Un Palais hanté par la peur

(Université de Cergy-Pontoise – 33, boulevard du Port – Cergy-Pontoise – Val-d’Oise, 16 Avril 2516)

Découvert tout récemment lors d’une vente aux enchères d’une antique collection du Mobilier National, égaré ou abandonné au fond d’un tiroir, un court manuscrit de deux pages est actuellement en cours d’examen au Site Richelieu du Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France. S’il était authentifié, la portée en serait considérable.

Cette courte note intitulée « Un Palais hanté par la peur » serait de la main même de Philippe de Jouyemmynes, grand familier du Roi Normovis le Pieux, et Grand Chambellan au Château de l’Élysée. Elle aurait été écrite au Printemps de l’année 2016, époque où commençaient à s’assembler dans tout le royaume, sur les places publiques, dès la nuit venue, des groupes de jeunes clercs et jeunes paysans des campagnes environnantes, venus dire leur grand désarroi et leur mécontentement des affaires du pays.

Bien que non définitivement authentifié, les expertises ne sont pas terminées, la retranscription du précieux document a été placée en annexe de la conférence du Pr Kenneth Leary consacrée à la fin du monde solféringien au Printemps 2016. Conférence prononcée lors du Colloque du 5° centenaire de la Seconde Révolution Française de 2016, et dont nous vous avons rendu compte ces derniers jours (cf. La fin du monde solféringien1).

Avec toutes les réserves qui s’imposent encore, le document jette un jour cru sur l’ambiance de fin de règne et les graves inquiétudes dans l’entourage de Normovis à la veille des journées révolutionnaires du Printemps 2016.

Contrairement à la flagorneuse chronique officielle de Frère Joffrin de Libération, toujours attachée à l’exaltation de la geste de Normovis, le texte de Philippe de Jouyemmynes est celui d’un familier du Roi, peut-être son ami secret, vivant avec lui au Palais et lui étant grandement redevable d’une forte pension et d’une vaste seigneurie, toutes choses témoignage de la grande confiance de Normovis à son égard. Sachez cependant que Philippe de Jouyemmynes était déjà fortement doté de par son mariage avec Brigitte Taittinger, marquise de Champagne et board-director de HSBC Bank France.

Normovis le tenait en grande estime et l’appelait affectueusement Frère Jouyet. Preuve de cette grande proximité et fidèle amitié, Normovis encore prince, aurait tenu avec le Chevalier Margeric, baronnet de pétrole, mort quelques années plus tard lors d’une chute d’aérostat dans les plaines glacées de Moscovie, aurait tenu donc, lors de la cérémonie de mariage de Frère Jouyet, le voile de pourpre au-dessus de la tête des deux époux pendant le chant de bénédiction et l’échange des alliances qui liaient les destins de Philippe et de la jeune Brigitte de Champagne.

Un document rédigé de la main de Frère Jouyet ne peut, dans ces conditions, qu’être analysé et commenté avec la plus grande attention, surtout lorsqu’il évoque l’ambiance oppressante qui régnait au Palais, à la veille des fatales journées révolutionnaires du Printemps 2016.

Nous vous le disions en introduction, les orages s’amoncelaient depuis plusieurs mois sur la tête de Normovis, déchéance de nationalité abandonnée, Code de la Corvée, plus que contesté, vomi et abhorré. Normovis, moqué quotidiennement dans les gazettes et sur les réseaux sociaux, était maintenant bravé par certains de ses preux qui réclamaient une Primaire, et même abandonné par d’autres qui désertaient sournoisement ses troupes en campagne. Ses apparitions dans les étranges lucarnes, par lesquelles il tentait de retrouver par le claquement de la langue de bois la confiance de ses sujets, tournaient le plus souvent à la débandade, en ce sens que la lucarne était éteinte dès qu’il y apparaissait. Un antique instrument de mesure, appelé Audimat, avait compté moins de 3 millions de ses sujets, le Royaume en comptait 60, pour assister à sa dernière messe retransmise dans les lucarnes.

De plus, chaque soir, s’assemblaient sur les places des villages grande quantité de jeunes clercs et paysans pour, plus des revendications encore jamais entendues : annulation de la dette, revenu universel, tirage au sort des représentants du peuple, abolition du Code de la Corvée, etc… Y étaient déployées encore des banderoles et affichettes portant des doléances jusque-là jamais formulées, telles que « On a trop de stress, on veut des carrés Hermès » ou « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes »… Les manœuvres du sous-chef Vallsion pour acheminer sur place reîtres et soudards chargés de vandaliser les lieux et d’effrayer le petit commerce ne parvenaient pas à leur objectif, celui de faire rentrer tout le monde à la maison. Quant aux casseurs saisis par les archers, sitôt le désordre qu’ils causaient et leur arrestation fixés pour les étranges lucarnes, ils étaient rapidement relâchés à l’abri des regards dans quelque ruelle du voisinage et reconvoqués pour le lendemain soir.

Le peuple se mettait à se parler et tout ceci entretenait l’angoisse autour de Normovis. Qu’en était-il de ces noctambules ? Les plus instruits de ses conseillers lui disaient tout ceci ressembler aux Clubs Rouges, ces assemblées populaires qui avaient précédé l’instauration de la Commune de Paris en 1871, ou, pire encore, les assemblées de la Section des Piques en 1790, prélude au dressage des échafauds de 1792.

Il fut vite compris dans le proche entourage de Normovis que, s’inquiétait-il, « Les Français ne veulent pas nous battre, ils veulent nous chasser ! ».

Arrivés à ce point de notre chronique, il serait temps que nous vous donnions lecture de la note manuscrite de Philippe de Jouyemmynes. Intitulée « Un Palais hanté par la peur », elle porte l’empreinte si caractéristique de la langue française de cette époque :

Premier, il n’entrait guère de gens dedans l’Élysée, fors les gens domestiques et les archers, dont 400 faisaient chaque jour le guet, se promenaient par la place et gardaient la porte. Nul seigneur, ni grand personnage, ni menu peuple n’y entrait, que seul l’Évêque Saint-Gattaz, et encore, de nuit, toutes torches éteintes à sa chaise à porteurs.

Tout à l’environ du Château de l’Élysée, on faisait faire un gros treillis de barreaux de fer et planter dans la muraille des broches de fer ayant plusieurs pointes. Les douves et les fossés étaient noyés de 4 m d’eau. 40 arbalétriers y veillaient nuit et jour, avec commission de tirer à tout homme qui en approcherait.

À la vérité, seul Saint-Gattaz pouvait encore parler au Roi. Mais c’était toujours pour force remontrances et admonestations que le Code de la Corvée tardait à venir, et qu’il avait grande crainte de ne le voir contenir que clopinettes.

 L’air au Château était devenu funèbre. C’était grande détresse.

Pour la complète connaissance des choses, nous vous faisons savoir que Frère Jouyet et Brigitte Taittinger purent fuir de Paris avec Normovis en Juin 2016, voyage sans encombre dans une lourde berline à six chevaux, à travers les Alpes, jusqu’au refuge de Davos. L’Histoire ne se répète jamais : ils ne furent heureusement pas reconnus par le gargotier à l’étape de Varennes. Quant aux quelques éléphants qui les accompagnaient, à l’instar de ceux d’Hannibal au Col du Saint-Gothard (à l’instar, du latin ad instar, à la ressemblance de), ils survécurent eux aussi à ce périlleux voyage pour être accueillis et installés au Jardin d’acclimatation de Zurich. Non loin de l’endroit où, heureuse anticipation de leur époque glorieuse, ils avaient pris la précaution de déposer quelques subsides et titres de secours.

Un Palais hanté par la peur

Jean Casanova

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6 réponses à “Un Palais hanté par la peur

  1. Pas du tout mon cher (ma chère) ! Des expertises scientifiques dirigées par le Pr William Mahaney de l’Université York de Toronto, publiées dans la revue Archaeometry ont retrouvé la trace de ce passage en contrebas du col de la Traversette, près du Mont Viso. Ceci après des prélèvements dans une tourbière où des analyses génétiques ont montré la présence en abondance de bactéries intestinales provenant de matières fécales d’éléphant.
    (Cf. Supplément Sciences et Médecine du Monde 13 Avril 2016)

    • Mon très cher Casanova, éditorialiste que j’apprécie particulièrement, je ne sais pas si c’est du lard ou du cochon, mais les dernières études scientifiques datées d’il y a peu ont montré qu’aucun éléphant n’a passé le col du Gothard, ni aucun autre col alpin helvète, d’ailleurs.
      Je pense que les traces laissées de l’autre côté du col ont peut-être pu démontrer que des éléphants sont arrivés au pied du col, mais n’ont jamais pu le franchir. Sinon, nous aurions trouvé aussi des crottes au sommet et de l’autre côté. Or, les seules traces trouvées seraient celles d’équidés, sans spécifier si c’étaient des chamois ou des zèbres.
      Il faut que je retrouve la source !

      Amicalement
      Gene

  2. Juste pour information : le Saint Gothard n’a jamais vu passer des éléphants, à part les roses peut-être. Hannibal et ses éléphes ne sont que désinformation… une de plus 😉

    Amicalement
    Gene

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