Devant ou derrière la caméra, les femmes iraniennes crèvent l’écran

Les journées du cinéma iranien, une coutume qui s’installe peu à peu ces dernières années, ont connu leur quatrième édition du 7 au 9 avril 2016 dans plusieurs salles tunisiennes. Au programme, des longs métrages récents, des documentaires et, cerise sur le gâteau, le remarquable Nahid, primé à Cannes. La voix et le regard des femmes sont de plus en plus présents dans ce cinéma, à l’image d’une société en pleine mutation, où les femmes sont majoritaires à l’université et dans de nombreux secteurs comme l’enseignement, la médecine ou la justice. Une réalité sociale qui se heurte aux barreaux de la Charia en vigueur, qui s’avère chaque jour être une cage trop étroite. Et c’est encore une fois le cinéma qui donne un avant-goût des révolutions à venir, qui ne ressembleront à rien de connu.

Nahid, une tache rouge dans un océan de gris

gal_13206Nahid, le premier long métrage de l’Iranienne Ida Panahandeh, était projeté à La Marsa, où il n’a malheureusement pas eu les honneurs du public. Pourtant, ce film a tout pour parler à un public tunisien, notamment féminin.

Nahid a 32 ans. À 20 ans sa famille a organisé son mariage avec son cousin heroïnomane Ahmad, espérant que cela le guérirait de son addiction. Ça n’a hélas pas été le cas. Dix ans plus tard, ils ont enfin divorcé. La loi iranienne accorde généralement la garde des enfants au père, mais Ahmad a laissé celle d’Amir Reza, leur fils, à Nahid, à condition qu’elle ne se remariera pas. Nahid galère pour survivre. Comme les call centers ne sont pas encore arrivés à Bandar-e Anzali,  elle fait de la saisie informatique dans le « publinet » d’une copine.

Tout semble pouvoir changer quand elle fait la connaissance de Masoud, un propriétaire d’hôtel sur la plage, veuf avec une petite fille rousse. Comment légaliser leur union sans que Nahid perde son fils? La solution est chiite : ils vont contracter un mariage temporaire d’un mois renouvelable en faisant croire à la famille de Masoud que c’est un vrai mariage et en le cachant à la famille d’Ahmad. Manque de pot, la plage de Bandar-e Anzali est sous vidéo-surveillance – l’Iran est un pays moderne – et Ahmad découvre par accident que « sa » Nahid en fréquente un autre. C’est le scandale, suivi par un mélodrame impliquant les trois familles.

Ida Panahandeh, la réalisatrice, a 36 ans. Sa prime enfance a été rythmée par les images télévisées de la guerre Iran-Irak. Son père est mort en 1988, laissant sa mère de 32 ans seule avec les deux enfants et une bibliothèque bien fournie. Ida en a dévoré les livres, Balzac, Tolstoi, Zola. Sa mère ne s’est jamais remariée et Ida s’est toujours demandée pourquoi et comment elle avait pu se sacrifier pour ses enfants. Le scénario du film, co-écrit avec Arsalan Amiri, dont elle dit qu’il n’est pas seulement son mari et co-scénariste, mais aussi son meilleur ami, s’est beaucoup inspiré de leurs mères respectives.

Le film se déroule dans la ville portuaire de Bandar-e Anzali, au bord de la mer Caspienne, dans le nord de l’Iran, habitée par un forte minorité d’Azéris turcophones et réputée pour sa production de caviar. Une mer source de richesse, mais pas d’ouverture, au contraire menaçante et dangereuse, du moins en hiver, saison du film.

Tout au long du film la tonalité absolument dominante, écrasante même, est la couleur grise dans toutes ses nuances la seule autre couleur qui fasse irruption est le rouge, celui du sang de Nahid, du sang d’Ahmad, du sang d’Amir-Reza, et de l’invraisemblable canapé rouge que s’offre Nahid sur un coup de tête qu’elle-même ne peut pas s’expliquer. Cette couleur a une forte valeur symbolique dans la culture persane: les robes de mariées sont rouges. Mais, ici, le rouge est à la fois symbole de souffrance et de révolte.

Nahid, n’est pas plus qu’Ida la réalisatrice, une féministe newyorkaise ou marsaouie. Elle est tout simplement à l’image de millions d’entre nous : trentenaire, précaire, qui n’a pas de quoi payer son loyer et l’école de son fils, elle recourt à la stratégie quotidienne de survie que nous ne connaissons que trop bien, faite de mille acrobaties. Une des grandes vérités de ce film est celle-ci : pour vivre dignement, normalement, il faut être indépendant(e), et pour être indépendante, il faut avoir de l’argent. Sans argent, pas d’amour possible. Et cela est vrai où que l’on vive, en Iran ou n’importe où ailleurs. Nahid pourrait être Tunisienne, Grecque ou Polonaise, ou même Américaine, ce que les critiques européens, de Cannes à Stockholm n’ont pas su ou voulu voir.

Sélectionné pour Un certain regard à Cannes en 2015, Nahid a été accueilli comme un témoignage « louable » – un adjectif condescendant et donc insupportable – sur l’enfer que vivent les pauvres femmes iraniennes. Ce à quoi Ida répond que l’Iran n’est pas plus répressif que d’autres pays pour les femmes, que celles-ci sont opprimées partout, ajoutant qu’il est plus facile pour une femme de réaliser un film en Iran, ne serait-ce que parce que le régime tient à ce que des films de femmes donnent une bonne image du pays à l’étranger. Et elle précise que son film est avant tout un film sur le dilemme d’une femme entre sa womanhood (sa féminité), et sa motherhood (sa maternité). Elle a été très déçue par les réactions occidentales à son film, qui se sont focalisées sur « la-situation-des-femmes-en-Iran » et ont ignoré les qualités techniques et esthétiques du film : le directeur de la photo, Morteza Gheidi, dont c’était le premier long métrage, a ainsi été primé au Festival international des Frères Manaki, en République de Macédoine. Une « Caméra 300 » (nom du prix) bien méritée car tous les plans du film sont d’une beauté émouvante, en particulier les scènes de plage sur fond de mer démontée et celles de la rivière traversant la ville.

En sortant de la projection, où nous n’étions que cinq spectateurs-trices, et en entrant au centre commercial Zéphyr, on ne pouvait que constater que chez nous, comme en Iran, toute une société essaie de vivre dans une contradiction explosive entre une modernité technique extérieure et un passéisme conservateur. Dans ces sociétés schizophrènes, comme Nahid, nous menons toutes une double vie, avec ou sans hijab.

Il y a bien sûr. une grande différence entre la Tunisie et l’Iran : elles doivent se bagarrer contre la Charia en vigueur, que certains auraient bien aimé nous imposer.

Le divorce : une course de marathon pour les femmes iraniennes

Et pour avoir une idée de cette bagarre il faut voir le documentaire “Divorce à l’iranienne”, réalisé en 1998 par Kim Longinotto et Ziba Mir-Hosseini et qui n’a rien perdu de son actualité. Les deux réalisatrices ont filmé le quotidien d’un tribunal familial de Téhéran présidé par un juge-mollah souriant, devant lequel défilent des femmes exigeant le divorce de leurs pitoyables époux.

Toutes ces femmes sont dans la logique revendicative : elles réclament leurs droits, le payement de la dot promise et jamais payée, des compensations, le droit de garder leurs enfants ; en revanche les hommes, sont dans la logique du déni, de la mauvaise foi. Elles veulent changer leur vie, devenue insupportable, tandis qu’eux veulent que rien ne change. L’une a été mariée à 14 ans et son mari de 36 ans n’a pas tenu l’engagement contracté de lui laisser continuer ses études; l’autre s’est retrouvée mariée à un homme incapable d’assurer ses devoirs conjugaux; une autre est battue, une autre encore est trompée par son mari.

Divorce à l’iranienne est une œuvre de sociologie politique appliquée : on se dit que toutes ces femmes, mises ensemble, sont les véritables actrices du changement social en cours en Iran, et que tous ces hommes, mis ensemble, sont le frein à ce changement, qu’ils sont les véritables agents du conservatisme social. Le juge-mollah, qui fait preuve d’une patience de moine zen, incarne bien l’État forcé de naviguer entre ces deux pôles et essayant d’être impartial et le plus juste possible, mais se retrouvant pris au piège de la Charia, elle-même en porte-à-faux avec la société réelle.

Promesses du nord : mythe et réalité

gal_13208Dans Une ligne de réalité (یک سطر واقعیت,) d’Ali Vazirian, sorti en salles en 2012, on est face à une autre forme de lutte, celle de Kasra et Forough, un couple égalitaire de journalistes de Téhéran qui essaye de sauver un magazine littéraire menacé de disparition suite à un raidissement du régime, qui a peur de perdre le contrôle des médias et utilise des méthodes indirectes que nous reconnaissons. Du début jusqu’à la fin on vit un suspense fait de coups de ciseaux, de sommations d’huissiers, de  menaces – big brother is watching you -, et de promesses bizarres, bref on (sur)nage dans la crise. Le couple finit par échouer à Istanbul après avoir coupé les ponts avec l’Iran, pour découvrir que la promesse d’aide financière de « gens bien intentionnés » à Stockholm, qui « souhaitent soutenir des blogueurs et des journalistes en Iran », n’était qu’une arnaque. Et que Forough, celle dans le couple qui a le plus les pieds sur terre, avait raison de se méfier de cette proposition bizarre d’aide tombée du ciel suédois. 

Le message du film, tel que nous l’avons compris, est le suivant : oui, bien sûr, le combat pour la liberté d’expression ici et maintenant est difficile et on peut être tenté de tout laisser tomber pour aller tenter sa chance au Canada, ou en Suède; mais méfiez-vous de tous les amis bien intentionnés du Nord qui vous veulent du « bien ».

La société que ces trois films nous donnent à voir est bouillonnante, conflictuelle, et ses parties les plus dynamiques sont, comme partout ailleurs, les femmes et les jeunes. En ce sens ils nous parlent.

Rim Ben Fraj ريم بن فرج

Une version modifiée de cet article a été publiée sur le site Nawaat

Date de parution de l’article original: 15/04/2016

URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=17709

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