La fin du monde solféringien

(Université de Cergy-Pontoise – 33, boulevard du Port – Val-d’Oise, 9 Avril 2516)

En cette journée du 9 Avril 2516, s’est tenu le colloque du Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise consacré au cinquième centenaire de la Seconde Révolution Française, celle de 2016. Nous y avons entendu une passionnante communication du Pr Kenneth J. Leary, professeur à l’Université de Los Angeles et renommé historien capitaliste français.

(Chers lecteurs, une petite mise au point, le terme ici de capitaliste n’a pas le sens courant que lui confèrent les économistes pour désigner un exploiteur / détenteur de capital, mais celui, historien, de spécialiste de cette période historique, le capitalisme, qui avait succédé au féodalisme. Construction identique à celle de médiéviste pour désigner l’historien spécialiste du Moyen Âge.)

Revenons à Cergy-Pontoise et à la communication du Pr Leary. Elle était aujourd’hui consacrée à cette période de notre histoire close par la Seconde Révolution Française de 2016, la période solféringienne et à sa figure de proue, le Roi Normovis, nom de guerre que s’était donné ce chef solférinien pour indiquer sa volonté du retour à la Normale.

Ce sont les travaux du Pr Leary lui-même qui sont à l’origine de la dénomination de solféringienne pour cette courte période de 30 à 40 ans de notre histoire, bien postérieure aux périodes mérovingienne et carolingienne. Époque marquée par la montée au pavois dans notre contrée encore farouche et sauvage d’une lignée de chefs issus de la tribu des Solfériniens.

Tribu organisée, combative, rusée et méthodique qui avait su profiter habilement des dissensions intertribales entre OstrodeGaulles et Giscardongues, leurs prédécesseurs sur le pavois.

Pour le Pr Leary, l’élément déterminant dans cette lente montée au pouvoir des Solfériniens fut la conversion de Normovis au profitabilisme (monothéisme du Dieu Profit). L’imagerie historique et la légende nous rappellent que cette conversion fut l’œuvre de l’Évêque Saint-Gattaz qui, baptisant le roi Normovis en lui oignant le front de l’huile de la Sainte Bourse, lui aurait enjoint : « Courbe la tête, fier Sicambre. Adore ce que tu as brûlé et brûles ce que tu as adoré ». 

Cette conversion et ce baptême, un jour de Noël, sont encore mal datées avec précision par les historiens, tous s’accordant cependant sur le tournant des années 2000, peut-être même avant l’accession au trône de Normovis en 2012.

Là n’est pas l’important nous a indiqué le Pr Leary, dont la communication s’est voulue essentiellement consacrée aux raisons, significations profondes, conséquences et aboutissants de cette conversion.

Selon Frère Joffrin de Libération, le grand chroniqueur hagiographe de la période, c’est son ancienne épouse Ségolène, princesse burgonde et déjà convertie qui supplia Normovis d’adopter la foi profitabiliste. Frère Joffrin précise même que c’est lors de la bataille du Bourget, en Janvier 2012, que Normovis aurait fait le vœu secret, au milieu du combat, de se faire baptiser s’il l’emportait.

Ne nous perdons pas dans les considérations anecdotiques de la chronique toujours flagorneuse de Frère Joffrin, a tenu à rappeler le Pr Leary. Venons-en, c’est l’essentiel, à la signification et aux conséquences de cette conversion.

À quelle religion le solférinien Normovis renonçait-il lors de ce baptême ? Il est difficile de le dire avec précision. En tout cas, il abandonnait le polythéisme et les anciens dieux solfériniens, JusticeTravail et Salaire, beaucoup d’auteurs doutant cependant de la ferveur solférinienne dans le culte rendu à ses anciennes divinités.

Mais enfin, la rupture était consommée et surtout, quelle qu’ait été sa véritable nature, sincère ou intéressée, la conversion de Normovis n’était pas seulement l’affaire d’un individu. La religion du chef, à cette époque, était une composante capitale dans l’identité et le succès sur les champs de bataille électoraux, pour toute une armée qui tirait du roi sa cohésion et sa foi en la victoire. La conversion de Normovis entraîna celle de ses soldats. L’armée quasi-entière, hormis quelques balistiers, réclamant le baptême dès le lendemain.

Les historiens laissent entendre cependant que la conversion de nombreux lieutenants était déjà acquise depuis longtemps, voire qu’elle aurait pu jouer un rôle de catalyseur pour celle de Normovis. Ainsi celle de Vallsion, ancien et colérique transfuge des Wisigoths d’Espagne, ou celle du jeune Macronic, enfant d’une tribu picarde. De même celle de deux petits roitelets qui lui étaient déjà inféodés, le burgonde Moscovic et le lutétien Sapinion.

Quoi qu’il en soit, les conséquences de cette conversion des Solfériniens au nouveau monothéisme dominant, le profitabilisme orthodoxe, furent incalculables tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, a rajouté le Pr Leary. Elle ouvrait en fait la période solféringienne.

Quelles conséquences ? À l’intérieur tout d’abord. Tel que l’avait enjoint l’Évêque Saint-Gattaz lors du baptême : « Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré », on brûla les effigies des anciens dieux, Travail et Salaire ; des iconoclastes enragés demandaient à briser les statues de Sainte-Fonction Publique ; on vit dans tous les villages apparaître des sorciers qui expliquaient dans les étranges lucarnes que la richesse ne se partage pas, mais ruisselle de haut en bas ; réapparurent des pratiques que la Première Révolution Française, celle de 1789, avait pourtant abolies, ainsi l’affermage, contrat par lequel le Roi confiait un fermier privé la tâche de collecter la taxe ou l’impôt, ce dernier tirant au passage large profit de la collecte normalement assuré par les agents royaux ; ainsi l’on parla à nouveau, pour l’impôt, de retenue à la source, retenue directe sur le salaire par l’employeur ; des reitres revendiquaient pour eux l’usage du radar sur les grands chemins et le droit de ponction sur la taxe afférente ; un Code de la Corvée fut mis en chantier pour affermir le pouvoir des seigneurs sur les gueux, le tout conformément à la doctrine du monothéisme dominant. Tout devait être désormais fait dans le royaume conformément à l’enseignement de ces nouvelles Saintes Écritures.

Parenthèse ou diversion, pour détourner l’attention de ces atteintes à ce qui était antérieurement sacré, le sous-chef Vallsion faisait mine de traquer le Salafiste en banlieue, alors qu’il lui remettait force médailles et décorations pour l’achat d’aéroplanes dans le désert d’Arabie.

À l’extérieur, elle n’eut pas moins de conséquences. Alliance avec les Alamans pour combattre les hérétiques siryziens en Mer Égée ; refus de l’accueil des migrants fuyant l’autre bord de la Méditerranée et ses guerres sarrasines, infortunés migrants que l’on remettait alors entre les mains des Barbaresques ottomans ; à l’inverse, grande faveur à l’adresse des Panaméens et des Luxembourgdois, toujours entourés d’honneurs et d’affection.

Plus déterminant encore, la reconnaissance du grand suzerain Obama, dont Normovis voulait se déclarer le plus fidèle et loyal vassal. Que signifiait alors le terme de vassal ? La vassalité désignait à cette époque la situation de dépendance d’un homme libre envers son seigneur. Dépendance et acceptation des devoirs afférents : ne pas nuire à son seigneur ; lui porter secours s’il est attaqué ; être à ses côtés lorsque c’est lui l’attaquant, ceci en vertu de l’Ostan (encore appelé à cette époque, service de l’ost) ; enfin entretenir avec lui et ses multinationales des relations de commerce et de libre circulation de sa camelote. Camelote produite selon les normes sociales, industrielles, sanitaires et environnementale du pays de Obama, où venait d’être justement découvert un nouveau gaz qui faisait pschistte. Toutes ces  nouvelles obligations étaient enfermées dans un pacte scellé entre Obama et Normovis, pacte appelé TAFTA (TransAtlantic Free Trade Agreement), traduction du vieux mot gallo-franc Grand Marché Transatlantique.

Concluant sa passionnante communication, le Pr Kenneth Leary indiqua que, à ses yeux, cette conversion solféringienne au monothéisme et au veau d’or profitabiliste fut en grande partie à l’origine du désarroi du peuple et de son rejet de toutes les sujétions. Avec l’apparition d’un phénomène encore inconnu, après les cahiers de doléances de 1789, les occupations d’usines de 1936 et de 1968, celui de manifestations, tout à la fois de désespoir et d’espoir, consistant à ne pas se coucher le soir et rester debout toute la nuit à occuper les places publiques pour y parler de la nécessité de refaire le monde. Avec des formules ravageuses allant au-delà du dégoût de la dynastie solféringienne, formules telles que l’énigmatique « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes ! ».

Retournant à l’Antiquité grecque et concluant, l’érudit Pr Leary cita Platon pour condenser les raisons de la fin du monde solféringien : « Tout État qui parle son propre langage vis-à-vis des Dieux et des Hommes et agit conformément à ce langage, prospère toujours et se conserve. Fait-il le contraire, il en périt. »

Jean Casanova

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