Une marche sans fin vers le mur de la finitude

Vaillacourt âge écono« L’économie n’est plus seulement reliée à l’argent, à l’administration et aux choix budgétaires, mais elle applique les principes qu’elle défend comme le libre marché, la valeur absolue de tout ce qui est calculable, la concurrence, l’individualisme, voire la cupidité, à tout ce qui existe. »

Ce recueil de textes et de chroniques s’ouvre par une analyse de « L’âge économique », la prédominance du calcul, du marché, de la pensée unique…

Claude Vaillancourt aborde, entre autres, les accords de « libre » commerce, les tribunaux d’arbitrage privé, « Pour régler le cas de ce qui aurait été oublié quand l’accord est conclu, ou pour empêcher de nouvelles contraintes qui pourraient apparaître par la suite, on installe un tribunal d’arbitrage privé que seules les entreprises sont en droit d’utiliser », le régime de protection des droits des investisseurs, la marchandisation, la transformation des productions culturelles en simples marchandises évaluées selon les ventes, « Alors que la production artistique est d’une remarquable diversité, à cause du nombre d’artistes plus élevé que jamais, le public est guidé vers une petite poignée de ces créateurs et créatrices, ce qui favorise d’importantes économies d’échelle et qui reproduit un ordre social très caractéristique de l’âge économique : une petite minorité d’artistes – reflet du fameux 1 % des plus riches – accapare le succès et obtient des revenus dépassant l’entendement »…

L’auteur insiste sur l’usage de chiffres, la notation, les évaluations, y compris des établissements scolaires, les palmarès, la popularité mesurée par le nombre d’ami-e-s sur les réseaux sociaux, les sondages, le discrédit du débat démocratique, l’accumulation et l’accaparement sans précédent des richesses, les fondations et leur « générosité narcissique », les vérités des élites et le despotisme éclairé…

« Pendant que l’on théorise notre avancée dans la nouvelle ère, on crée artificiellement l’absolue nécessité de s’y enfoncer davantage, en se privant de milliards de dollars de recettes fiscales, en inventant ainsi un état de crise perpétuel, des crises que l’on peut relancer par de nouvelles baisses d’impôts, toujours annoncées comme une bénédiction et un soulagement nécessaire ».

Suivent 29 chroniques sur des sujets variés, qui ne manqueront d’intéresser aussi de ce coté-ci de l’Atlantique. Je n’aborde que certains points.

Claude Vaillancourt argumente, souvent avec humour, sur la « corpocratie », la déresponsabilisation organisée de ceux qui détiennent le pouvoir, le contrôle des médias, l’Etat fort et l’Etat en retrait, la ploutocratie, des termes à la mode, « Jusque-là, les dominants avaient l’art de détourner le vocabulaire, de trouver des mots qui masquent, comme « libre-échange » pour « élimination de lois protégeant les citoyennes des grandes entreprises », « plan d’ajustements structurels » pour « démembrement systématique de l’État », « modernisation » pour « remise en cause du modèle québécois au profit de l’entreprise privée ». Désormais, il faut aller plus loin : en présentant l’épanouissement sans contraintes de l’individu comme le couronnement de la vie sociale, en parlant de principes nobles comme « responsabilisation », « bon sens », « lucidité » et, pourquoi pas, « justice ». »

Il aborde la marchandisation des produits et des services, les circuits de l’argent, « Revenez à l’argent, voyez comment il circule, qui l’accumule et en quelle quantité ! », la taxation des transactions financières, la gouvernance « bel et bien dérivé de l’approche managériale » mais incompatible avec les choix démocratiques, le marché du carbone et le « vert » peu « vert » des industriels, le tourisme de masse et la « walt-disney-isation de sites », le pouvoir des cabinets d’avocat-e-s…

Claude Vaillancourt analyse l’empire Facebook, la sphère de l’intime comme terrain de l’entreprise, l’amitié frelatée dans sa virtualité, et derrière l’aimable réseau une des plus importantes entreprises de publicité…

Une place importante est consacrée aux productions « intellectuelles », le remplacement de l’intellectuelLE par l’expertE, la domination de l’art industriel, la littérature et les livres, « Les grandes dictatures ont été impitoyables envers les livres ainsi que ceux et celles qui les écrivent », internet et l’abondance comme illusion, le formatage des publics, la cinématographie fragilisée, les « noces de la musique et du silence », le jazz…

« Ce jazz vivant et créatif nous rappelle que dans le fond, sa nature populaire ou savante n’a plus d’importance en ce qui concerne la qualité, que l’anoblissement du jazz n’a peut-être dans le fond rien perverti, que cette musique survit comme elle peut, dynamisée, propulsée par ceux qui la jouent avec toujours autant d’enthousiasme, qui la défendent avec un amour profond qui perdure ».

Du même auteur :

Bernard Elie et Claude Vaillancourt (coordinateurs) : L’économie toxique.  Spéculation, paradis fiscaux, lobby, obsolescence programmée…, contre-la-toxicite-dun-systeme-organise-de-privileges/

Bernard Elie et Claude Vaillancourt (coordinateurs) : Sortir de l’économie du désastre, austérité, inégalités, résistances,L’État comme organe de propagation de réflexes marchands dans l’ensemble des sphères de la vie sociale

Claude Vaillancourt : L’empire du libre échange, M éditeur 2014, Les accords de libre-échange constitutionalisent, en quelque sorte, le capitalisme

Claude Vaillancourt : L’âge économique

Préface de Ianik Marcil

M éditeur, Saint-Joseph-du-Lac (Québec) 2016, 192 pages

Didier Epsztajn

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