Bastardilla, rue d’Aubervilliers, Paris, décembre 2015, fresque « no border »

Dans ces colonnes, j’ai déjà commenté plusieurs œuvres réalisées par des street artists dans le cadre de l’inauguration de la gare R.E.R. Rosa Park (Deux portraits d’Ernesto Novo, le Van Gogh de PBoy). Plus de 400 mètres d’un mur ont été décorés de fresques déclinant les thèmes liés à l’action de Rosa Park en faveur des droits civiques et des valeurs qu’elle a toute sa vie défendues. De nombreux artistes ont décliné par l’illustration et l’écriture les valeurs de cette grande dame ; les thèmes de la tolérance, de l’amour, du respect, de la liberté se sont imposés. Une artiste, une seule, la colombienne Bastardilla, est en rupture par rapport à ce que d’aucuns appellent le champ sémantique : elle consacre une immense fresque1 au drame des réfugiés. Cette fresque sera l’objet de mon commentaire.

Plusieurs jours ont été nécessaires pour peindre le long mur SNCF qui forme une partie de la rue d’Aubervilliers, limite géographique entre le 18ème  arrondissement et le 19ème. Les premiers arrivés ont choisi les meilleures places (le pont Riquet, le mur faisant face au 104). Bastardilla, arrivée la dernière, a hérité de ce qui restait du mur. Elle est la dernière quand on part du pont de la rue Riquet, rejetée près du pont de l’Evangile. Bien qu’éloignée du « centre » de la manifestation, elle a peint une fresque d’environ 30 mètres de long sur une hauteur de plus de 2 mètres. Une fresque remarquable par bien des aspects.

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Assez curieusement, l’essentiel de sa fresque a échappé aux observateurs. Faute de titre, ils ont retenu le sujet le plus important du point de vue de la surface,  de grands oiseaux. Pourtant sa « lecture » est claire. A gauche et en haut de la fresque, une rose des vents. Un peu au-dessous commence le dessin d’un fil de fer barbelé qui, comme un fil rouge, parcourt toute la longueur de l’œuvre. Dans des teintes pastel, l’artiste a représenté des cartes. Ce ne sont pas des cartes de pays connus ; c’est le symbole du voyage certes mais surtout des frontières. En pointillé, comme les frontières, Bastardilla a peint un enfant allongé qui ferme les yeux, couleur des cartes, vert pâle, vert turquoise, bleu, violet. Un enfant dessiné par des frontières. Est-ce un enfant éreinté par la marche vers l’exil qui dort ?  Est-il mort ? Une vie en pointillé. Après avoir survolé du regard ces pays imaginaires, nous rencontrons de gigantesques oiseaux volant au-dessus des frontières. Ils sont magnifiques : leurs ailes sont bleues, jaunes et noires. Les dégradés évoquent un bleu métallisé. Leurs formes sont graciles comme leurs longs becs. Leurs ailes déployées sont celles de ces oiseaux qui tels les albatros, parcourent de longues distances, survolant les pays, les frontières.

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Les grands oiseaux qui se jouent des limites des hommes portent dans leur flanc la douleur de l’exil. Nous retrouvons des images que nous connaissons : l’homme, la tête appuyée sur son baluchon, embarqué sur un bateau de fortune ballotté par une mer cruelle ; le long cortège des hommes, des femmes, des enfants avec comme bagages un unique sac à dos, des bateaux vides de leurs occupants, noyés ? Ces images peintes en jaune plus ou moins dense sont cernées d’une ligne claire. Elles rappellent bien sûr des photographies que nous avons tous vues, des reportages diffusés en boucle à la télévision, mais leur « traitement » plastique les transforment en symboles. Le presque ton sur ton des scènes, la simplification des bateaux devenus des barques, l’épuration par la ligne claire des contours, le refus du pittoresque, tout ici concourt à ne garder du réel saisi par l’objectif que l’émotion du drame qui se joue sous nos yeux.

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On ne sait rien de Bastardilla. Ou si peu de choses. Elle vit à Bogota en Colombie. Elle refuse de se faire photographier de face. Ses œuvres ont acquis une réputation mondiale. Il est à parier que Bastardilla n’est pas son nom. Elle peint à la brosse .Elle ne peint que « dans la rue ». Son discours est politique.

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Singulier, cette artiste venue d’Amérique du sud, pays qui n’est pas concerné par la crise migratoire que connait l’Europe, qui pour illustrer le message de Rosa Park, nous renvoie, à nous Français, les images du drame des migrants.

Sa fresque, d’une grande beauté formelle, lourde d’un message que d’aucuns ne veulent pas entendre, est tout au fond de la rue d’Aubervilliers, dans un coin reculé, où personne ne passe.

Richard Tassart

1 La fresque n’est pas titrée par l’artiste mais par le rédacteur de l’article.

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