L’invitation au voyage de Claire Simon

afficheLa personne devant moi a demandé au guichet une place pour le bois dont je suis fait. Raccourci mais qui montre que le sujet est bien là, dans l’échange entre lieu et être. Avec Le bois dont les rêves sont faits Claire Simon nous emmène à la rencontre de personnes en osmose avec ce lieu du bois de Vincennes et nous invite dans une recherche poétique sur les correspondances.

Le premier plan splendide nous saisit, les arbres et leurs ramures animées de lumière, de vent et d’oiseaux envahissent l’écran. Et on entre de l’autre côté dans un bruissement de feuilles et d’ailes.

On y est transporté avec le sentiment naissant d’être dans un lieu singulier et total, où chaque élément est vivant et donne du sens, son sens à ce qui l’entoure. Les pépiements d’oiseaux nous accompagnent, invisibles, de même que les sonorités soufflées produites par le vent sur les feuilles, les buissons, les hautes herbes mais leur variation et leur variété infinies enveloppent, rythment et personnalisent l’approche visuelle.

Parmi les herbes hautes soulevées par le vent, chaque brin est distinct dans sa courbure, selon sa direction mais participe à la composition d’ensemble ; cette prairie éclairée laisse deviner son sol en terre pleine et se découpe sur un vaste ciel, son ciel d’air et de brume à elle. Tout à l’horizon, des lignes de construits urbains délimitent le bois, forment son enclos lointain.

Entre terre et ciel, les chemins, les allées, les sentiers traversent le bois, peuplées de vies, elles aussi singulières, de personnes simples et emblématiques, toutes très occupées, tel le lapin chez Alice, à courir, attendre ou fureter, peindre, déblayer, pédaler, chanter, danser, philosopher, prendre l’air…

Chacune poursuit un itinéraire, des habitudes, une relation avec le lieu qu’elle traverse ; on voit les échanges qui se produisent entre chaque personnage qui déambule et le milieu qui l’environne. Le paysage n’est pas un simple décor, il participe à la marche de ce qui arrive, il infuse les développements des paroles et des images. Le ciel à la forte présence s’étend sur le lieu et les êtres, comportant l’air que tout le monde se partage.

Le plan rapproché sur les visages lorsque les personnages s’expriment se centre sur les regards, mais donne force et présence à ce qui est dit. il suit les expressions qui font changer les traits en surface ; des paupières des yeux aux commissures de la bouche se dessine une micro géographie de la peau et de ses courants souterrains qui affleurent. L’intensité des regards miroite, capte et réfléchit la lumière et les ombres qui passent, comme les jeux du vent et du soleil dans les feuilles et les branches. Le rayonnement qui fuse des yeux des personnages atteint, rejoint et rencontre notre propre regard. On les regarde et on voit ce qu’ils voient, ce qu’ils disent.

Chaque voix, son accent, son timbre, le choix des mots, l’attention sensible à ce qui veut être dit, nous relie à eux et nous entraîne dans un sens partagé. A la fin de quoi des propos tenus qui apparaissaient d’une relative banalité se chargent de sens à l’image des nombreux chemins qui serpentent le bois.

Même le passage sans paroles d’un personnage qui traverse le bois – le cycliste qui roule avec les corneilles, les petites silhouettes menues sous les larges frondaisons des allées – comme celles des dessins de Sempé ou le chamane devant sa tente – donne une image, fait ressentir une idée de l’existence avec sa part de mystère.

L’art de filmer et d’interroger ses personnages de Claire Simon les fait apparaître dans une simplicité parfaitement élémentaire et commune. Nous les reconnaissons, où les avons- nous déjà vus, dans nos rêves ?

Bernard qui aime son prénom et explique pourquoi nous transporte au coeur de la question et du sentiment de l’identité personnelle, comme le mal nommé idiot de Dovstoievski qui révèle des vérités aussi simples que profondes qui touchent tout le monde.

Il y a une remarquable prise en considération de la parole de chaque personnage, par la manière de filmer, d’interroger, de se rapporter au contexte, chaque vie acquiert sa propre dimension, sa pleine importance et nous concerne également. Et c’est une dimension essentielle et étonnante du film que de nous placer en vis à vis d’individu.es sans les surplomber du regard, dans la même considération d’elles et d’eux que s’il s’agissait de nos propres vies rêvées.

Dès le moment où les personnages s’expriment, face à la caméra, se dégagent des paroles, amples et justes de la correspondance entre ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensent.

Le film est aussi un hommage à Deleuze, le profil entouré ‘d’élèves’ qui l’écoutent avec une attention palpable, sa voix, ses pensées sortent d’un espace du bois où logeait la faculté de Vincennes, elles cheminent toujours jusqu’à nous.

Ces images floues et mouvantes (!) d’une assemblée réunie autour de lui, comme surgissement du passé se superposent sur celles de la prairie aux herbes folles et solidaires soulevées par les vents. Le lieu conserve la mémoire des événements. Là où s’installaient les apprenti.es philosophes, un sous bois meuble l’espace, occupent le lieu, avec un restant de conduite d’eau sorti du sol comme un périscope et un bel arbre de l’époque au large tronc, aux racines enterrées. Mais ce caché est bien présent, vivant.

Le film, qui cite en exergue Baudelaire, est une invitation au voyage dans un lieu crée où le présent et le passé, le monde végétal, les oiseaux et les humains, le concret et le possible forment un ensemble, où la distance entre les personnes dans le champ et hors champ, et celles qui sont devant l’écran du cinéma, fond. Le bois de claire Simon fait une place à des moments de vies habitées et rêvées comme des facettes démultipliées d’existences.

Pascale De Bona

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