Philippines : La répression de la manifestation paysanne de Kidapawan vécue comme un retour de la loi martiale

Après le décès de trois fermiers qui manifestaient à Kidapawan et l’escalade des violations des droits de l’homme, les progressistes dénoncent le retour à une loi martiale non déclarée.

« La détention illégale, les harcèlements incessants, le blocus alimentaire des fermiers et la guerre psychologique sont devenus la norme, c’est d’ores et déjà la loi martiale à Kidapawan ».

Voici les mots Rafael Mariano, président du Mouvement des paysans philippins (MPP) [Kilusang Magbubukid ng Pilipinas, KMP]. Au moment où ils cherchaient refuge dans l’Église méthodiste unie de Kidapawan, les paysans ont été encerclés par la police, qui d’une autre main repoussait hors du périmètre de l’église, les agriculteurs venus de Makilala récupérer leur part de riz, cadeau de donateurs privés.

Le 1er avril dernier, la violente dispersion de 6000 fermiers rassemblés derrière des barricades et venus réclamer leur subside de riz (voir sur AlterAsia) au gouvernement de la province, a causé la mort de trois paysans. Des dizaines d’autres blessés sont actuellement à l’abri dans la paroisse de Spottswood.

Carlos Zarate, représentant de Bayan Muna (parti politique de gauche), déclare que la police devrait laisser les agriculteurs en paix. Pour lui :

« Une loi martiale virtuelle est maintenant instaurée à Kidapawan ».

Un autre délégué, Rafael V Mariano, poursuit : 

« La violation éhontée des droits humains et la loi martiale dans le Nord de la province de Cotabato sont une folie ».

Le 4 avril, une commission nationale d’enquête et de solidarité constituée de membres d’organisations progressistes s’est penchée sur le cours des événements. Elle a rassemblé des éléments de preuves, des déclarations et des documents. Les avocats des droits de l’homme du Syndicat national des avocats des peuples (NUPL) et sa filiale l’Union des avocats des peuples de Mindanao (UPLM) ont été commis pour instruire les charges contre les hauts fonctionnaires.

Le harcèlement continue

Dans un communiqué, les membres d’Anakbayan (Organisation démocratique nationale de la jeunesse philippine) ont affirmé avoir été témoins de violations des droits de l’homme à l’encontre des manifestants :

« Des forces de police bien armées se maintenaient autour de l’église et avaient pris position face à la porte d’entrée, tandis que les soldats de la 39è brigade d’infanterie bloquaient la porte arrière. Nous avons même repéré deux chars. »

Les militants témoignent du refus du gouvernement local de dire où se trouvent les corps des victimes et de l’interdiction faite aux hôpitaux de fournir ou de confirmer les informations sur l’identité et les causes du décès des victimes.

Les militants d’Anakbayan rapportent qu’à leur arrivée le matin du 2 avril, la police avait obtenu dans la précipitation un mandat pour la recherche d’éventuelles armes. Des policiers ont sommé les gens de rentrer chez eux au mégaphone, menaçant même de donner l’assaut et de bombarder l’église, résidence de l’Évêque de l’Église méthodique unie (UMC). Le lendemain matin, la tension est encore montée d’un cran lorsque 300 fermiers venus de Makilala ont été empêchés par la police de récupérer leurs sacs de riz auprès de leurs camarades. Le groupe a assuré avoir également « vu les policiers charger et mettre les fermiers en joue ».

Parmi les 78 agriculteurs arrêtés et détenus dans le gymnase et le Convention Center de Kidapawan, Anakbayan a aussi remarqué des femmes enceintes et des mineurs. Le groupe a aussi témoigné du refus du gouvernement local de dire où se trouvaient les corps des victimes et de l’interdiction faite aux hôpitaux de fournir ou de confirmer les informations sur l’identité et les causes du décès des victimes.

« Nous nous sommes rendus dans les morgues et les hôpitaux. Certains patients blessés sont menottés, des gardes lourdement armés veillent sur eux à l’intérieur même des chambres de l’hôpital. »

Aucun remords

Gouverneur de l’État du Cotabato Nord, Emmylou Talifio-Mendoza proclame que le gouvernement provincial « assume totalement » la tournure sanglante prise par la manifestation paysanne. Mais au cours de son entretien avec ANC (ABS-CBS News), elle a fait porter la responsabilité – en les accusant d’infiltration – sur les membres de partis et de groupes progressistes, comme Anakpawis, Bayan Muna et Kilusang Magbubukid ng Pilipinas, leur demandant de justifier leur présence. Interrogée sur les raisons de la mobilisation des paysans venus de tous les coins de la province, elle a répondu :

« Et avec quel argent ont-ils pu se regrouper ? »

Elle prétend également que la question « n’est pas le riz » et dément la dispersion (qu’elle qualifie de simple « dégagement ») des manifestants qui bloquaient une route depuis trois jours, affectant l’activité de la ville. Elle ajoute qu’ils auraient pu continuer leur manifestation sur le bas-coté de la route.

Selon Edre Olalia, secrétaire général du Syndicat national des avocats des peuples :

« [Mme Mendoza] affiche une arrogance, un manque de compassion et une auto-satisfaction hors du commun. En disant que ‘la question ne porte pas sur le riz’, elle se comporte comme une aristocrate mata pobre (expression qui signifie ‘tueur de pauvres’, ndlr). Elle aurait tout aussi bien pu prononcer sèchement, comme Marie-Antoinette aux paysans affamés et à leurs familles ‘qu’ils mangent les balles !’ ».

Kilab Multimedia rapporte que Mme Mendoza a organisé le 4 avril un « rassemblement pour la Paix ». De son côté, la station de radio Radyo ni Juan a reçu de collaborateurs sur le terrain, des informations selon lesquelles des personnes étaient passées de maison en maison, proposer de l’argent pour assister à ce rassemblement.

Discrédit sur les fermiers

Malgré leur mandat de perquisition délivré à la hâte, aucun fusil n’a été trouvé dans l’enceinte de l’église. La police « déforme les faits » et rejette la responsabilité sur les paysans contestataires, explique Terry Ridon, le représentant du parti Kabataan.

Le 3 avril, la police a annoncé avoir récupéré deux cartouches vides de calibre 45 et une balle de 38 au domicile de l’un des agriculteurs tués. Une des personnes décédée aurait également été déclarée positive au test de la paraffine, censé vérifier la présence de nitrates et de nitrites dans la poudre à fusils. Dès 1935, le FBI américain avait pourtant exprimé des réserves sur sa fiabilité. Sur son compte Twitter, le médecin légiste Raquel Fortun a cité la conférence Interpole de Paris de 1968, déclarant officiellement l’arrêt des tests à la paraffine, précisant qu’aucun des pays les plus industrialisés au monde ne l’utilise plus guère.

La police de Cotabato-Nord annonce également avoir arrêté un haut représentant de la NPA (New People Army), dont elle n’a cependant pas révélé l’identité.

Terry Ridon n’y croit guère :

« Nous croyons la police NPD incapable de discerner l’honnêteté et l’indépendance. Tant sur la conduite de ses hommes qu’à propos de l’incident lui-même, les résultats du laboratoire de la police sont une farce à laquelle nous ne donnons aucun crédit ».

Il ajoute que la police a conservé les dépouilles des fermiers décédés et bouclé le lieu, leur donnant « toute l’opportunité de fabriquer les preuves du décès ».

Dans un message urgent, le groupe des droits de l’homme Karapatan, qui fait partie de la mission nationale d’établissement des faits entre le 4 et le 6 avril, réitère son appel auprès des fonctionnaires de police, à réaliser une enquête impartiale. Il souligne toutefois :

« Le gouvernement ne semble pas pressé. Ce serait une nouvelle injustice pour les fermiers ».

#NasaanAngPangulo sur twitter

On attend toujours une réaction du président Aquino sur les événements sanglants de Kidapawan, à l’instar du secrétaire générale du mouvement Bayan, Renato Reyes Jr :

« En cette période de crise, où est le président ? Nasaan ang pangulo ? [Où est le leader ?] Trop occupé par sa campagne pour se soucier du désespoir des agriculteurs ».

Renato Reyes observe qu’en dépit des demandes tant pour l’obtention immédiate de riz que pour le déblocage du fonds de solidarité sécheresse et l’enquête impartiale sur le traitement de la dispersion par la police, le président Aquino est resté muet. Le président est il à la hauteur de la situation ? Quels sont ses pouvoirs d’intervention ?

Pour l’heure, les Philippins utilisent le hashtag # NasaanAngPangulo en réponse au silence assourdissant d’Aquino.

Toujours pas de distribution de riz

Le gouvernement qui n’a pas levé le petit doigt pour distribuer les nécessaires 15000 sacs de riz, impose maintenant un blocus alimentaire à l’Église Méthodiste Unie et boycotte les dons de riz d’organisations et de personnes privées, refusant de les distribuer aux fermiers. Le parti Anakpawis précise toutefois qu’il n’existe aucun élément autorisant la police de la province à retenir ou à enfermer les paysans dans l’église.

Traduction : Michelle Boileau

Source : Janess Ann J. Ellao / Bulatlat.com Undeclared Martial Law in Kidapawan ? Rights violations continue to escalate, groups say

* Kilab Multimedia est un projet audiovisuel sur les droits de l’homme à Mindanao. Soutenez-les en finançant leur projet.

Publié sur le site AlterAsia

http://www.alterasia.org/201604105936/philippines_loimartiale_kidapawan/?utm_source=Newsletter+AlterAsia&utm_campaign=8b48e45aa5-

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