Debout !

Nuit debout n’est pas facile à saisir. Le mouvement intrigue, déroute quand il n’inquiète pas. Pourtant, il prend de l’ampleur, malgré les hésitations et le peu d’engagement de ceux qui regardent s’agiter la jeune génération sans se donner les moyens d’écouter, de ceux qui restent impuissants face à ces anonymes qui marchent à côté de leur système de pensée. Or, comprendre cette forme d’expression nouvelle, en rupture avec le monde sans voix auquel nous étions contraints, c’est découvrir l’immensité d’une plainte souterraine si longtemps enfouie sous les décombres des modernités fictives. Depuis quelques années, à l’échelle de la planète, à la faveur de situations singulières, une partie de la population s’éveille d’une longue résignation. Elle a su se faire entendre ça et là, ponctuellement au grand jour, le plus souvent sur les places publiques, en se réappropriant l’agora. De la côte est des États-Unis, en passant par le Québec, dans les années 2000, jusqu’au printemps Arabe en 2010, aux indignés espagnols en 2011, aux occupants du Parc Gezi et de la place Taksim en 2013, la protestation s’élève et circule dans un réseau souterrain et cherche sa voie à la faveur du dévoilement des forfaitures du système néolibéral. Quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, la jeune génération des précaires européens, des sans terre ailleurs, des sans toit, des sans abri, des sans travail, tous las des discours mensongers des candidats aux élections dites démocratiques, ne veulent plus être dupes d’un système dont l’objectif apparaît ouvertement comme une vaste arnaque mondiale, au service d’une minorité agissant à son seul profit.

La quête d’une véritable démocratie est bien le but des tous ceux qui se retrouvent chaque soir sur les places publiques en France. Une quête précise qui prend du temps dans sa mise en œuvre, car cette génération doit tout inventer. C’est pourquoi elle commence par le début en prenant ou en donnant la parole à ceux qui se sont tus depuis si longtemps pour avoir été expropriés de leurs droits par les dominants, exclus de la représentation politique. S’exprimer en réfléchissant est le mode d’intervention qu’elle a choisi. Les idéologies ont failli comme on le sait et la démocratie réelle, qu’ont souhaitée nos prédécesseurs, de 1789, de 1848, à l’échelle européenne, de 1871 en France, a très peu laissé de traces dans l’histoire tant les autorités se sont efforcées de rendre illusoires ces expériences qui furent classées parmi les chimères du passé. Aujourd’hui, Utopiste debout, badge qui a resurgi spontanément à la fin de la manifestation du 11 janvier place de la Nation, est présent dans les rassemblements quotidiens sur les places, symbole de réappropriation de lieux publics. L’utopie qui s’expérimente ici et maintenant n’a rien à voir avec un quelconque plan de société projeté dans un lointain avenir, elle consiste à ouvrir dans le présent la possibilité d’un autre monde en inventant de nouvelles pratiques et de nouvelles formes de vie. Aussi ces lieux collectifs, jusqu’aux quartiers des villes, sont-ils nécessaires à l’apprentissage de la parole afin de débattre des grandes questions d’actualité. Une confrontation horizontale qui cherche à s’étendre dans les coins silencieux jusqu’alors.

L’initiative qui consiste chaque soir à donner la parole à tous et toutes les présents, quels que soient leur capacité, leur statut, leur état, en leur accordant exactement le même temps, est au plus haut point salutaire et tranche avec la tradition politique verticale.

On le sait, le scepticisme croît, de prétendues « avant-gardes » cherchent à intervenir, à forcer artificiellement le rythme des convergences, à orienter vers ce qu’elles estiment être de souhaitables objectifs politiques, électoraux ou autres. Or, préparer la population qui a été dessaisie de son pouvoir d’agir souverainement, quand les mots eux-mêmes ne cessent d’être détournés de leur usage critique dans l’unique but de servir la chose marchande, quand le langage dans sa globalité est constamment orienté dans ses énoncé vers la marchandise – car tout se vend, mêmes les intérimaires sont appelés désormais « produits » –, se réapproprier le langage qui fait sens est de première nécessité. Aussi faut-il écouter d’abord pour comprendre enfin. Faire taire les bonnes intentions qui voudraient diriger le mouvement vers un « débouché politique » immédiat, devient une nécessité politique. Car il s’agit avant tout d’œuvrer au renforcement de la capacité d’auto-organisation du mouvement dans le respect le plus strict de son indépendance. Le temps de la prise de conscience de la réappropriation du langage, de la reconnaissance des expériences du passé, le temps de regarder l’autre différemment, celui de penser par soi-même, de lutter contre le dévoiement des concepts et la perversion des mots ordinaires, ce temps là est long, très long…

Le 62 mars. Le Collectif critique

http://collectifcritique.org/spip.php?article17

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