Une guerre menée par un véritable boy’s club conservateur contre l’émancipation et les mouvements sociaux

Guerre culturelleLes courants conservateurs, adossés ou non au néolibéralisme, déploient leurs argumentaires, parfois contradictoires, d’autant plus facilement que les courants progressistes n’ont pas su dépasser des postures abstraites, n’ont pas réalisé les promesses de leurs programmes (voir par exemple : Andrea Dworkin : Les femmes de droite, ce-qui-parait-le-plus-noir-cest-ce-qui-est-eclaire-par-lespoir-le-plus-vif-texte-integral/ ou sont silencieux sur bien des aspects des constructions inégalitaires.

Dans ce livre, différent-e-s auteur-e-s abordent les courants conservateurs au Québec. Au delà des particularités, liées entre autres aux constructions socio-institutionnelles, de multiples descriptions, analyses ou réflexions ne manqueront d’intéresser les lecteurs et les lectrices de ce coté de l’Atlantique.

Je ne souligne que certains points développés par les auteur-e-s.

Les préfaciers parlent de « national-conservatisme » et des questions identitaires faisant fonds de commerce, des épouvantails fabriqués autour des droits réels ou supposés des féministes, des anti-racistes, des populations autochtones, des gais et des lesbiennes. Et lorsque des conservateurs évoquent la politique identitaire, cela ne désigne pas le nationalisme québécois, mais seulement des forces considérées comme particularistes et secondaires, comme le féminisme… Tiens, une ritournelle bien connue, le particularisme des femmes et du féminisme !

Plusieurs propositions sont faites pour décrire le(s) conservatisme(s). « Les conservateurs perçoivent la société comme le résultat d’une histoire écrite par des communautés organiques qui ont survécu au fil des générations grâce à des institutions structurantes, des figures d’autorité permettant la transmission de la mémoire et des valeurs fondamentales, et l’action de grands personnages héroïques », ce qui impliquerait de respecter des coutumes ou des institutions particulières, pensées hors de leur historicité. « le néoconservatisme politique des années 1980 a été caractérisé par un enthousiasme débordant à l’égard du grand capitalisme et du « libre marché ». ». Les auteurs insistent sur la polysémie du terme conservatisme et décrivent, entre autres, le néolibéralisme des « libertariens », la tendance conservatrice moralisatrice et catholique. Au delà de différences, la fantasmatique « homogénéité de la société », le « sens commun », et j’ajoute la « différence « naturelle » des sexes.

Non content de peintre un tableau aux couleurs frelatées, les conservateurs n’hésitent pas à parler de censure, de dictature du « politiquement correct » et se posent en victimes, de cette censure, de la domination des femmes, ou inventent une égalité est déjà là…

« Cet ouvrage collectif propose donc quelques-uns des textes présentés lors du colloque « La réaction tranquille » qui s’est tenu à l’UQAM, évènement qui se voulait déjà une réponse collective aux forces conservatrices à l’œuvre dans les réseaux universitaires. Il s’agit d’un débat intellectuel et d’un conflit politique qui ont pour enjeu la justification et la promotion d’attaques contre les droits et libertés des individus, mais aussi de catégories sociales marginalisées, ainsi que les conditions de vie et de travail acquis de chaude lutte. »

Du premier article de Frédéric Boily, je souligne des définitions, la droite « se caractérise par son aversion contre l’idée que les individus sont en mesure de façonner et construire le monde social de la façon dont ils l’entendent », ou par des réactions « contre ce qui est perçu comme une évolution engendrée par l’action immédiate et consciente des hommes ». La recherche de traditions an-historiques, la naturalisation de situations socio-économiques, le refus de prendre en compte les rapports sociaux, l’effacement des contradictions, le culte des inégalités sont une caractéristique forte des courants conservateurs ou réactionnaires. « les conservateurs les plus conséquents préconisent un retour aux traits fondamentaux (traditions) qui ont émergé à travers l’histoire et qui ont façonné le visage de la société, tout en soulignant le besoin de réformes en profondeur ».

L’auteur analyse l’architecture politique du conservatisme canadien-français, le poids accordé au passé réel ou fantasmé, une conception de l’Etat « entre libéralisme individualiste et l’étatisme », l’Etat comme garant « des principes de la morale éternelle », l’apologie de ce qui serait le plus important pour définir une « communauté », la vivacité de la droite après 1960, les discours sur l’« ordre naturel », les pratiques de l’Etat sous les libéraux, des différences et des évolutions, « pour la droite canadienne-française, la critique du capitalisme amoral et de la trop grande place de l’argent se révélaient fort importantes alors que la droite d’aujourd’hui va de préférence faire valoir les avantages de la richesse » ou « En somme, la droite se révèle aujourd’hui plus néolibérale que morale, encore que cette dernière n’ait pas totalement disparu du paysage ». Et comme l’indique aussi l’auteur, l’histoire des idées n’étant pas faite de « blocs monolithiques imperméables les unes aux autres », il convient aujourd’hui de prendre en compte les reformulations de la droite, l’instrumentalisation d’une certaine conception exclusive de la laïcité, les métamorphoses des discours réactionnaires…

J’ai particulièrement apprécié la lecture féministe du conservatisme dans le texte de Denyse Baillargeon. « Ce faisant, je veux aussi montrer que la question nationale a généralement été à la base de l’attitude de cette société à l’égard des femmes et que le nationalisme, dans sa version conservatrice, continue, aujourd’hui comme hier, de moduler les discours, y compris le discours historique, sur la question des rapports entre les hommes et les femmes ».

L’auteure revient sur les droits et le statut des femmes, l’opposition au droit de vote (obtenu en 1940 au Québec mais en 1918 au Canada), « c’est au nom de la vocation maternelle des femmes qu’il – (Henri Bourassa) – s’élevait contre le suffrage féminin, toute activité qui semblait vouloir les écarter de cette mission lui apparaissant comme une menace inacceptable pour l’avenir de la « race », comme on disait à cette époque », la réduction des femmes à leur « capacité reproductive » et à la transmission de « la culture et les traditions aux génération suivantes », la dissolution des femmes sous les « mères » (« Le caractère quasi sacré associé à la fonction de mère de famille » ), l’incapacité juridique des femmes, la double morale en terme de sexualité, l’opposition à la contraception, et le caractère « tout aussi genré » des propositions de la gauche nationaliste des années 1960…

L’auteure poursuit par une analyse des rapports entre « le féminisme et le nationalisme », les sujets qui fâchent, la place de « la dimension genrée dans la nation », les campagnes masculinistes actuelles…

La seconde partie de l’ouvrage concerne l’enseignement de l’histoire, la critique de l’histoire sociale, la dynamisation de l’historiographie par l’histoire féministe, et les combats conservateurs pour un « retour à la tradition » où dominent, encore une fois, des conceptions an-historiques sur la nation, la liberté individuelle, etc.

Les auteurs analysent « l’attitude réactionnaire, identitaire et étroitement nationaliste », le roman national « de la majorité blanche issue de la colonisation anglaise », le « grand récit linéaire, fixe, téléologique et justificatif de « communautés imaginaires » », le « pathos antiscience de l’éducation » (il faudrait adhérer « à une mémoire, une culture, un patrimoine historique et une identité commune et substantielle d’un sujet politique unitaire, et faire de l’assimilation de cette identité nationale la norme d’intégration des arrivantEs ») et y opposent des lectures pluralistes et inclusives du passé et des objectifs en termes de citoyenneté ouverte.

La troisième partie du livre est consacrée au conservatisme de gauche, au refus, entre autres, de prendre sérieusement en compte les luttes féministes, « Les conservateurs de gauche reprochent à leurs camarades progressistes de ne mener que des luttes secondaires, voire insignifiantes, et le féminisme apparaît aux yeux des conservateurs comme l’archétype des luttes secondaires », à ce que Francis Dupuis-Déri nomme à juste titre « la rhétorique de la liste », une façon comme une autre de secondariser les luttes d’une majorité de la population réduite au particularisme minoritaire (les femmes) ou de minorités visibles ou non, voir de les ridiculiser…

« ces conservateurs de gauche se gardent bien de critiquer le patriarcat, la classe des hommes ou même l’antiféminisme, y compris celui présent dans les mouvements progressistes ». Francis Dupuis-Déri revient sur les luttes des deux siècles passés, des relations contradictoires entre mouvements révolutionnaires ouvriers, nationalistes républicains et mouvements des femmes, « Dans leur critique du féminisme, ces conservateurs de gauche font preuve d’une piètre connaissance de l’histoire du patriarcat et du féminisme, même s’ils insistent régulièrement sur l’importance de la tradition et de la connaissance historique. Ils semblent ignorer que tout au long du 19e et du 20e siècles, les mouvements ouvriers révolutionnaires ou nationalistes républicains ont dû composer avec des féministes qui revendiquaient pour les femmes à la fois le droit de voter et d’être élues, de porter les armes, d’avoir accès à tous les niveaux d’éducation, à tous les emplois, de contrôler leur corps, leur sexualité et leur maternité et d’être protégées de la violence masculine. Elles se mobilisaient aussi contre les prisons, la guerre, le capitalisme et la marchandisation de la sexualité. Enfin, elles voulaient avoir le droit et la possibilité de participer d’égale à égal aux diverses organisations politiques du mouvement progressiste, soit les maisons du peuple, les syndicats, les partis, etc. Or, ce sont les hommes qui les excluaient, distinguant dans le corps social et le monde commun deux identités naturelles distinctes en fonction du sexe, auxquelles étaient réservées deux sphères séparées ». Je souligne l’intérêt des analyses de cet auteur. Comment peux-t-on être de gauche et sous-estimer les questions d’égalité juridique et matérielle, les questions de « redistribution des positions et des ressources » ?

Le dernier article concerne le conservatisme de gauche en regard du Printemps étudiant. Mathieu Jean insiste, entre autres, sur la division sexuelle et racisée du travail, sur des conceptions rabougries de l’universel, « Que cet universel ne soit pas universel s’il exclut, opprime et exploite plus de 50 % de la population, et que cet « héritage historique antérieur » puisse rendre soupçonneuse n’importe quelle féministe ou n’importe quelle Autochtone, cela n’a pas vraiment d’importance puisque pour lui – (Eric Martin) -, les institutions étatiques sont la seule incarnation valable de l’universalisme et doivent, à ce titre, être protégées à tout prix contre l’erreur politique que constitue la critique de leurs fondements », les processus délibératifs, et l’exercice critique, la consubstantialité des rapports sociaux et leur coproduction, les effets du néolibéralisme et des redéploiements de l’Etat, les problématiques de la démocratie qui ne peuvent se réduire au vote délégataire une fois tous les quatre ans…

Sommaire :

Introduction : Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier : Ah ! que la guerre culturelle est jolie !

Première partie :L’histoire du conservatisme

  • Chapitre 1 : Frédéric Boily : Cartographie politique de la droite au Québec : évolution et ruptures

  • Chapitre 2 : Denyse Baillargeon : Réflexions féministes autour du conservatisme du Québec

Deuxième partie La bataille de l’enseignement de l’histoire

  • Chapitre 3 : Martin Petitclerc : Notre maître le passé ? Le projet critique de l’histoire sociale et l’émergence d’une nouvelle sensibilité historiographique

  • Chapitre 4 : Marc-André Éthier, Jean-François Cardin et David Lefrançois : Cris et chuchotements. La citoyenneté au cœur de l’enseignement de l’histoire au Québec

Troisième partie Le conservatisme de gauche

Chapitre 5 : Francis-Dupuis-Déri : Le conservatisme de gauche. Pas antiféministe, mais…

Chapitre 6 : Mathieu Jean : La révolte complice. Le conservatisme de gauche et l’héritage du Printemps étudiant

En complément possible :

Coordonné par Anne-Marie Devreux et Diane Lamoureux : Cahiers du genre N°52 : Les ANTI féminismes en coédition avec Recherches féministes, des-reactions-masculines-a-lerosion-de-certains-de-leurs-privileges/

Sous la direction de Francis Dupuis-Déri et Marc-André Ethier : La guerre culturelle des conservateurs québécois

M Editeur, Québec 2016, 222 pages

Didier Epsztajn

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