Je me retourne et j’y suis de nouveau

Mise en page 1Dans la littérature consacrée aux camps de concentration, ce livre est un peu à part. Pour au moins deux raisons.

Ceija Stojka est rom et la destruction des roms par l’Etat nazi est souvent oubliée (voir par exemple : Morgan Garo : Les Rroms, une nation en devenir ?, Syllepse, Rroms, multi-identité, nation et Samudaripen)

Quant à la seconde raison… la lectrice et le lecteur comprendront dès les premières lignes. Il s’agit d’un récit humain qui vous saisit à la gorge et vous plonge dans ce que Karin Berger, dans son avant-propos, nomme « des images d’une force magique »

« Moi et ma mère, la Tschiwe et le Burli, la Ruppa, nous on a vu ça ». Bergen-Belsen. Avant c’était à Vienne, les Gadjé…

Les camps, « Quand on est arrivés là-bas, derrière ces barbelés tous neufs, qui scintillaient au soleil, les morts, c’est la première chose qu’on a vue ». Les morts aussi comme abri du vent, comme couverture, « S’il n’y a avait pas eu les morts, on serait morts de froid ». Le camp, « C’était un camp pour nous pour crever ». Les nazis et leur peur du typhus ou de la gale. La faim, « On mangeait aussi des lacets de cuir et on avalait de la terre. Quand il n’y a plus rien, tu manges tout, aussi des vieux chiffons ! ».

La colline de cadavres, les vivants et les cadavres, manger, « Je peux pas décrire cette misère et de dégoût et cette odeur comme c’était vraiment », avaler des feuilles, passer ce temps, « quand tu sais que rien ne viendra, que tu n’as rien à attendre, alors il faut t’inventer ton propre calendrier ».

Auschwitz, Ravensbrück et Bergen-Belsen.

Le danger, la peur pour tes proches. « Tout nous était interdit dans cette société, sauf de mourir »…

La libération, les chariots de cadavres, contourner les tas de morts, de la nourriture, les Anglais, les questions, « Non, on ne peut pas le raconter ».

Manger, perdre la vue, « Les soldats qui nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! », l’évacuation…

« Des deux cents qu’on avait été dans cette section du camp, on était peut-être quarante à survivre. Et après la Libération, ça s’est réduit encore. A la fin on n’était plus que vingt-cinq ou trente à en être vraiment sortis. Les autres sont encore morts à cause de l’alimentation subite »…

Le long chemin du retour, « On continuait à trembler quand on voyait un nazi en tenue », les maisons vides, les gens en chemin, « Tu sais seulement que tu mets un pied devant »…

Se retrouver, sous le pont de Urfahr, plein de Roms là-bas. Trois ou quatre mois pour rentrer dans Vienne, les rues où il n’y avait que « des hommes âgés et des femmes et des enfants », les retrouvailles…

Et toujours, « Tu peux laver et frotter autant que tu veux, ça ne sert à rien, tu es une Romni, tu es un Rom, ça te restera toujours, et c’est aussi bien comme ça »

La mémoire, la petite épluchure de Bergen-Belsen, l’odeur arrive, les trains arrivent. « Pour moi c’est comme si c’était toujours juste derrière moi. Je me retourne et j’y suis de nouveau ».

Ceija Stoka : Je rêve que je vis ?

Libérée de Bergen-Belsen

Traduit de l’allemand (Autriche) par Sabine Macher, avec la collaboration de Xavier Marchand

Editions Isabelle Sauvage, Plounéour-Ménez 2016, 116 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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