Parler avec et ne pas simplement parler de ou parler pour quelqu’un-e

c1_sujetdufeminisme_web« A l’international, les femmes ont occupé une place privilégiée dans les grands mouvements sociaux de libération qui ont marqué ce début de XXIe siècle, protestant contre des inégalités sociales, de genre, raciales et globales, que le contexte de la mondialisation néolibérale contemporaine a contribué à accentuer »

Dans leur introduction, « Le sujet du féminisme et sa couleur », Naïma Hamrouni et Chantal Maillé reviennent sur la division des féministes, au Québec, face au projet de loi 60 (« Ce projet de loi exigeait de la part des membres du personnel de la fonction publique un devoir de neutralité qui devait se traduire par l’interdiction du port de signes religieux dits ostentatoires, des restrictions entre autres justifiées sur la base du principe de l’égalité des sexes »)…

Cette division et des mobilisations feministes « autour d’enjeux culturellement sensibles » impliquent de se confronter à la question du rapport entre la majorité dominante et les différentes minorités, à renouveler la question du « Nous femmes », du (des) sujet(s) du féminisme.

Les auteures rappellent le colloque de mai 2014, « Femmes racisées et recherche féministes au Québec », s’inscrivant « dans une volonté de soutenir un mouvement de décentrement de la parole féministe, du centre vers la marge », ou pour le dire autrement comme « une invitation à réfléchir à plusieurs voix sur les questions d’inclusion et d’exclusion ». Elles présentent un certain nombre de questions, parlent de travailler sur « les notions de race, de racisation et racisme » et rappellent qu’au Québec « le récit nationalitaire a occupé presque tout l’espace de réflexion en lien avec les enjeux identitaires ».

Naïma Hamrouni et Chantal Maillé indiquent que « Ce n’est pas de nommer la domination qui la reproduit, c’est de l’ignorer » et parlent des expériences vécues par des membres de groupes racisés, du passé déshumanisant, des disparités de pouvoir, des formes de domination et d’oppression.

La recherche sur les femmes racisées est elle-même dévalorisée, les chercheuses racisées sous-représentées, leur parole et leurs savoirs souvent discrédités, leur objet de recherche perçu comme inexistant ou comme non-objet…

Dois-je rappeler ici que se fut aussi le cas (et cela persiste) pour les chercheuses féministes et leur objet de recherche « femmes ».

Naïma Hamrouni et Chantal Maillé présentent enfin succinctement les problématiques des différentes chercheuses, par exemple  : la dissimulation de l’expérience de l’injustice vécue, le concept de déshumanisation sexualisée, la relégation du racisme au second plan, les portraits uniformisés ou lissés de « la » femme « ethnique », la victimisation…

Quatre remarques préalables.

Dans ma lecture, je ne me suis pas attardé sur les sens possibles de certains termes ou certaines expressions, que je ne trouvais pas adéquat-e-s. J’en suis resté à une lecture, permettant la plus grande épaisseur politique plausible, sans préjuger d’éventuelles divergences (politiques). Je cite, par exemple, les déclinaisons autour de l’intersectionnalité ou la notion d’« identité » comme expression des subjectivités socialement construites.

Dans les processus de racialisation (rapports sociaux de « race »), qui ne peuvent être mécaniquement séparés d’autres rapports sociaux déterminants, tous les individu-e-s et les groupes sociaux sont construit-e-s, de manière asymétrique, dans et par ces rapports. Mais les un-e-s sont inscrits-e-e dans une « race » et les autres, invisibilisé-e-s dans une procédure de neutralisation et/ou de négation.

Si le terme racisé, ne permet donc pas couvrir l’ensemble de la question, il met l’accent à la fois sur le processus et sur celles et ceux construit-e-s/marqué-e-s socialement par cette asymétrie (et ses effets sociaux eux-même différenciés). Ce terme me semble donc adéquat à l’analyse.

Quelques soient les formulations que l’on utilise (intersectionnalité, consubstantialité, coextensivité, co-formation), il s’agit bien d’une imbrication de rapports sociaux et de leurs effets. Reste qu’il est difficile de retranscrire dans les analyses l’ensemble des rapports sociaux (ou des dominations). D’autant qu’aux « traditionnels » rapports sociaux de classe, de « race », de sexe (donnés ici par simple ordre alphabétique), il convient de prendre en compte (imbriquer/ajouter) des « questions nationales », des orientations sexuelles, des effets de génération (en vrac), etc.

Chacun-e pourra voir la difficulté, dans le paragraphe ci-dessus, d’exprimer, sans réduire les sens pluridimensionnels de l’argumentation. Cela passe par des répétitions, des mises en parenthèses, des précisions, etc. Mais je ne sais comment faire autrement. Il ne faut donc pas reprocher aux auteures des écritures sinueuses, quelques fois interrogatives. C’est au contraire ici, me semble-t-il, une sorte de passage obligé pour éviter les raccourcis, les simplifications…

Je ne peux rendre compte de l’ensemble, très riche, des analyses et des interventions. Comme invitation à la lecture, je me contente donc de souligner certains points.

Les auteures analysent, entre autres, les contextes migratoires, les dominations héritées du contexte colonial, les définitions « préétablies » de savoirs religieux, le rôle de l’ethnographie, les métissages, les méta-récits niant la valeur des savoirs et des expériences non-écrites, les catégories explicatives totalisantes (j’ajoute, éliminant de surcroit les contradictions internes à tous les systèmes sociaux), la présomption de supériorité de la culture « occidentale », le manque d’historicité dans l’appréhension de l’islam, les discriminations reliées à la religiosité, la fabrication d’un « problème musulman » avec une cristallisation sur le corps des femmes, le soupçon de non-féminisme pour les femmes ne participant pas aux pratiques de la « communauté majoritaire », les formes multiples de domination « historiquement et empiriquement attestées à l’endroit des femmes et des groupes sociaux non blancs », l’enchevêtrement de multiples formes de marginalisation sociale, la présentation des minorités comme « des blocs monolithiques », la naturalisation des « différences », l’injonction à se conformer aux pratiques de la « communauté majoritaire », l’« extérieur constitutif »…

Les auteures soulignent aussi qu’il est nécessaire de se départir (ou de prendre en compte) de sa propre position et des effets induits sur les autres, « quand la chercheure écrit sur les femmes, elle doit faire attention à ne pas les museler ni s’approprier le droit de parler en leur nom » ; de renoncer « au fantasme d’un sujet constitué par sa rupture avec lui-même ». Elles critiquent la « présomption de neutralité de genre », les conceptions de l’individualisme normatif, les abstractions idéalisées…

Un accent particulier est mis, et cela me semble indispensable, sur le point de vue situé, « adopter une épistémologie du positionnement (standpoint epistemology) requiert d’être attentive à qui produit un certain savoir sur les femmes musulmanes et qui identifie et balise les frontières de la catégorie féminismes musulmans », black women standpoint, muslim women standpoint, la subjectivité assumée, le « je » ostentatoire, la reconnaissance « lucide du positionnement social des groupes d’acteurs »…

Les articles abordent aussi l’invisibilisation des modes de résistance de femmes dans l’histoire, les stratégies de représentation de soi, les cosmologies inaudibles, les regards altérisés, les prescriptions sur les corps des femmes, la « burqa de chair » (Nelly Arcan), la non prise en compte des processus de racisation dans les problématiques transnationales, les femmes « autochtones », « le poids du traumatisme intergénérationnel découlant des stratégies colonisatrices, assimilatrices mises en œuvre par les institutions euro-canadiennes depuis près de deux siècles »…

Les auteures critiquent les visions essentialistes « des attributs liés au sexe biologique ou à une identité ethnique », la non prise en compte des « injustices structurelles »…

J’ai notamment apprécié l’article de Naïma Hamrouni « Malreconnaissance, déni des droits, déshumanisation : en quels termes penser l’injustice faite aux femmes racisées ». L’auteure argumente autour de « la catégorie conceptuelle de « femmes racisées » », du concept de « déshumanisation sexualisée », d’injustices spécifiques, de l’universalisme abstrait exclusif, d’euphémisation, (derrière la notion de culture) du néoracisme différentialiste, de l’imbrication complexe des différents systèmes d’oppression et de domination, de « l’atmosphère toxique autorisant l’expression toujours plus décomplexée de formes de xénophobie », de la réduction des femmes à leur corps, des angles morts de la théorie…

Elle parle de « droits spéciaux de représentation politique », de « droits à l’autonomie gouvernementale » pour les minorités nationales, de « droits polyethniques » garantissant un soutien financier et une protection juridique à certaines pratiques ou coutumes, « L’argument consiste plutôt à dire que le traitement sur un pied d’égalité des citoyen.ne.s appartenant à des groupes minoritaires requiert la mise en place de mesures politiques distributives, participatives ou correctives qui tiennent compte de cette appartenance communautaire ». Politique de positive action, d’accommodement raisonnable, neutralisation des effets discriminatoires de lois prétendues neutres.

Je souligne aussi la critique de la notion de diversité par Sandrine Ricci : Quand le sourire de la diversité cache les rapports de domination, publié avec l’aimable autorisation des éditions remue-ménage, sandrine-ricci-quand-le-sourire-de-la-diversite-cache-les-rapports-de-domination/

« femmes racisées est comme un couteau que l’on enfonce dans la peau, il fait mal, mais il est précis comme un scalpel et il met en relief la construction de la race plutôt que de l’éviter » (Chantal Maillé)

Certaines dimensions me semblent discutables.

Le prisme universitaire, et son langage non commun, domine le plus souvent, en ne laissant que peu de place aux expériences et aux organisations (ou luttes) des personnes ou groupes concerné(e)s.

Certains articles versent dans des explications de type « culturalisme » en négligeant, me semble-t-il, les effets matériels (y compris la dimension idéelle) des rapports sociaux.

Au delà de difficulté indiquée dans mes remarques préalables, sur l’imbrication des rapports sociaux, certains éléments me semblent largement sous-estimés, en particulier la place du « travail » pris au sens le plus large du terme.

Enfin, certaines formules choisies me semblent étranges et demanderaient à être précisées.

Quoiqu’il en soit, un livre qui interroge justement un « nous » plaçant ou laissant à la « marge » des femmes ; des textes qui affrontent la minorisation ou la racisation de certaines ; un ouvrage dénonçant le déni des droits et la stigmatisation de femmes « issues » de minorités…

Construire un possible émancipateur ne peut se faire sans l’auto-organisation des personnes et des groupes dominés. L’horizon à vocation universaliste, « les enjeux et objectifs communs de la solidarité féministe transnationale dans le cadre de luttes anticapitalistes », n’est pas une donnée mais bien un construit à bâtir ensemble. Encore ne faut-il pas dénier à certain-e-s leurs existences et les formes spécifiques de domination exercées sur elles et eux.

En complément possible :

Comment s’en sortir ? #1, les-murs-renverses-deviennent-des-ponts/

Black femininism : Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, textes choisis et présentés par Elsa Dorlin, sujet-politique-du-feminisme-–-qui-est-ce-nous-de-nous-les-femmes/

Joelle Palmieri : Genre et colonialité – définitions, genre-et-colonialite-definitions/

Les Cahiers du CEDREF : Théories féministes et queers décoloniales : interventions Chicanas et Latinas états-uniennes, ce-nest-pas-nier-mais-affronter-les-differences-entre-femmes-qui-peut-nous-rendre-plus-fortes/

Maxime Cervulle : Dans le blanc des yeux.Diversité, racisme et médias, la-blanchite-comme-mensonge-socialement-partage-comme-oeilleres-cousues-de-fil-dor/

Cahiers du genre N°53 : Subjectivités et rapports sociaux.Coordonné par Maxime Cervulle, Danièle Kergoat et Armelle Testenoire, dimension-singuliere-dune-subjectivite-socialement-constituee/

Sous la direction de Naïma Hamrouni et Chantal Maillé : Le sujet du Féminisme est-il blanc?. Femmes racisées et recherche Féministe

Les éditions du remue-ménage, Montréal (Québec) 2015, 278 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

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2 réponses à “Parler avec et ne pas simplement parler de ou parler pour quelqu’un-e

  1. J’aimerais savoir qui est « je » !

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