Une guerre pour la civilisation

« On entend et on lit beaucoup maintenant à propos d’une guerre pour la civilisation. D’une certaine manière, vague et mal définie, on est amenés à croire que les grands empires d’Europe ont soudainement été saisis d’un désir chevaleresque de redresser les torts de l’espère humaine, et sont partis gaiement en guerre, donnant leurs sang le plus noble et mesures les plus grandes à la tâche de l’avancement de la cause de la civilisation.

Cela semble irréel, mais cela peut être possible. Les grandes émotions s’emparent parfois des individus les plus froids et calculateurs. De la même manière, de grandes émotions s’emparent de communautés d’hommes et de femmes dans leur ensemble, et des peuples sont devenus fous, comme lors des croisades, à propos de questions qui n’avaient fait l’objet d’aucun calcul égoïste.

Mais dans de tels cas, les grandes émotions se sont manifesté au moins d’une manière appropriée. Leurs actions sous l’influence des grandes émotions avaient une relation à la cause ou l’idéal pour lequel ils se battaient ostensiblement.

Dans le cas de la guerre de civilisation toutefois, on cherche en vain pour toute action qui en soi porte la marque de la civilisation. Dans notre estime, la civilisation signifie l’ascendant du travail et des arts de l’industrie sur le règne de la violence et du pillage. La civilisation signifie la conquête par la loi ordonnée et la discussion paisible des forces du mal, elle signifie l’exaltation de ceux dont la force est seulement dans la vertu de leur cause sur ceux dont le pouvoir est gagné par la prise impitoyable de la domination fondée sur la force.

La civilisation évoque forcément le dépassement graduel du règne du hasard et de la confusion par les forces de l’ordre et de la prévision attentive de l’avenir ; elle signifie le nivellement vers le haut des classes et l’initiation du peuple à la connaissance et la jouissance de tout ce qui tend à adoucir les difficultés naturelles de la vie et à rendre cette vie raffinée et belle.

Mais la guerre pour la civilisation n’a fait aucune de ces choses – n’aspire à faire aucune de ces choses. C’est avant tout une guerre contre une nation dont le principal crime est qu’elle refuse d’accepter une position de dépendance, mais insiste plutôt à organiser ses forces afin que son peuple puisse coopérer avec la nature dans l’acquisition de l’indépendance de leurs vies à l’égard du hasard, et de l’indépendance à l’égard du bon vouloir des autres.

La guerre pour la civilisation est une guerre contre une nation qui insiste sur l’organisation de son intellect pour produire le plus élevé et le meilleur en science, en art, en musique, en industrie, et qui insiste d’autant plus sur la coordination et la mise en réseau de tout cela que le résultat final devra être une nation d’hommes et de femmes parfaitement éduquée.

Dans le passé la civilisation a été un héritage profitant à quelques-uns sur la base de la brutalisation de la vaste multitude ; cette nation vise une civilisation de l’ensemble reposant sur l’ensemble, et seulement rendue possible par la coopération éduquée d’un ensemble éduqué.

Cette guerre pour la civilisation est livrée par une nation comme la Russie, qui a la plus grande proportion d’illettrés de toute puissance européenne et qui s’efforce assidûment d’empêcher l’éducation là où c’est possible, et de l’empoisonner là où son interdiction est impossible.

La guerre pour la civilisation est livrée par une nation comme la Grande-Bretagne qui tient en servitude un sixième de l’espèce humaine, et tient comme une doctrine cardinale de sa foi qu’aucune de ses races assujetties puisse, sous peine d’emprisonnement et de mort, rêver de gouverner leurs propres territoires. Une nation qui croit que toutes les races sont sujettes à l’achat, et qui brandit comme perfidie l’acte de toute nation qui, comme la Bulgarie, choisit d’emporter ses marchandises et ses armes à tout autre marché que le britannique.

Cette guerre pour la civilisation au nom de la neutralité et des petites nationalités envahit la Perse et la Grèce, et au nom des intérêts du commerce s’empare des cargaisons de bateaux neutres, et exhibe son mépris des pavillons neutres.

A nom de la liberté face au militarisme, elle établit la loi martiale en Irlande, se battant pour le progrès elle abolit le jugement par jury et faisant la guerre pour le gouvernement éclairé elle piétine la liberté de la presse sous le talon d’un despote militaire.

Est-ce un hasard curieux par la suite que cette guerre particulière pour la civilisation ne soulève aucun enthousiasme dans les rangs des masses laborieuses de la nation irlandaise ?

La civilisation ne peut pas être construite sur des esclaves ; la civilisation ne peut être préservée si les producteurs s’enfoncent dans la misère ; la civilisation est perdue si ceux dont le travail la rend possible partagent si peu de ses fruits que sa chute peut laisser leur condition sans détérioration plus grande que sa sauvegarde.

Les travailleurs sont tout en bas de la société civilisée. Ce que la civilisation peut tolérer, c’est qu’ils devraient pousser vers le haut de leur pauvreté et misère jusqu’à ce qu’ils émergent dans la lumière éclatante de la liberté. Lorsque les fruits de la civilisation, créés par tous, font l’objet d’une jouissance commune par tous, alors la civilisation est sauvegardée. Pas avant.

Depuis le début de cette guerre européenne, les travailleurs dans leur ensemble n’ont pas cessé de s’enfoncer. Ce n’est pas seulement qu’ils ont perdu en aisance – ont perdu une certaine qualité de nourriture et de vêtement en raison de l’augmentation des prix – mais ils ont perdu en grande partie, en Grande-Bretagne du moins, tous ces droits chèrement conquis d’association et de liberté d’action, dont la possession était la fondation sur laquelle ils espéraient construire la liberté plus grande de l’avenir.

De citoyens avec des droits, les travailleurs étaient conduits et trahis dans la position d’esclaves avec des devoirs. Certains d’entre eux ont peut-être été des esclaves bien payés, mais l’esclavage n’est pas mesuré par la quantité d’avoine dans l’auge à laquelle l’esclave est attaché. Il est mesuré par la perte de contrôle des conditions dans lesquelles il travaille.

Nous, ici en Irlande, particulièrement ceux qui suivent l’exemple du Syndicat irlandais des Transports et des Travailleurs généraux [Irish Transport and General Workers’ Union], avons bataillé pour préserver ces droits que les autres ont cédés ; nous nous sommes battus pour maintenir nos niveaux de vie, pour forcer vers le haut nos salaires, pour améliorer nos conditions.

Dans cette mesure nous avons vraiment été engagés dans une guerre pour la civilisation. Chaque victoire que nous avons gagnée est partie accroître la sécurité de la vie au sein de notre classe, est partie pour mettre du pain sur les tables, du charbon dans les foyers, des vêtements sur le dos de ceux à qui la nourriture et la chaleur et les vêtements sont des choses toujours urgentes.

Certains de notre classe ont combattu en Flandre et dans les Dardanelles ; la plus grande de leurs réalisations à eux tous réunis ne pèsera que l’équivalent d’une plume dans la balance du bien comparée aux réalisations de ceux qui restés à la maison se sont battus pour sauvegarder les droits de la classe ouvrière contre l’invasion. Dans l’avenir, on se souviendra du carnaval du meurtre sur le continent comme un cauchemar. Il n’aura pas le moindre effet pour décider pour de bon du sort de nos maisons, de nos salaires, de nos heures, de nos conditions. Mais les victoires du mouvement ouvrier en Irlande sera comme des prises stables et fermes, dans la marche ascendante de notre classe à la plénitude et la jouissance de tout ce que le travail crée, et ce que la société organisée peut offrir.

Vraiment, le mouvement ouvrier seul livre aujourd’hui la vraie guerre pour la civilisation.

James Connolly

Source : Workers’ Republic, 30 octobre 1915. Article reproduit dans James Connolly : Selected Writings, éd. Peter Berresford Ellis, Penguin Books, 1973, p. 214-217. Texte d’origine également disponible en ligne : James Connolly Internet Archive

https://www.marxists.org/archive/connolly/1915/10/wrfrcvl.htm

Voir aussi les commentaires de Dimitris Fasfalis sur l’auteur et le contexte de ce texte, sur le blog « Sur le seuil du temps »

https://surleseuildutemps.wordpress.com/2016/04/18/guerre-pour-la-civilisation/

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2 réponses à “Une guerre pour la civilisation

  1. La confusion entre esclavage et salariat me gène beaucoup; la condition salariée se dégrade énormément, mais il reste encore la possibilité d’arrêter le travail c’est à dire la grève que les salariés n’utilisent pas assez car la pression du chômage est forte.

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