Crime de masse, silence et impunité…

Edito : Face aux aigles noirs, nos frondes

ax 189Après les attentats de Bruxelles du 22 mars qui ont fait 35 morts et 350 blessés, nous sommes restées muettes pendant plusieurs jours, figées, tandis qu’à l’intérieur de nous se bousculaient le choc, la tristesse, la peur, la révolte. La colère, le sentiment d’injustice, implacable, terrassant. L’amour pour nos proches, l’urgence de l’existence, sa fragilité, le besoin vital d’une société différente. La soif de comprendre pourquoi ici, et ailleurs dans le monde, au Pakistan, en Irak, en Côte d’Ivoire, en Syrie bien sûr. Pourquoi cette violence et cette détermination à la haine, à quelles sources souterraines puisent leurs racines, à quels affreux astres elles s’épanouissent.

Barbara chantait, vraisemblablement à propos de son enfance passée auprès d’un père incestueux, L’Aigle noir. Dans notre ciel, les sombres oiseaux, nombreux, féroces, battent des ailes, tentent de dissimuler le soleil, se rapprochent, trop près.


L’aigle de la terreur.

L’aigle de la domination.

L’aigle de la précarité.

 

Mais nous sommes des frondeuses. Même liquéfiées au-dedans, nous haussons le menton.

Nous prenons les armes. La Kurde de Syrie Viyan, à 25 ans, a des dizaines de batailles à son actif contre les combattants de Daech.

Nous prenons la plume, comme Marie-Alice Claeys. Son témoignage nourrit les pages de notre dossier consacré à l’inceste, un crime de masse, impuni, indicible, et pourtant elle, elle l’a nommé, a planté son stylo en plein cœur. Nous prenons la pose avec Élisabeth Schneider, dont le travail de révélation de l’inceste, au sens propre comme au sens figuré, est une illumination.

Nous prenons la parole, ainsi que les femmes de Molenbeek, au front contre les violences policières.

Nous prenons l’histoire à bras-le-corps avec les grands-mères aborigènes d’Australie, qui luttent pour que ne se perpétuent plus les placements abusifs d’enfants par les services sociaux.

Nous prenons une grande inspiration, et puis… oh, et puis nous rions avec les Océaniennes de la couverture – à axelle, le besoin de joie se faisait terriblement sentir –, nous dansons en soulevant la poussière avec la plante de nos pieds virevoltants.

Nous effrayons les aigles avec notre force. Nous leur jetons des pierres avec nos frondes. Nous les chassons et nous ramassons leurs plumes pour nous en parer, ou pour les tremper dans un flacon d’encre et écrire ce magazine.

Sabine Panet

Dossier : L’inceste, l’odieux silence

Comment un crime d’une telle ampleur peut-il être à la fois être si banal et si discret ?Il convient donc de mettre en lumière « une réalité encore étouffée dans la sphère privée », de dénoncer « l’extrême violence du crime en lui-même mais aussi celle, collatérale, causée par le déni sociétal et juridique qui l’entoure ».

Un crime asphyxiant, tellement commun, un phénomène massif, « L’inceste est un crime de masse, bâillonné par la société, rendu indicible pour les victimes ». Un crime commis très majoritairement par des proches, un crime commun à toutes les classes sociales, un crime et le secret au « cœur de l’inceste »

La loi du silence, le déni dévastateur, la parole fragile, « Pour se reconstruire, les victimes ont besoin de nommer l’auteur et de désigner son crime,de sortir du silence dans lequel on les a enfermées, de se reconstruire par la parole ».

Le dossier est illustré par des extraits d’« Incestum », œuvre de la photographe Elisabeth Schneider : « Durant la résidence Pollen, je me suis lancée un défi : faire enfin aboutir le témoignage de « Katherina Niestockel ». [Incestum] est un témoignage qui réduit les préjugés en miettes et pose à sa manière la difficile question du « comment agir » face à l’inceste, fléau encore tabou de nos jours. Et l’une des blessures les plus difficiles à cicatriser. L’issue de ce travail s’inscrit dans un travail de photographie ainsi que de deux multimédias de 10 minutes chacun. Le Prologue et le témoignage. Les images ont été réalisées entre 1991 et 2007 pour les portraits et en 2014 pour les visuels de Forêts. » (http://www.elisabethschneider-photographie.com/portfolio/personal/incestum/)

En complément possible :

Jeanne Cordelier et Mélusine Vertelune : Ni silence ni pardon. L’inceste : un viol institué, a-linstant-meme-mon-enfance-a-fondu-comme-neige-au-soleil/

Parmi les autres textes publiés, je signale notamment :

  • La lutte des grands-mères aborigènes d’Australie contre les « enfants placés, enfants volés », enlevés de force à leurs parents par les services « sociaux ». Vol d’enfants et vol du futur des Aborigènes…

  • Violences policières dans le contexte antiterroriste. Création d’une cellule d’écoute citoyenne à Molenbeek, des femmes contre l’impunité…

  • Portrait d’une femme kurde en armes contre Daech

  • La pauvreté ou l’envers de la carte postale suisse

  • Les robots sexuels, les poupées robotisées. Les apparences dérivant des représentations pornographiques, la déshumanisation des femmes et des utilisateurs, les femmes comme produits achetables et consommables sexuellement, la technologie et le commerce du sexe… Si tout cela en dit long sur le sexisme et la marchandisation, cela en dit aussi long sur la socialisation des hommes et leurs conceptions des désirs ou des relations sexuelles…

  • La guerre des capitons, la construction de la cellulite comme « pathologie esthétique », comme déplaisante, « la fixation culturelle sur la minceur n’est pas l’expression de l’obsession de la beauté féminine, mais de l’obéissance féminine »

  • et toujours de riches rubriques : informations internationales, dont un succulent « Les femmes se moquent de prêtres bornés et d’un iman étriqué » et l’action de Theresa Kachindamoto sur l’annulation de mariages de mineures au Malawi et culture.

Un journal de nos amies belges à faire connaître

« Nous effrayons les aigles avec notre force. Nous leur jetons des pierres avec nos frondes. Nous les chassons et nous ramassons leurs plumes pour nous en parer, ou pour les tremper dans un flacon d’encre et écrire ce magazine. »

axelle 189, mai 2016, http://www.axellemag.be/fr/

Didier Epsztajn

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