Sandrine Ricci : Quand le sourire de la diversité cache les rapports de domination

Avec l’aimable autorisation des éditions remue-ménage

Le sourire de la diversité a pour fonction
d’empêcher l’émergence d’une conscience du racisme :
c’est une forme de recul politique.

Sara Ahmed (2012b, p. 93)

c1_sujetdufeminisme_webDans une société telle que le Québec, nourrissant aussi bien un élan vers le cosmopolitisme et une volonté collective d’ouverture au pluralisme culturel, voire un goût pour le métissage (2012b, p. 93), que diverses formes de racisme ou de néoracisme (Balibar, 2007), la notion de diversité semble jouir de la plus haute attention. La désirabilité du pluralisme culturel et surtout sa promotion se trouvent notamment intensifiées par des politiques publiques placées à l’aune du modèle de l’interculturalisme, lequel se distinguerait par « la reconnaissance de la diversité comme une des caractéristiques constitutives du peuple québécois »1. En hausse constante (Fridman et Ollivier, 2004), la pluralité ethnoculturelle de la société québécoise pose toutefois plusieurs « défis » aux gestionnaires de la diversité qui tentent de contrer avec une approche résolument positive des mécanismes d’exclusion aux conséquences résolument négatives. La diversité constituerait même « une valeur ajoutée » pour le développement socioéconomique de la nation, si l’on en croit le Plan d’action gouvernemental pour favoriser la participation de tous à l’essor du Québec 2008-2013. Au sommet de la liste des points névralgiques minant le vivre ensemble, on retrouve l’intégration socioéconomique de citoyens et citoyennes stigmatisés sur la base de leur ethnicité. Dans la Belle Province plus qu’ailleurs au Canada, les personnes immigrantes connaissent d’importantes difficultés en termes d’accès à l’emploi, à l’éducation, au logement et même à la justice (Labelle, 2010). Au-delà du statut migratoire, des recherches (Cardu et Bouchamma, 2000; Duchemin, Guyon et Lacroix, 2003; Labelle, Field et Icart, 2007; Pierre, 2005) ont mis en relief la discrimination à l’embauche qui freine la mobilité sociale des personnes dites issues des communautés culturelles, surtout lorsque ces dernières font l’objet d’une racisation2. Issues des Premières Nations, de l’immigration ou des minorités racisées, des citoyens et citoyennes sont de fait discriminés par de puissants processus d’altérisation et d’infériorisation en vertu de leur origine ethnique, statut, religion, langue, etc. De telles variables sociales et culturelles réfèrent à ce qu’il est désormais commun d’appeler la diversité. Les femmes appartenant à ces catégories s’avèrent d’autant plus vulnérables qu’elles vivent dans une société marquée par des rapports sociaux de sexe, quoi qu’en disent les promoteurs et promotrices du « mythe de l’égalité déjà-là », pour reprendre la formule de Christine Delphy (mai 2004).

Le genre, les rapports sociaux de sexe et l’égalité entre les sexes occupent une place prépondérante dans les discussions et les réflexions sur la diversité. La polémique entourant le projet de Charte québécoise de la laïcité s’avère éloquente à ce chapitre, alors que les droits des femmes sont invoqués pour interdire certaines pratiques religieuses dans l’espace public, et ce, par différents acteurs sociaux dont plusieurs n’apparaissent pas faire une priorité de la lutte contre le patriarcat quand celle-ci n’implique pas la « diversité », entendre les femmes musulmanes voilées. Au Québec comme ailleurs en Occident, l’Islam est « représenté comme insoluble dans le creuset des “valeurs” nationales, lire occidentales, valeurs qui tour à tour s’incarnent dans la laïcité, l’égalité des sexes, la non-violence, la démocratie, la liberté d’expression, etc. »3. Selon la conceptualisation d’Étienne Balibar (2007), ne pouvant plus légitimement s’appuyer sur l’idée de « races » inférieures4, le néoracisme essentialise les différences culturelles, les fige et les présente comme fondamentalement irréconciliables, surtout quand elles mettent en présence l’Occident et l’Islam, à grands coups de représentations orientalistes. Dans le contexte européen marqué par l’avancée constante des idées d’extrême droite, plusieurs observateurs et observatrices considèrent qu’on juxtapose démocratie sexuelle et conflit des civilisations (Fassin, 2006). En Amérique du Nord, ces débats opposent depuis longtemps féminisme et multiculturalisme (Okin, Cohen, Nussbaum et Howard, 1999) et les attentats du 11 septembre 2001 ont largement contribué à la propagation de représentations sociales et médiatiques stigmatisant les minorités musulmanes, de même qu’à « renforcer le sentiment de méfiance des Québécois à leur égard » (Labelle, 2010, p. 263)5.

De fait, après des décennies d’occultation de la « question raciale » dans l’espace public occidental francophone, incluant les productions féministes, la rhétorique de la diversité s’observe désormais tant dans les politiques sociales, dans les milieux intellectuels que dans les mouvements sociaux. Doit-on voir dans la popularité croissante de la notion de diversité un « recul politique », comme le craint Sara Ahmed ? Les théories et pratiques féministes contemporaines sont particulièrement interpellées quant à leur capacité à composer avec la diversité des femmes et à intégrer des expériences plurielles à leur projet de changement social (Marchand et Ricci, 2010). Le féminisme est-il soluble dans la diversité ?

En ce sens, il vaut la peine de poser un regard féministe sur certains des enjeux théoriques et sociopolitiques associés à la diversité, une notion aussi polysémique que galvaudée, et dont l’usage mérite d’être problématisé. Elle enchâsse une série de problèmes longtemps occultés mais désormais criants, à des degrés divers : les différences culturelles, l’inclusion des femmes minoritaires dans le mouvement féministe et ses priorités d’action, les entrecroisements du sexisme, du racisme et du colonialisme. La réflexion critique proposée ici découle d’un point de vue d’universitaire québécoise, immigrante française de première génération, blanche et hétérosexuelle6. On trouve à sa source différents travaux de recherche et particulièrement une analyse des discours de militantes et de travailleuses dans le mouvement des femmes (Ricci, Blais et Descarries, 2008), notamment effectuée sous l’angle des défis que posent la diversité ethnoculturelle et l’approche intersectionnelle au mouvement féministe (Marchand et Ricci, 2010; Ricci et coll., 2008). D’autres dimensions du travail ont ensuite été soumises à la discussion lors de plusieurs activités scientifiques, notamment à l’ACFAS en 2014, dans le colloque à l’origine de cet ouvrage. La présente contribution aborde plusieurs enjeux entourant la diversité et discute aussi la notion de différence, pour montrer comment, même célébrées, ces notions frayent dans les eaux troubles de l’altérisation qui mène à la domination. À l’instar du collectif du même nom, nous considérons que Les mots sont importants7 et que : « Loin d’être sémantiques, les problèmes sont donc d’abord politiques », comme l’affirme un spécialiste du développement international dans son analyse des « mots du pouvoir » (Rist, 2002).

La diversité, un terme polysémique, politique, problématique

Remarquons que le terme diversité présente une variété d’acceptions et d’usages, « la diversité étant par nature sans limite », comme le résume Olivier Masclet (2012). Le Glossaire de la Fondation canadienne des relations raciales8 définit ainsi la diversité :

Terme utilisé pour décrire tout ce qui différencie les individus entre eux et de plus en plus employé au Canada pour décrire les pro- grammes mis en œuvre en milieu de travail qui visent à réduire la discrimination et à promouvoir l’égalité des chances pour tous les groupes. La diversité peut revêtir divers aspects, comme l’origine ethnique, culturelle, linguistique, raciale, la religion et le statut socioéconomique, pour ne mentionner que ceux-ci.

Souvent utilisée pour évoquer la pluralité humaine, l’expression « diversité culturelle » met en présence aussi bien le commerce international et les politiques culturelles d’une nation, que les différentes mesures qu’un État adopte pour soutenir sa culture, ses politiques, ses « industries culturelles », etc. Dans le cadre de la présente discussion, on s’intéresse à la diversité ethnoculturelle qui constitue, selon Danielle Juteau, « une nébuleuse englobant différence et égalité, citoyenneté et droits, genre et identité nationale, multiculturalisme (ou interculturalisme) et intégration » (2008, p. 3). Étudiant le discours sur le racisme de l’État, des organismes communautaires à vocation générale et des associations de minorités, Micheline Labelle (2010) observe pour sa part un amalgame perpétuel des termes « diversité », « racisme », « discrimination », « multiculturalisme », « interculturalisme», «intégration», etc. La sociologue note qu’ils sont souvent utilisés comme synonymes, ce qui induit un effet de masquage ou de dilution des enjeux. En ce sens, plusieurs spécialistes recommandent au gouvernement de « clarifier le langage de sorte que le terme “race”, ainsi que le racisme ne soit pas occulté dans le discours sur la diversité, la culture et le multiculturalisme ou tout autre concept relevant du libéralisme qui, trop souvent, dans son énoncé, évite de traiter directement du problème9 ».

Dans un texte présentant un Lexique du racisme, Labelle (2006) classe la notion de diversité dans la catégorie des mesures de lutte contre le racisme et la discrimination, aux côtés d’instruments administratifs tels que l’équité en emploi ou l’action positive. Labelle considère d’ailleurs que la «gestion de la diversité» est souvent « confondue avec la lutte contre le racisme », ce qui aurait un impact sur l’efficacité des actions contre la discrimination. Dans une version antérieure, la notice du Glossaire de la Fondation canadienne des relations raciales citée plus haut précisait que « Des inquiétudes ont été exprimées par des intervenants du domaine des relations raciales et de la lutte contre le racisme à l’effet que les programmes portant sur la diversité auraient pour effet d’atténuer les efforts visant à éradiquer le racisme sous toutes ses formes10 ».

Enchâssant un principe de valorisation de la différence, l’idée de diversité a été forgée par des gestionnaires en ressources humaines aux États-Unis dans les années 1980. Des politiques « d’aménagement de la diversité », pour reprendre la formule des experts (Rocher et coll., 2007, p. 1), se sont depuis imposées un peu partout dans le monde. Par la voie du diversity management, le monde des affaires a progressivement transformé une contrainte juridique (les lois antidiscrimination) en « catégorie managériale », afin de faire de l’hétérogénéité de la main d’œuvre « une richesse pour l’entreprise », un « investissement socialement responsable » (Bereni, 2009). En termes clairs, l’invention de la diversité coïncide avec l’essor des politiques économiques néolibérales et le déclin de l’investissement étatique dans les programmes d’équité aux États-Unis. Selon la genèse qu’en retrace Olivier Masclet (2010), l’essor du paradigme de la diversité découle ainsi de la remise en cause des programmes d’action positive qui visaient particulièrement à lutter contre les inégalités sociales entre Noirs et Blancs dans les entreprises et dans le secteur de l’éducation, des mesures dites de « discrimination positive » (affirmative action) obtenues de chaude lutte par le mouvement des droits civiques des années 1960.

En ce sens, on peut associer à cette prédominance institutionnelle de la notion de diversité, la mise en veilleuse d’autres termes au contenu plus politique, tels « racisme », « justice sociale », « équité », « égalité des chances » ou « lutte contre les discriminations », comme le soulignent des voix critiques, incluant des féministes antiracistes comme la sociologue française Sylvie Tissot11 et la sociologue britannique black feminist Sara Ahmed (2012a ; 2012b), dont les analyses ont alimenté la présente réflexion, aux côtés de théoriciennes telles que Christine Delphy et Colette Guillaumin, fondamentales pour penser un féminisme matérialiste et antiraciste.

En comparaison avec l’arsenal terminologique jadis sollicité pour participer à la réflexion sur les inégalités ou gérer la différenciation sociale – outre la domination, on peut penser aux notions d’« exclusion », de « déficit », sans oublier les mots aussi chargés que « immigration », « racisme », voire « oppression », le mot « diversité » s’avère glamour, comme le souligne Sylvie Tissot. Plus sérieusement, la sociologue associe ce terme à de « gros concepts » à la fois vides de sens et pleins de présupposés idéologiques, lui reprochant sa fonction euphémisante qui, au service des dominants (État, médias…), contribue à faire silence, « mine de rien, et une fois de plus », sur les vrais enjeux liés au racisme. Le mot « diversité », poursuit Tissot, est « connoté très positivement [et] constitue un excellent argument électoral. Il rime avec “variété” et se rattache au champ sémantique de la richesse, du dépaysement, de l’exotisme et de l’agrément – ce qui, convenons-en, n’est pas vraiment le cas du mot “immigration” ». Christine Delphy n’affirmait-elle pas que « la révolte des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants […] [et que] ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas, quarante ans après, on fasse comme si de rien n’était12 » ?

Les travailleuses du mouvement des femmes : représentations de la diversité

La présente réflexion a pour point de départ les résultats d’une re- cherche qualitative dont le corpus d’entretiens avec une cinquantaine de travailleuses et militantes impliquées dans des groupes de femmes au Québec a été sondé pour examiner leurs représentations concernant la diversité, l’immigration et les différences culturelles13. Il s’agit d’une approche permettant de découvrir les dimensions symboliques ou idéelles qui se cachent dans les discours. Ces représentations sociales peuvent aussi ne pas être conscientes ou ne pas faire l’objet d’une expression explicite. L’étude des phénomènes humains qui opte pour une analyse des représentations examine donc des éléments qui appartiennent à la subjectivité de l’individu, mais qu’il s’agit de relier à son environnement socioculturel. En ce sens, les représentations, comme les stéréotypes, préjugés ou images qui les alimentent, « sont impliquées dans les relations de pouvoir parce qu’elles produisent ce pouvoir et sont produites par celui-ci » (Dos Santos Andrade et Meyer Estermann, 2003). Ainsi, bell hooks (1981), une théoricienne afro-américaine, a étudié comment les actes de violence et de domination à l’endroit des personnes d’ascendance africaine témoignent des stéréotypes coloniaux et racistes fabriqués par l’esclavagisme, le contenu des stéréotypes montrant une remarquable permanence, même si leur fonction change, au gré des conjonctures, mais aussi des interrogations et des peurs travaillant les imaginaires collectifs.

Tel que mentionné, la présente réflexion s’est amorcée dans le cadre d’une recherche qui avait pour objectif de repérer les configurations des discours et des pratiques féministes au Québec, ainsi que les transformations qu’ont connues ses propositions théoriques et stratégiques depuis la dernière décennie. Par le biais d’une démarche qualitative, nous voulions cerner comment des travailleuses et des militantes du mouvement des femmes québécois pensent et vivent leur féminisme, quelles postures théoriques les rejoignent et quelle résonance ces dernières trouvent dans leurs pratiques. Nous avons donc interrogé ce corpus de 58 entretiens semi-dirigés14 pour repérer les discours en lien avec la diversité ethnoculturelle. Leur analyse au prisme d’un féminisme matérialiste radical et antiraciste met en lumière certains effets pervers des représentations sociales – souvent bienveillantes – concernant « les femmes issues de la diversité ». On discute ici particulièrement du risque que ces représentations masquent, voire reconduisent, les rapports de domination entre les femmes et entre les féministes.

« C’est qui, la diversité ? »

Comme Christine Delphy (2008) avait introduit sa thèse de l’oppression expliquée par l’altérisation avec une question abrupte : « Qui sont les Autres ? », nous nous sommes demandé, usant d’une formule plus désinvolte, « C’est qui, la diversité ? ». L’effort visait à introduire le sujet social rattaché à une notion souvent galvaudée et aux contours, nous l’avons vu, assez flous. Reflet des multiples acceptions évoquées précédemment, les travailleuses des groupes de femmes interviewées conçoivent une « diversité au sens large », comme le formule l’une d’entre elles, impliquant indifféremment les immigrantes, les per- sonnes d’origines diverses, mais aussi les jeunes, les hommes, les lesbiennes, les personnes trans, les différents courants de pensée du féminisme, les discriminations liées à la classe, au handicap, à l’orientation sexuelle, à la langue maternelle, bref, autant de problématiques auxquelles elles considèrent que le mouvement des femmes ou la doxa féministe devraient s’ouvrir davantage ou qui représentent un enjeu. Le défi d’une catégorie femmes diversifiée sur le plan ethnoculturel se pose toutefois avec une acuité particulière dans les propos des répondantes15. On peut faire l’hypothèse qu’aujourd’hui16 « la musulmane voilée » incarnerait la diversité, cette femme immigrante différente, vulnérable, qui pose des défis au mouvement féministe, mais il est hors de propos d’élaborer ici sur cette dimension. Nous ferons maintenant quelques remarques à propos des quatre principaux référents renvoyant à la manière dont les discours des actrices du mouvement des femmes québécois font signifier la diversité ethno- culturelle : il est ainsi question d’immigration, de différence, de vulnérabilité et de défi.

Immigration

Pour personnifier la diversité ethnoculturelle, les répondantes recourent à une grande variété d’expressions, bien que la catégorie « femmes immigrantes » revienne le plus souvent. Certains propos attestent l’intégration du jargon administratif des gestionnaires de la diversité, il est ainsi question de « minorités visibles », une expression redoutablement dépolitisée désignant, comme le rappelle Paul Eid (2012), « les minorités issues, ou dont les ancêtres sont issus, de sociétés anciennement colonisées ou marquées par l’esclavage17 ». D’autres propos de nos répondantes illustrent une certaine confusion catégorielle ; on parle de « femmes d’origine ethnique », de « femmes interculturelles » ou des « multiethnicités ».

Fortement associée à la diversité ethnoculturelle, la catégorie « femmes immigrantes » devrait pourtant être utilisée avec prudence, d’une part, puisqu’en théorie elle réfère seulement aux primo arrivantes et que, d’autre part, elle ne constitue certes pas l’entièreté de la catégorie «femmes d’origines diverses ». Rappelons que la diversité ethnoculturelle d’une nation ne saurait être réduite à une problématique d’immigration. À cet égard, avec Étienne Balibar (1988) qui a analysé le racisme dans le contexte français, on peut penser qu’au Québec aussi, un racisme nouveau genre se concentre désormais sur les différences culturelles entre les « de souche » et les « autres » et non plus sur les caractéristiques biologiques, malgré certains irréductibles de ce racisme d’antan qui persistent à penser l’infériorité « naturelle » des personnes de couleur.

Au sujet de dénominations administratives telles que « minorités visibles » ou « communautés culturelles », nombre d’enquêtes réalisées auprès d’immigrant.e.s de première et de deuxième générations démontrent l’impact de cette catégorisation par l’État sur leur sentiment d’appartenance à la société québécoise (Oueslati, Labelle et Antonius, 2006). On entrevoit donc, d’une part, les pièges de l’homogénéisation et de l’assignation identitaire, ainsi que, d’autre part, la nécessité de se doter de connaissances et d’un vocabulaire plus précis pour procéder à cet inévitable marquage social tout en permettant l’inclusion et la participation véritables des personnes concernées.

Différence

Les travailleuses et militantes du mouvement des femmes au Québec perçoivent les femmes immigrantes, sujet par excellence de la diversité, comme vulnérables mais surtout comme différentes, en ce qu’elles « viennent avec leurs représentations », « vivent dans leur petit monde » et qu’« on n’a pas la même réalité qu’elles ». À plusieurs égards, la notion de différence nous amène à glisser de l’altérisation à la domination, ainsi que l’ont montré des théoriciennes comme Christine Delphy (2008) ou Colette Guillaumin (1992) : penser en termes de différence suggère en effet « un rapport d’un type particulier où il y a un point fixe, un centre qui ordonne autour de lui et auquel les choses se me- surent », d’autant que l’« on dit “différer de”. L’important est ce petit de », souligne Guillaumin (1992, p. 97). Comme cela se produit à propos des femmes – le deuxième sexe – vis-à-vis des hommes, une telle approche confirme le rôle central du référent, majoritaire ou dominant. Sara Ahmed (2012a) remarque ainsi avec justesse que la différence des un.e.s est la diversité des autres.

Penser en termes de différence peut maintenir des rapports dominant.e.s/dominé.e.s et « nous met en mauvaise posture pour les combattre et les détruire » (Guillaumin, 1992, p. 99), et ce, même si c’est pour valoriser «nos différences». Certes, il faut reconnaître la valeur à la fois heuristique et révolutionnaire de mouvements célébrant la différence pour contrer la stigmatisation, pensons à Black is beautiful ou encore au principe de la fierté gaie, mais « Crier à la différence admirable », comme l’écrit Guillaumin, n’est-ce pas « accepter la pérennité d’un rapport d’exploitation » (ibid., p. 104) ?

Vulnérabilité

Autre perception forte des travailleuses féministes interviewées : les femmes « issues de la diversité » sont perçues comme n’ayant pas accès aux ressources de la société d’accueil. Les intervenantes insistent sur les discriminations vécues sur le marché du travail telles que l’accès au travail et la reconnaissance des qualifications. De telles préoccupations paraissent logiques, considérant la sphère d’activités des unes et la réelle vulnérabilité des autres, dont les conditions de vie sont marquées par la disparité non seulement par rapport à leurs homologues masculins, mais aussi par rapport aux autres femmes vivant au Québec et au Canada. Pourtant, une vision exclusivement concentrée sur les difficultés des femmes des minorités, peu ou prou envisagées globalement comme « à problème », peut conduire à privilégier des pratiques d’assistance aux dépens de mesures préventives globales et d’une analyse plus politique des enjeux convoqués par ces inégalités structurelles et par l’intrication des rapports de pouvoir. Par ailleurs, on doit se demander ce que cela fait d’être assimilée à un problème, en écho à la percutante question posée par le sociologue W. E. B. Du Bois en 190318. En outre, penser de manière homogène ces catégories « femmes immigrantes et racisées » ou « femmes minoritaires », « d’origines diverses » masque les rapports de pouvoir et les inégalités entre elles : toutes les femmes immigrantes ou racisées ne partagent pas le même statut socioéconomique.

Défi

Du point de vue des intervenantes dans des organismes offrant des services de première ligne, un enjeu d’envergure se pose en matière de stratégies permettant de reconnaître « la spécificité des expériences des femmes immigrantes» et, le cas échéant, de répondre à leurs « besoins différents ». Lorsque les répondantes s’inquiètent du défi d’accommoder féminisme et diversité ethnoculturelle, certaines expriment aussi un malaise qui concerne généralement les limites de l’inclusion et de l’ouverture à des réalités diverses, le « non-négociable » du féminisme. Elles évoquent une menace pour les fragiles acquis du féminisme en lien avec la montée des intégrismes. Pour contrer ces problèmes, il est question de mettre de l’avant l’identité québécoise, la laïcité et de critiquer le caractère patriarcal des religions.

Toutefois, la grande majorité des répondantes insiste sur l’importance d’intégrer la diversité des femmes, de la refléter, d’en faire une force, afin que le mouvement féministe, au Québec et à l’échelle mondiale, se consolide et se renouvelle, de manière à apporter sa contribution à la résolution des problèmes actuels de justice sociale. De fait, les valeurs que la diversité sous-tend, d’ouverture, d’inclusion, de solidarité, etc. apparaissent généralement positives et peu- vent indéniablement contribuer à un meilleur vivre-ensemble.

La diversité comme langage de réparation ?

Cela a été dit, nous considérons que les mots sont importants19, et ils le sont en tant qu’outils à la fois pour dire la réalité et pour accomplir des choses. Il importe donc de se demander, comme le pose Sara Ahmed (2012a), ce que fait la diversité (« what does diversity do »), c’est-à-dire ce qu’elle permet et ce qu’elle ne permet pas aux acteurs sociaux, de manière concrète20. Durant la période de discussion du colloque à l’ACFAS en 2014, la sociologue Sirma Bilge nous a d’ailleurs rappelé à quel point il importe de toujours rester centrée sur ce que les acteurs sociaux font des concepts, avec les concepts, en l’occurrence avec la notion de diversité. Force est d’admettre que dans le cadre de la recherche sur laquelle prend appui la présente réflexion et dont les objectifs étaient autres, il n’a pas été possible de regarder ce que ces actrices sociales faisaient avec la notion de diversité, c’est- à-dire ce que le terme leur permettait ou non. Dans le même ordre d’idées, une autre participante au colloque avait évoqué la réalité des organismes communautaires qui doivent parler le langage des décideurs pour obtenir du financement. Loin du langage de « la réparation » de l’injustice auquel on peut parfois l’associer, suivant Ahmed, le terme « diversité » paraît d’abord facilement intégrable à des politiques, des stratégies de sensibilisation ou des plans d’intervention. Prêt à l’action, empreint de rectitude politique, il offre indéniablement de nombreux avantages aux gens de terrain,

[…] comme celui d’éviter d’avoir à qualifier de quoi est faite cette diversité. Cette notion permet d’aborder des thèmes difficiles à traiter sans que cela ne soit stigmatisant et bloque d’emblée la discussion. L’autre intérêt de ce mot, pour les entreprises notamment, est qu’il possède une connotation positive, là où celui de « discrimination » qualifie un traitement négatif21.

Le terme « diversité » s’avère ainsi plutôt dépolitisé et résolument positif, pouvant ainsi aisément contribuer à l’obtention d’un consensus. Sans compter qu’invariable en nombre, il présente l’intérêt d’une approche non binaire et multidimensionnelle, résolument en phase avec notre époque friande de fluidité, d’inclusivité et de féminisme joyeux22.

La domination cachée par la diversité

Doit-on conclure que, paradoxalement, c’est le flou et l’ouverture de la notion de diversité qui constituent le secret de son succès ? Ahmed (2012a) rappelle que cette notion est mobilisée de différentes manières par les acteurs sociaux, en l’occurrence par les « professionnel.le.s de la diversité » du secteur de l’éducation. Dans ce contexte, si l’approche peut être assimilée à une entreprise de relations publiques, elle se trouve davantage associée à une reconnaissance du racisme institutionnel et peut, dès lors, constituer « un langage de réparation ». Mais il importe aussi de reconnaître que, de la même manière que parler en termes de violences de genre plutôt que de violence masculine protège la classe des hommes et masque les rapports sociaux de sexe, la diversité permet d’éviter de parler de racisme et donc de personnes racistes et donc de peiner les personnes blanches. En cela, elle doit aussi être pensée en tant que stratégie pour protéger la blanchité, comme le souligne Ahmed (« diversity can be a method of protecting whiteness », 2012a, p. 147). On peut donc voir dans la popularité croissante de cette notion de diversité un recul politique et, comme le formule Sylvie Tissot, « une injonction à lutter plus poliment » contre les discriminations en général, et contre le racisme en particulier (dans Tévanian et Tissot, 2010).

Ainsi faut-il se méfier des mots-valise, des buzzwords qui font écran à la réalité qu’ils prétendent désigner. À plusieurs égards, la diversité appartient à un vocabulaire aux consonances managériales, une « novlangue », comme disait Orwell, qui consiste « pour une grande part en euphémismes, pétitions de principe et pure confusion » (Tévanian et Tissot, 2010, p. 10). Car enfin, s’il est nécessaire d’inclure et de valoriser les personnes dites issues de la diversité, c’est qu’elles se trouvent de fait exclues et opprimées. Et on doit aussi se demander si, entraînées par les gestionnaires de la diversité et les impératifs du financement de la recherche, les sciences sociales n’ont pas progressivement remplacé la notion de domination par la notion de diversité, en lien avec ce que Dwight Boyd (1996) traduit par l’expression « Dominance cachée par la diversité »23. Par conséquent, à l’aune du fantasme du « choc des civilisations » (Balibar, 2007), ce qui diviserait désormais les êtres, ce serait désormais leur différence culturelle, plutôt que leur appartenance à une classe ou à un groupe social. Enfin, pour paraphraser Gilbert Rist (Tévanian et Tissot, 2010, p. 10) qui questionne le glissement de « mettre fin à l’exploitation » à « lutter contre la pauvreté » dans la rhétorique diplomatiquement correcte des rapports onusiens, on peut constater qu’en passant de « lutter contre le racisme » à « valoriser la diversité », nous avons effectivement changé de monde.

Sandrine Ricci

Sous la direction de Naïma Hamrouni et Chantal Maillé : Le sujet du Féminisme est-il blanc?. Femmes racisées et recherche Féministe

Les éditions du remue-ménage, Montréal (Québec) 2015, 278 pages, 25 euros

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France : en vente à la Librairie du Québec :

http://www.librairieduquebec.fr/index.html

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De l’auteure :

Sandrine Ricci : Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rwanda : rapports de sexe et génocide des Tutsi, lennemi-femme-apparait-toujours-different-de-lennemi-tout-court/

Sandrine Ricci : La parole mémorielle de rescapée du génocide des Tutsi au Rwanda : vers une (re)construction du sens, Le récit comme un arc-en-ciel en devenir

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée Roy : La banalisation de la prostitution : moteur de la traite des femmes et frein à la lutte féministe pour l’égalité, dans Nouvelles Questions Féministes, Vol 33, N°1 / 2014, le-neutre-apprentissage-cache-leviction-des-filles-et-des-jeunes-issu-e-s-de-limmigration/

Sandrine Ricci, Lyne Kurtzman et Marie-Andrée de Roy : Synthèse du rapport « La traite des femmes à des fins d’exploitation sexuelle : entre le déni et l’invisibilité, aucun-e-etre-humain-ne-devrait-etre-marchandise-e/

Notes :

1 Selon la définition qu’en proposent des chercheur.e.s du Centre de recherche sur l’immigration, l’ethnicité et la citoyenneté (Rocher, Labelle, Field et Icart, 2007, p. 49).

2 On peut définir le processus de racisation (ou racialisation) comme un processus historique et idéologique d’assignation identitaire par le groupe majoritaire, une catégorisation qui confère aux membres des groupes ciblés « une essence immuable de laquelle sont dérivés mécaniquement tous les traits sociaux, culturels et individuels » (Eid et coll., 2012).

3 Texte de présentation du récent débat public intitulé « L’islamophobie au Québec et en Occident: un racisme dont on ne peut prononcer le nom ? », organisé le 27 mars 2015 à Montréal, par l’Observatoire international contre le racisme et les discriminations du CRIEC dans le cadre de la Semaine d’actions contre le racisme.

4 La notion de race pour distinguer biologiquement les êtres humains les uns des autres a ainsi été disqualifiée d’un point de vue scientifique, ce qui ne signifie pas qu’elle soit inactive d’un point de vue social et empirique, comme l’a bien montré Colette Guillaumin dans L’idéologie raciste (1972) et dans son travail subséquent : « la race n’est certes pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités » (Guillaumin, 1992, p. 216).

5 L’auteure de ces lignes a d’ailleurs travaillé sur un projet pour le Collectif des femmes im- migrantes qui visait à produire des formations interculturelles dont l’objectif était, il y a une dizaine d’années et au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, de sensibiliser la population québécoise par rapport à des préjugés et des stéréotypes racistes à l’égard des personnes arabo-musulmanes et des femmes en particulier, dont on voulait « favoriser la diffusion de représentations positives de la diversité d’expériences de vie » (extrait du dépliant produit par le Collectif des femmes immigrantes pour promouvoir les formations « Femme arabo-musulmane au Québec : culture et réalités », financées par le programme Multiculturalisme du ministère du Patrimoine canadien).

6 L’apparition de ces précisions sociobiographiques ne surprendra pas les tenantes de la standpoint theory et autres épistémologies des savoirs situés (Flores Espínola, 2012). Bien qu’il ne dispose pas du « problème » de la positionnalité de l’auteure et surtout des privilèges associés à sa blanchité, en rapport avec le(s) sujet(s) du présent ouvrage, il est espéré que cet effort de transparence règle temporairement la question du « Qui parle », dans les limites du présent exposé.

7 La sociologue Sylvie Tissot compte parmi les membres du collectif Les mots sont importants qui diffuse ses idées essentiellement depuis la France, par le truchement du site web http://lmsi.net et de publications papier.

8 Voir leur site Internet /http://www.crr.ca/fr (consulté le 20 avril 2015).

9 Fondation canadienne des relations raciales, cité dans Labelle (2010, p. 316).

11 Je fais principalement référence à son texte Des « jeunes d’origine difficile » aux « candidats issus de la diversité » » (in Tévanian et Tissot, 2010, pp. 172-180) que l’on retrouve aussi en ligne, http://lmsi.net/Des-jeunes-d-origine-difficile-aux (consulté le 23 mars 2015).

12 Citée par S. Tissot, http ://lmsi.net/spip.php ?article653#nb3.

13 Intitulée Discours et pratiques féministes : un état des lieux, cette étude a été réalisée entre 2004 et 2009, sous la direction de Francine Descarries et de Christine Corbeil, au sein de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes sur le mouvement des femmes québécois (ARIR). Dans sa volonté de dresser un inventaire des lieux, notre équipe s’est particulière- ment interrogée sur la capacité du mouvement des femmes québécois, d’une part, « à intégrer “la diversité des modes d’assujettissement des femmes” (Fougeyrollas-Schwebel et coll., 2005, p. 6) dans sa lecture du social » et, d’autre part, à alimenter une lutte solidaire et une politique de coalition inclusive, autour d’un « nous femmes rassembleur » (Descarries, Marchand, Ricci et Corbeil, 2011, p. 3).

14 L’échantillon de l’étude se compose de 27 travailleuses et bénévoles au sein des groupes nationaux, régionaux et locaux dont le mandat n’est pas d’offrir des services de première ligne ; 22 intervenantes œuvrant au sein de centres de femmes, maisons d’hébergement et organismes d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel ; 9 travailleuses sociales en CLSC qui interviennent auprès des femmes.

15 Force est d’admettre que nos interlocutrices sont elles-mêmes peu diversifiées au plan ethnique et pour la plupart issues de la majorité « blanche », francophone, née au Québec. Nous comptons néanmoins une répondante issue d’une communauté innu, deux répondantes natives du Canada anglais et dix originaires d’autres pays.

16 Rappelons que les propos des répondantes ont été recueillis avant la Commission Bouchard-Taylor et la saga de la Charte de la laïcité, mais aussi avant la popularisation de l’approche intersectionnelle parmi les féministes au Québec.

17 Voir aussi l’analyse critique de Labelle, Field et Icart (2007) qui privilégie le concept de « groupe racisé » plutôt que la catégorie « minorités visibles » dont ces auteur.e.s soutiennent notamment que « le discours public devrait [se] dissocier étant donné l’impact de la catégorisation sur le sentiment d’appartenance des personnes et des groupes concernés ».

18 Dans son célèbre texte Strivings of the Negro People publié en 1897, le sociologue afro- américain Du Bois parle de l’expérience d’être « un problème ». Voir aussi le texte collectif « Qu’est-ce que ça fait d’être un problème ? » publié le 21 janvier 2015, après la tragédie à la rédaction de Charlie-Hebdo à Paris, https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/210115/qu-est-ce-que-ca-fait-d-etre-un-probleme

19 En référence au collectif Les mots sont importants, op. cit.

20 Sara Ahmed s’est intéressée aux discours et aux pratiques des professionnel.le.s de la diversité dans le secteur de l’éducation supérieure en Grande-Bretagne et en Australie.

21 Le sociodémographe Patrick Simon, cité dans l’article « La diversité, un concept qui a le mérite d’être flou » publié sur le site d’une association française de promotion des initiatives sociales en milieu éducatif (Prisme), http://www.prisme-asso.org/la-diversite-un-concept-qui-a-le-merite-detre-flou-2105/ (consulté le 20 avril 2015).

22 Par « féminisme joyeux », on peut entendre cette volonté généralement « troisième vaguiste » non plus de lutter contre l’oppression des femmes, mais bien de célébrer leur agentivité, leur pouvoir d’agir et leur faculté de subvertir les rôles de genre. En ce sens, c’est un féminisme concentré sur le positif, sur les victoires et l’empowerment des femmes, qui répond à un besoin au demeurant fort légitime de garder le moral face à l’adversité comme à l’antiféminisme. En bref, c’est un féminisme qui voit le verre à moitié plein et reproche aux radicales ou aux « deuxième vaguistes » d’être revanchardes, victimaires et de ne voir que le verre à moitié vide. On peut cependant associer le féminisme joyeux à une tendance à dématérialiser le réel et à occulter les rapports sociaux de pouvoir qui persistent dans nos sociétés marquées par le mythe de l’égalité acquise.

23 Traduction libre de « dominance concealed through diversity ».

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