont presque incroyables… mais pourtant véridiques. « La situation est complètement non réglementée», dit-elle. La seule différence entre les régimes légalisés et ce qu’on appelle la « décriminalisation » (ce qui signifie simplement que tous les aspects de la prostitution sont entièrement décriminalisés et non réglementés) est que, dans le modèle légalisé, les femmes prostituées dans les nombreux bordels doivent payer des impôts. On a prétendu que le principe de ce système était de permettre aux femmes prostituées d’accéder à des mesures sociales comme un régime de retraite et de soins de santé. Mais la réalité est que presque aucune des femmes qui travaillent dans l’industrie allemande du sexe n’a accès à ces systèmes. Beaucoup de femmes devenues trop vieilles pour la prostitution vivent simplement le reste de leur vie dans la pauvreté, tandis que d’autres travaillent jusqu’à 80, voire 90 ans. « Les fantasmes des hommes ne connaissent pas de frontières », dit-elle. « Si quelque chose est accessible, quelqu’un va l’acheter. » N’importe quelle femme peut être fétichisée et réifiée. En Allemagne, on offre même des femmes enceintes pour des gang bangs (viols collectifs), sans imposition de préservatifs.

Madame Merklinger dit que l’on estime à 400 000 le nombre de femmes couramment prostituées en Allemagne. Les maisons closes, dit-elle, sont gérées comme des hôtels, de sorte que les femmes doivent remettre en loyer la majeure partie de leurs revenus aux propriétaires des chambres où elles vivent et travaillent. Environ 90 pour cent de ces femmes viennent de populations marginalisées en Europe orientale, comme les Roms, et ne peuvent signaler d’agressions à la police, au risque de se retrouver sans abri et sans travail. De toute façon, la police ne peut faire grand-chose, en raison de la légalité de presque tout ce qui se fait dans les maisons closes, y compris les bordels à prix forfaitaire, où les femmes doivent subir jusqu’à 60 hommes par jour, un traitement qui envoie souvent celles-ci à l’hôpital, en raison des blessures subies.

Ce ne sont pas seulement les femmes prostituées qui sont touchées : les hommes en Allemagne ne respectent simplement pas les femmes – ni leurs épouses ni les femmes qu’ils paient pour du sexe. « Tout tourne autour de la sexualité et des exigences des hommes. » La seule solution, dit-elle, est le modèle nordique. Ces femmes ont besoin de véritables solutions de rechange. Et les femmes de partout méritent d’être respectées, plutôt que d’être traitées comme des réceptacles d’agressions masculines.

Les récits partagés dans la salle étaient divers et venaient d’à travers le monde, mais à la fin, ils avaient bien des choses en commun, et débouchaient sur la même solution : la décriminalisation et de véritables options pour les femmes, et une reddition de comptes pour les hommes.

Meghan Murphy, le 15 mars 2016

Version originale : Survivors say the Nordic model is our only hope

http://www.feministcurrent.com/2016/03/15/survivors-say-the-nordic-model-is-our-only-hope/

Traduction : TRADFEM

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2016/03/21/le-modele-nordique-est-notre-seul-espoir/

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De l’auteure :

Toute femme qui a été violentée ou agressée sait combien facilement on retourne auprès d’un agresseur, meghan-murphy-toute-femme-qui-a-ete-violentee-ou-agressee-sait-combien-facilement-on-retourne-aupres-dun-agresseur/

Les hommes ne tuent pas les femmes par « amour », meghan-murphy-les-hommes-ne-tuent-pas-les-femmes-par-amour/

Une longue liste de musiciens masculins super qui n’étaient pas des gens super, meghan-murphy-une-longue-liste-de-musiciens-masculins-super-qui-netaient-pas-des-gens-super/

Notre effacement, meghan-murphy-notre-effacement/

La guerre de l’industrie du sexe contre les féministes, la-guerre-de-lindustrie-du-sexe-contre-les-feministes/

Sur le modèle nordique : Trine Rogg Korsvik et Ane Stø (dir.) : Elles ont fait reculer l’industrie du sexe ! Le modèle nordique, le-plus-grand-groupe-lie-a-la-prostitution-les-prostitueurs/

Et parmi, les ouvrages, analysant le système prostitutionnel, chroniqués sur ce blog, Claudine Legardinier : Prostitution : une guerre contre les femmes, la-marchandisation-generalisee-des-relations-humaines-et-des-corps-coincide-avec-lechec-de-lambition-democratique/, complété d’une liste d’autres textes sur le sujet

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