Da Cruz, rue Germaine Tailleferre, « L’odyssée du 21ème siècle », 2015

Avant la COP 21, afin de sensibiliser les Parisiens aux enjeux de la COP 21, CARE, une organisation non-gouvernementale a sollicité des street artists pour réaliser des fresques. Deux ont été peintes près du Point Ephémère, un spot bien connu des amateurs de street art, deux autres à quelques pas de là, sur le côté de la Rotonde, place de la Bataille de Stalingrad, et une autre à quelques centaines de mètres des trois premières, rue Germaine Tailleferre.

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La fresque qu’a réalisée Da Cruz est remarquable par ses dimensions. Haute comme un bâtiment de deux étages, elle est longue d’environ une trentaine de mètres. Deux jours ont été nécessaires pour la peindre ; des moyens techniques importants ont été mobilisés pour peindre une fresque de plus de 25 mètres de hauteur.

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Elle est composée de deux parties. La partie droite représente un personnage de la bouche duquel sort un long serpent dont la tête « monstrueuse » regarde le spectateur. La partie gauche représente une ville avec ses maisons et ses hauts immeubles  baignée par des flots sur lesquels voguent des barques et d’où émergent des poissons. Les deux parties sont reliées par un titre : « L’odyssée du 21ème siècle ». Le point de jonction des deux scènes est un poisson prisonnier du monstre.

Les deux parties s’opposent également par le style. La partie droite correspond au style « old school » utilisé par Da Cruz depuis plus de 10 ans ; la gauche est celui qu’utilisait Da Cruz au début de son activité artistique. Ainsi pour représenter deux scènes qui, thématiquement, s’opposent Da Cruz recourt à deux manières de peindre.

Revenons sur la partie droite de la fresque. Les aficionados de Da Cruz reconnaissent la tête du personnage principal : il s’agit de l’Inca (je l’ai appelé ainsi dans d’autres publications tant ses traits évoquent un masque précolombien). L’Inca coiffé d’une couronne montrant son importance est vêtu d’une veste sur laquelle est écrit ce qui ressemble à « Yes ». A y regarder de plus près, il s’agit plutôt des symboles de monnaies. De la bouche ouverte de l’Inca sort un monstre à la forme serpentine dont la tête quoique irrégulière (elle possède trois yeux, une bouche en forme de S, des excroissances entourant sa tête) ressemble à celle du personnage humanoïde (forme des yeux, du nez etc.) Cette partie est très colorée : les anneaux  du corps du monstre sont découpés en surfaces réduites, elles-mêmes décomposées en surfaces cloisonnées et peintes de couleurs vives (jaune, vert clair, rose, blanc, orangé…). Toutes les formes sont cernées d’une « ligne claire ». Il en est de même pour le visage du monstre dont les surfaces internes et externes sont décorées de fins motifs décoratifs.

La partie gauche est d’une facture plus convenue. Elle mêle une représentation d’une ville à l’architecture traditionnelle perchée sur un rocher et surmontée d’une église, à une représentation d’une ville moderne. La ville est baignée par des vagues sombres et agressives sur lesquelles quelques frêles esquifs flottent, sans pêcheurs.

Deux poissons capturés par le monstre alors qu’ils devraient être peints comme la Ville le sont comme la scène de la partie droite.

Il n’est guère besoin de chercher une signification à la fresque : elle est donnée par un cartouche collé sur la fresque. Après quelques phrases pour présenter l’artiste, elle raconte une histoire : les entreprises des pays développés polluent l’air des villes causant le réchauffement climatique. Celui-ci provoque la montée du niveau des mers qui submergent une ville d’où essaient de s’enfuir les habitants. Le drame se noue : les quelques barques qui restent ne suffisent pas à sauver les habitants qui meurent.

On comprend les relations entre le récit du cartouche, la COP 21 et CARE. Sans cartouche, la lecture eut été plus complexe. En effet, comment saisir que l’Inca représente les entreprises polluantes des pays capitalistes. Certes, les couleurs du personnage sont sombres (comme ses pensées ?) mais pourquoi cette étoile blanche cousue sur la poitrine ? Par ailleurs, comment comprendre que le deuxième personnage de la fresque, le monstre, soit si beau ? Les formes cloisonnées des anneaux, leurs couleurs chatoyantes, le fait qu’on reconnaisse dans son visage quelques traits familiers de l’Inca, personnage sympathique avatar de Da Cruz. Cet ensemble plein de lumière n’évoque guère un monstre menaçant l’humanité. De plus, comment comprendre la fuite éperdue des hommes puisqu’ils ne sont pas représentés ? Enfin, les amateurs de bande-dessinée auront noté qu’il eut été préférable que les deux scènes soient inversées (nous lisons en français de gauche à droite) pour rendre compte de la chronologie implicite.

Cet exemple pose le problème de la lisibilité des œuvres. La polysémie des œuvres est davantage, à mon sens, une qualité qu’un défaut. Elle participe à sa richesse qui ne se résume pas à la qualité du graphisme ou la sophistication de l’appareil décoratif. Ici, nous cernons une limite des œuvres auxquelles on assigne un objectif précis : la tâche de l’artiste est alors de tendre vers une monosémie de l’œuvre afin de faciliter sa compréhension. 

Richard Tassart

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