Ce qui doit être visible d’elles, c’est leur corps sexualisé

9782296966963FS« S’intéresser à la construction identitaire des personnes, c’est se pencher à la fois sur le processus social qui fait de l’individu une personne humaine, intégrée à sa société et à sa culture, à un moment de son histoire, et sur l’histoire singulière de cet individu, comment il parvient à s’intégrer comme humain, à la faveur de rencontres et d’expériences, fortuites ou imposées »

Comme le souligne Claude Renoton-Lépine, la domination masculine s’impose aux individu-e-s « à travers une organisation sociale et un système relationnel de genre qui instituent des rapports de sexes asymétriques, hiérarchisés et discriminants ». Elle nomme aussi ce « préalable si profondément ancré », la différence des sexes, (voir, par exemple, sur ce sujet, la dualité sexuelle comme « catégorie vide » chez Geneviève Fraisse dans La sexuation du monde. Réflexions sur l’émancipation, il-ny-a-pas-de-toust-temps/), naturalisée, peu interrogée ou glorifiée par les réactionnaires laïques ou religieux…

« j’ai mis le corps au coeur du processus adolescent, en tant que les changements pubertaires sont compris par tout un chacun comme le signal du passage à l’adolescence ».

Identité, représentation, individue s’actant créative d’elle-même, récits de femmes, activités « typiques et stéréotypées » entre contraintes et choix, parure, travail domestique… Qu’en est-il des constructions comme processus relationnel ?

L’ouvrage est divisé en deux parties :

  1. Le monde où les adolescentes adviennent

  2. Corps engagés, parcours orientés

Je n’aborde que certains points analysés par l’auteure. Je souligne que l’auteure parle de l’implication de la chercheuse, « son implication affective dans la recherche », utilise le « je » situé, évoque ses « sensations intérieures »…

Claude Renoton-Lépine parle de la mise en scène de la différence des sexes, des limites de « notre pensable et de notre faisable », du travail des femmes « magnifié quand il n’est pas payé », du féminin « comme spéciation de l’universel »…

Elle aborde les relations au père, à la mère, les fantasmes, les « puissants affects » et le « conflit psychique à bas bruit », l’espace temps de construction et de socialisation, la médiation de l’éducation, la sexuation des pratiques sportives, le muscle et la grâce, les regards et les mises en scène du féminin…

L’auteure insiste sur le corps nouveau, l’angoisse à l’adolescence, l’imaginaire social et culturel, la virginité et la (non)-disponibilité, le « un homme dans la tête », l’accumulation de contraintes, l’estime et la mésestime de soi, « Le sexe n’est pas définitivement assigné… il faut des moyens sociaux pour le contraindre à demeurer identique à cette assignation », la responsabilisation individuelle, la conquête de liberté et les tentatives de modification des rapports sociaux de sexe « à son avantage »…

Différence des sexes, que faut-il comprendre ? Que faut-il penser ?, « Quant au sexe, il n’est pas cette évidence que l’on voudrait qu’elle soit »… Les discours dénient la violence faite à des êtres humains, imputent à la nature « des règles et des contraintes » construites socialement…

L’auteure parle d’« ordre sexuel » et de psychanalyse, de l’interdiction intériorisée « d’explorer manuellement son sexe », de genre comme système hiérarchisé, de logique binaire et classifiante, de logique excluante, de l’incapacité des hommes à se penser dominants, de sujet et d’objet, « Les femmes, les sujets-objets de cette recherche doivent prendre la place qui leur est donnée et faire quelque chose pour elles de cet ordre qui les place en position de soumission, en position d’être objets : dans ces conditions comment font-elles pour être sujets ? »

Dès la naissance (en fait avant même la naissance), la différence comme « discrimination, classement, placement qu’opèrent les parents », le rendre « saillant du sexe », les mythologies magico-sexuelles, la mutilation des femmes…

Comment donc se construisent les identités personnelles dans/par ces contraintes sociales ? « Le terme de construction contient l’idée d’assembler, d’édifier, de composer des éléments mais selon un plan dont nous n’avons pas toujours conscience et pour un résultat qui nous échappe toujours partiellement, puisqu’elle ne dépend pas que de nous et que nous ne savons pas toujours ce que nous faisons ! »… (Lire aussi, un autre regard, Bernard Lahire : Dans les plis singuliers du social; Individus, institutions, socialisations : quest-ce-quun-e-individu-e-sinon-une-production-de-part-en-part-sociale/). Claude Renoton-Lépine insiste à juste titre, « la fille n’est jamais définie simplement comme existant en tant que telle. Elle l’est toujours par référence à quelqu’un ou à quelque chose par un adjectif qui la caractérise et qui la classe : instrumentalisée et qualifiée pour un usage social spécifique à l’intention de ceux à qui elle est « opposée ». ». Il y a mutilation de la personne et de ses possibles, mais, faut-il le rappeler, il y a toujours la personne et des possibles. Il faut interroger « le « comment » de la construction ouvre sur la multiplicité des expériences, des rencontres, des vécus, autant d’histoires attendues et qui nous surprendront ». L’auteure se propose de démêler les intrications et prend comme hypothèse « nous sous construisons socialement parce qu’affectivement ».

La seconde partie sera consacrée à des narratrices, leurs histoires, leurs constructions, leurs dire et leurs silences : « Corps engagés, parcours orientés »…

Je ne suivrai pas l’auteure dans l’utilisation de certaines notions d’origine psychanalytique, soit par désaccord soit par incompétence. Il ne s’agit cependant pas d’une mince affaire, ni d’une simple querelle terminologique. Pourtant derrière les mots et les concepts, il peut y avoir rapprochement avec d’autres analyses et sens commun possible.

Les unes et les autres parlent de corps sexués et de sexualisation, de changement et de déni du changement, du désir du demain et du désir d’ignorer, de corps sous emprise, de garçon manqué (dois-je rappeler que l’on ne dit pas « fille manquée », pour preuve que la mesure sociale des êtres humains, l’étalon en somme, est bien le mâle…), des règles mais plus souvent d’« indisposition », de mise au service des frères, des regards sur soi, de réduction du désir au… service d’un autre…

Le corps des femmes, le corps effacé, l’interdit de l’accès au plaisir et à la jouissance de sa sexualité, « Ce non-dit est un secret, un tabou, qui entache la sexualité féminine, la circonscrit, l’enferme, réduit à l’indicible et l’invisible le ressenti de son corps, ce qui est une façon de l’en priver », l’apprentissage de « la discrétion féminine », l’effacement, les corps « non conformes », le modelage du corps (« modeler le corps de ses rêves »), l’« être jolie ou ne pas être », être ou ne pas être aimée, l’appartenance au « groupe des pairs » ou avoir ses règles, les saignements et le « savoir ignoré, tabou », la « souillure », la sexualité confisquée…

Les atteintes au corps comme « atteinte à l’individu comme entier et singulier », les traumatismes, les maltraitances, les emprises, les mensonges et les secrets, les morcellements de soi, les abus de pouvoir (« il ne peut y avoir d’abus de pouvoir que s’il y a pouvoir » Christine Delphy citée par l’auteure)…

Les investissements et les activités, l’école et les orientations, la fierté des parents, les sports et les loisirs, les parures, le service des autres, les bricolages face aux contraintes, le travail domestique, les impositions violentes, « remplacer la mère » et… les espaces potentiels…

En conclusion, Claude Renoton-Lépine revient, entre autres, sur « un rapport de pouvoir qui se cache derrière une assignation naturalisée », le corps comme tabou, le morcellement de soi, la violence comme réalité, le travail de mise en conformité, l’érotisation des emprises…

On ne soulignera jamais assez la violence de la socialisation sexualisée. Ce livre contribue à dévoiler une part des mécanismes sociaux, leurs effets sur les possibles des individues, et leur profonde « intériorisation ».

Mais céder n’est pas consentir (voir Nicole-Claude Mathieu : L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe : la-definition-du-sexe-comporte-toujours-un-aspect-strategique-cest-a-dire-politique-dans-la-gestion-des-relations-entre-les-sexes/). Et comme, les êtres humains, même objectivé-e-s restent des sujets, les possibles de révolte, de luttes et de changements sociaux, ne peuvent jamais être éradiqués, comme par ailleurs les aspects contradictoires des socialisations…

De l’auteure :

Contrat sexuel, contrat social, contrat de travail… : contrat-sexuel-contrat-social-contrat-de-travail/

Raclée antiféministe. Ou quelques réflexions après lecture d’Andréa Dworkin : raclee-antifeminisme/

Claude Renoton-Lépine : La construction identitaire des adolescentes face au genre

Editions L’Harmattan, Paris 2012, 254 pages, 25,50 euros

Didier Epsztajn

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