Nouvelle donne pour la dette en Afrique : alerte au Mozambique

Ces dernières années le continent africain nous était présenté comme le nouvel Eldorado mondial, riche de ses matières premières, connaissant des taux de croissance du PIB qui faisaient rêver le reste du monde touché par la crise de 2008, une démographie allant à l’encontre du vieillissement mondial…

Cette conjoncture favorable s’appuyait sur trois éléments essentiels :

  • L’augmentation depuis 2004 des recettes (en particulier en devises fortes) tirées des exportations de matières premières.

  • La baisse des taux d’intérêt décidée par les banques centrales des pays industrialisés pour ‘relancer’ leurs économies et sauver leurs banques. Elle a permis, pour ces pays, de refinancer à meilleur cout leur dette.

  • La demande chinoise pour ces mêmes matières premières. Afin d’accéder à ces richesses naturelles, et s’ouvrir de nouveaux marchés, la Chine a ouvert d’importantes lignes de crédit aux pays africains, sans imposer de conditionnalités mais à des taux relativement élevés. Cela ne semblait pas poser problème puisque ces crédits étaient essentiellement remboursés en nature, à des cours très élevés.

L’optimisme a donc saisi les pays africains exportateurs de matières premières. Leur endettement diminuait fortement, tendance accentuée, pour certains, par leur participation à l’Initiative pays pauvres très endettés (IPPTE), initiée par le FMI et les créanciers bilatéraux membres du Club de Paris. Cette initiative, en réduisant partiellement leur dette publique, mais surtout en la rééchelonnant sur plusieurs décennies, semblait en rendre moins insoutenable le remboursement.

Plutôt que de profiter de cette conjoncture pour rompre avec ce modèle de développement extractiviste sans avenir, et répondre aux besoins de leurs populations en termes d’éducation, de santé… les gouvernements de ces pays se sont rendus encore plus dépendants des grandes sociétés minières et pétrolières. Les populations n’ont que très peu profité de cette période, le taux de pauvreté n’a que peu diminué, voire pas du tout. La présence de la Guinée équatoriale parmi les pays ‘développés’ d’après la Banque mondiale, selon le seul critère du PIB par habitant, en est un bon exemple. Seulement 30 % de la population a accès à l’électricité tandis que l’espérance de vie reste bloquée à 53 ans.

Une quinzaine de pays ont, ces dernières années, placé des titres de leur dette extérieure sur les marchés financiers du Nord, en particulier sous forme d’euro-obligations (eurobonds en anglais), c’est-à-dire des obligations libellées dans une monnaie différente de celle du pays de l’émetteur. En proposant un rendement compris entre 6 et 8 %, ces pays ont facilement trouvé preneurs.

Dès 2013, lorsque le cours des matières premières a entamé une spirale descendante, des voix (dont celle du CADTM) se sont élevées pour alerter des dangers encourus par ces pays. Lorsque la réserve fédérale étasunienne a annoncé qu’elle envisageait de remonter son taux directeur, le risque de retrait des capitaux vers les pays industrialisés se concrétisait. De nombreux observateurs, tels la Banque des règlements internationaux (BRI) et même le FMI, ont exprimé leurs craintes de voir un retournement de conjoncture pour ces pays.

Baisse du cours des matières premières et hausse des taux d’intérêt, comment, en effet, ne pas voir ressurgir la situation du début des années 1980 qui a mené à la crise de la dette1. Même si les rythmes sont différents, en particulier pour les taux d’intérêts, la situation n’en demeure pas moins très préoccupante pour de nombreux pays africains. Et les éléments concrets abondent en ce sens.

Afin de faire face à leurs remboursements en devises, avec des ressources en baisse, des pays doivent aller puiser dans les réserves de leurs banques centrales, fragilisant ainsi leur monnaie. Dans les deux dernières années, le kwacha zambien a perdu 45 % face au dollar étasunien, le kwanza angolais 40 % comme le metical mozambicain, le dinar algérien et le cédi ghanéen 30 %, le naira nigérian 18 %, le shilling kényan 15 %. Cette dépréciation monétaire renchérit bien sûr le cout de la dette. Et nous n’en sommes qu’au début. Les remboursements actuels concernent essentiellement des prêts antérieurs, contractés à des taux concessionnels. Les prêts récents pèseront fortement au début de la prochaine décennie, c’est-à-dire demain. Rien ne semble indiquer, bien au contraire, un retournement rapide de conjoncture.

Voyant baisser leurs ressources fiscales d’exportation, ces pays sont confrontés à des déficits budgétaires de plus en plus importants, les contraignant à de nouveaux prêts à des taux majorés. Le Ghana, qui plaçait encore en septembre 2014 un milliard de dollars, sous forme d’euro-obligations, à 8,125 %, devait accepter 10,75 % un an plus tard pour le même montant, malgré une garantie du FMI. Et ce nouveau prêt ne visait pas à des investissements productifs, mais à rembourser des dettes précédentes. Les pays africains empruntent aujourd’hui à des taux majorés pour refinancer des dettes ou combler leur déficit budgétaire, entrant ainsi dans une nouvelle spirale dangereuse.

En novembre 2015 le Cameroun, qui cherchait à emprunter 1,5 milliard USD n’a pu placer que 738 millions USD à 9,75 %, malgré une garantie de la BAD pour 500 millions USD. En janvier 2016, le Nigeria a dû renoncer à émettre des euro-obligations pour plus de 4 milliards USD, au vu des taux demandés, préférant émettre des obligations domestiques (sur le marché intérieur, donc en monnaie locale) pour couvrir son déficit budgétaire.

Et ces exemples ne concernent pas des économies marginales du continent africain, mais bel et bien des pays présentés encore il y a peu comme des économies en pleine croissance.

Première alerte au Mozambique : un seul prêt et tout s’effondre

Cette situation se dégrade à grande vitesse et la question se posait de savoir quel serait le premier pays du continent à faire défaut. Si l’on excepte le Soudan et le Zimbabwe, qui font déjà défaut, pour des raisons différentes, la première alerte semble donc bien venir du Mozambique. Le Mozambique a été un des premiers pays à atteindre le point d’achèvement de l’IPPTE, le premier pays, par exemple, à signer un contrat désendettement/développement (C2D) avec la France. Ce pays répond bien aux explications données ci-dessus, avec une économie s’appuyant sur les exportations de matières premières (charbon, aluminium, gaz) qui ont vu leur cours baisser fortement ces dernières années. Fortement dépendant des exportations vers l’Afrique du Sud, qui connait une situation économique difficile, ainsi que des investissements étrangers dans le secteur minier et gazier en baisse, face à la crise mondiale, le pays est très fragilisé. La monnaie locale, le metical, est fortement affaiblie face aux devises fortes, et y compris, depuis quelques mois, face au rand sud-africain, son principal partenaire commercial, rand pourtant fortement affaibli également.

Le taux de croissance, après plusieurs années à 8 %, a chuté en 2015, chute causée par un ralentissement du secteur minier et des inondations qui ont touché le secteur agricole. Le déficit courant est en forte hausse et, malgré l’intervention importante du FMI, les réserves de devises ont fortement chuté depuis 2014.

Le retournement de conjoncture touche ce pays de plein fouet, le fragilisant face à tout incident.

Et cet incident est arrivé avec un prêt de l’entreprise publique Empresa Moçambicana de Atum SA (EMATUM). Ce prêt de 850 millions USD a été souscrit en 2013 afin de développer ses activités de pêche industrielle. Ce prêt souscrit avec un taux de 6,25 %, avec une échéance en 2020, a été garanti par l’État. Dès fin 2015, l’État mozambicain a dû assumer un premier remboursement de 100 millions USD. Début 2016, face à la situation financière du pays, les agences de notation ont dégradé la notation du pays, la passant de ‘très spéculatif’ à ‘en défaut, avec quelques espoirs de recouvrement’. Début mars, le Mozambique proposait de transformer l’emprunt initial en emprunt à taux fixe, avec échéance en 2023. Les agences de notation menaçaient de dégrader encore la note souveraine du pays si un accord n’était pas trouvé avec les créanciers (des banques étasuniennes, écossaises, danoises… dont Goldman Sachs).

Si un accord a été trouvé, le prix à payer par le Mozambique est très lourd. De 6,25 % le taux passe à 10,5 %. Le Mozambique, afin de ne pas dépasser le cap symbolique des 11 %, pas encore atteint sur le continent, a proposé aux créanciers de recevoir 105 obligations en échange de 100 obligations précédentes, faisant passer de facto le taux réel au-delà de 11 %.

Les perspectives économiques mozambicaines étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire totalement dépendantes de l’évolution du cours des matières premières, on voit mal comment le pays pourra faire face à ces nouvelles conditions qui s’ajoutent à un stock de la dette en constante augmentation ces dernières années.

Le Mozambique apparait ainsi comme le premier pays faisant face à cette nouvelle crise qui vient. En empruntant sur les marchés financiers du Nord, les pays africains se sont soumis à des pressions nouvelles, celles de créanciers dont l’objectif est d’obtenir un maximum de rendement à court terme, et, y compris, les pressions des fonds vautours, que l’expérience argentine va encourager.

Claude Quémar, 2 avril 2016

Publié sur le site du CADTM

http://cadtm.org/Nouvelle-donne-pour-la-dette-en

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