La liberté d’agir sans soumission aux pseudos réalités « réalistes »

naville_auto3Comme l’indique, Pierre Cours-Salies dans « Avertissement », avertissement-de-pierre-cours-salies-a-louvrage-de-pierre-naville-vers-lautomatisme-social-machines-informatique-autonomie-et-liberte/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Pierre Naville « proposait une interprétation globale et indiquait comment penser les transformations du rapport au travail au moment où des automatismes changeaient bien des entreprises et des services publics » et soulignait « les potentialités à comprendre et à maîtriser afin d’en tirer le meilleur pour le plus grand nombre ». Il s’agit aujourd’hui, comme hier de baisse massive du temps de travail contraint, d’auto-organisation, de maîtrise des organisations de production, de choix démocratiques et plus largement d’organisations de la vie…

Pierre Cours-Salies dans sa préface « Un retard immense… » revient sur les évolutions des automations et de l’informatique depuis la parution du livre, les « potentialités pour penser, aujourd’hui, un avenir tout autre, un avenir déjà présent », la possible libération des gestes répétitifs et fastidieux, l’inventivité individuelle et collective des salarié-e-s. Il souligne aussi que les « Trente glorieuses » furent en réalité les « trente laborieuses ».

Hier les discussions tournaient autour de l’abaissement de l’âge de la retraite, la prolongation de la scolarité, la réorganisation radicale de la société, la baisse du temps de travail, « le temps de travail doit cesser d’être l’« étalon de la richesse » pour être remplacé par le « temps libre ». » (Pierre Naville). Temps de travail, fétichisme de la marchandise, général intellect, redéfinition du salariat

Le préfacier revient sur les débats en Europe dans les années 68, le Printemps de Prague, la réappropriation sociale et l’autogestion, les victoires politiques partielles et les situations « réversibles », le recul des processus de démocratisation…

Automation, nouvelle ère industrielle, nouveau rapport au travail ouvrier, possible conquête de liberté, dissociation temps-machine et temps-humains, nouveau système de coopération, système de production en continu, temps contraint et temps pénible…

Pierre Cours-Salies discute, entre autres, des discriminations, des dominations, des divisions, des injonctions contradictoires, des naturalisations et de leur légitimation, « Sous forme directe ou par sa dénégation contrainte, le rapport au travail est co-extensible à d’autres rapports sociaux de domination, que chacun ressent dans son corps et son histoire », des hiérarchisations, de la subsomption, « A coté de la « subsomption formelle », obéissances pratiques sur les les lieux de travail, la « subsomption réelle » réside dans cette adhésion au système qui freine, atténue, mais n’exclut pas une possibilité de critique », de l’imbrication des métiers, de leur intrication y compris à distance, des liens entre salarié-e-s de site et ceux des sous-traitants, du peu de réelle indépendance des PME, des planifications privées tournées vers l’accumulation, des lois libérales et des contrats d’emplois assimilables à des contrats commerciaux, du morcellement de la classe des salarié-e-s voir d’une sortie du salariat pour une part d’entre-elles/eux.

Des constats et des analyses, mais aussi des « possibilités toujours actuelles ». Transformation radicale du travail et de sa place dans la société, transformation des rapports sociaux. Et « nous pouvons nous appuyer sur une série de leviers déjà là ». General intellect, unification revendicative de la journée de travail avec le précédent de la journée de 8 heures, caractère socialisé de la production rendant difficile « la justification de salaires calculés individuellement », coopération et qualification, dépassement du salariat comme rapport social, nouvelle définition de l’individualisme grâce aux droits individuels et collectifs, « 1) les transformations des moyens de production mettent à l’ordre du jour une baisse massive du temps contraint par les tâches sociales de la production salariée ; 2) celles-ci appellent des méthodes collectives permettant complémentarité et auto-éducation dans les tâches de production de services organisées de façon coopérative ».

Et avec le développement du numérique, d’autres débats et d’autres urgences, droit à la déconnexion, statut et temps de travail « inséparable des droits sociaux à la protection sociale »…

Et s’« il ne faut pas faire du travail le principe de la liberté humaine », l’appropriation de soi « implique un objectif où la marchandise force de travail disparaît ». Et cette histoire n’est pas qu’une affaire de distribution des richesses mais bien de production de celles-ci, « nous avons à nous libérer de la production et pas seulement dans la production », ou dit autrement « ne plus devoir dépendre d’un statut de force de travail »… Soit une question de liberté.

Le titre de cette note est inspirée d’une phrase du préfacier.

Pierre Naville interroge les « conditions sociales présentes du développement de l’automation ».

Dans une première partie « Problèmes de l’automation », l’auteur aborde les faits et les chiffres, l’extension de l’automation, le développement du personnel d’entretien, les questions de sécurité, la production de biens et la productivité horaire, les temps d’arrêts, l’automation comme facteur d’unification industrielle, les problématiques de stockage, la polyvalence et les ouvrier-e-s qualifié-e-s, la possibilité d’un raccourcissement très notable de la journée de travail (l’auteur avance des journées de 5 ou 6 heures), les révisions des classifications du personnel, l’interdépendance entre équipes de travail, les conditions techniques et les conditions sociales.

Je souligne l’intérêt des descriptions de l’étendue de l’automation et des tentatives de classification de celle-ci, de la place du contrôle ou de l’entretien, de la « fluidité » de la production.

Pierre Naville analyse le « drame social » qui va se nouer avec l’automation, les effets sur la subordination des salarié-e-s, les tendances contradictoires de qualification-déqualification, la structure du personnel, l’inter-responsabilité croissante, et les modifications des postes de travail et de leur nombre, les changements quantitatif et qualitatif, la « métamorphose de l’ensemble du processus de travail », les reclassements des niveaux hiérarchiques, le travail de contrôle et le travail d’entretien, la réorganisation des séquences de travail, la transformation des équipes, l’« aménagement intérieur » des temps de travail. Un chapitre est consacré au travail d’entretien et sa signification. Continuité des opérations machine nécessitant surveillance et entretien en continus, accroissement de la place des ingénieurs et des assistant-e-s techniques, détection à distance, temps utiles et contrôle des contrôleurs.

Un autre à la division du travail, besoins sociaux, aptitudes de chacun-e, différence entre division sociale et division « manufacturière », regroupement et séparation des tâches, « une distribution mobile de fonctions intégrées se substitue à une division des tâches isolées ».

L’auteur aborde aussi la polyvalence et j’ai notamment été intéressé par son approche des variations postes-femmes/hommes et postes-machines.

Dans la seconde partie, « Le niveau de l’automation », Pierre Naville produit une échelle de niveaux d’automation. Il souligne que « les caractéristiques individuelles de travail sont donc plus étroitement soumises qu’auparavant à la considération de l’ensemble », analyse les classifications possibles ou usuelles et esquisse « une sémiotique industrielle ».

L’auteur aborde l’aliénation en regard de l’automation dans une troisième partie. Il parle de conscience personnelle, d’appropriation des machines par les « opérateurs », de séparation accrue entre individu-e et moyen de production, du temps et de la conscience de celui-ci, de différentiation entre salaire et dépense de travail, de sentiment de dépersonnalisation, de « dés-identification entre l’homme et la tâche qu’il effectue », d’intégration, d’individualisation des « fautes », de « désaxement » de la vie diurne. S’il indique « l’avenir paraît devoir séparer complètement les individus par rapport aux système de fabrication » il souligne en même temps, le « devenir souverain » possible des salarié-e-s, la restitution de leur disponibilité vis-à-vis des appareils de production.

La quatrième partie est consacrée à « Marx et l’automatisme », dont le travail objectivé du travail vivant, la « coopération intelligente entre les œuvres et les opérateurs qui restitue au produit un caractère commun », les évolutions des techniques, la place de la science…

Des annexes, je souligne l’intérêt de l’entretien avec Jean-Marie Vincent » : Automation et avenir du travail (1977), automation-et-avenir-du-travail-1977/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse et la formule de 1977 « la réduction du temps de travail salarié, ramené à 30 heures hebdomadaire »

Si ce livre peut paraître sur certains points datés, les pistes ouvertes dans l’analyse des processus d’automation pourraient être réappropriées pour saisir et comprendre les systèmes de numérisation en cours et les réponses sociales permises par la très grande socialisation des travaux.

De l’auteur chez le même éditeur : Essai sur la qualification du travail, ce-qui-qualifie-cest-lacte-eduque/

Pierre Naville : Vers l’automatisme social ?

Machines, informatique, autonomie et liberté

Editions Syllepse

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_60_iprod_665-vers-l-automatisme-social-.html

Paris 2016, 328 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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