Contre la réduction de la politique

couv_3045.png« Ce livre collectif, issu d’un colloque international tenu en 2014 à Istanbul, discute les thèses d’Étienne Balibar, publiées dans Violence et civilité. Il constitue à la fois une introduction à la pensée actuelle d’un philosophe majeur, et une contribution originale à la réflexion sur les formes contemporaines de la violence et de la politique ».

Je choisis de ne parler que de deux articles. Celui d’Etienne Balibar « Violence, politique, civilité » et celui d’Ahmet Insel « Quand l’identité victimaire renforce la violence et menace la civilité ». Je n’aborde que certains points qui me paraissent indispensables dans les débats pour desserrer les contraintes, penser et agir pour l’auto-émancipation de toutes et tous, penser et construire des formes possibles de celle-ci.

Etienne Balibar parle de la violence extrême, de la possibilité ou de l’impossibilité de la politique, des fins et des moyens…

L’auteur insiste « la violence n’est pas l’autre de la politique ». Il analyse, entre autres, la « contamination des fins de la politique par ses moyens », ou dit autrement, la transformation des fins par les moyens appliqués. Il propose de discuter des degrés et des modalités de violence et essaye de penser « une civilisation politique ayant la puissance de contenir la violence en deçà de l’extrême, ou de l’y ramener ».

L’auteur n’oublie pas la dissymétrie de la résistance politique, les violences invisibles et indicibles derrières les formes sur-médiatisées, la violence « ultra-objective » de l’accumulation primitive permanente, la surexploitation, la violente expropriation des petit-e-s producteurs et productrices, (l’auteur n’oublie pas la place de l’extrajuridique » dans le fonctionnement historique du mode de production capitaliste), la destruction systématique de l’environnement, l’extrême violence « utilitaire ».

A ces violences « objectives », Etienne Balibar ajoute les violences « ultra-subjectives », les violences dites communautaires, l’obsession de purification inaccessible, les cristallisations d’intolérance, les fantasmes sécuritaires, les mises en cause de l’« être en commun », les fantasmes de menace et la « chaine de réactions mimétiques »…

Mondialisation, économie de violence généralisée, comment incorporer « des mécanismes de contrôle et d’autolimitation sans cesse plus démocratiques » dans l’Etat, lui-même facteur d’extrême violence ?

L’auteur revient sur la civilité, la prise en contre-pied des modalités dominantes de l’extrême violence, les possibles revitalisant la politique, les actes citoyens…

« Il n’y a de civilité que sur la singularité des conjonctures et des risques, au bord de la défaite, comme une qualité additionnelle de la citoyenneté, qui lui confère exceptionnellement et sur la durée son pouvoir de résister, de vivre et de s’inventer ».

Ahmet Insel pose « quelques jalons de réflexion sur la violence dans la résistance, sur la violence de ceux d’en bas ».

L’auteur parle de la place Taksim, l’« insurrection pour la dignité », du moment Gezi. Il analyse des cas de « sacralisation de l’identité victimaire » et les conséquences en terme de légitimation de la violence partidaire, légitimation intrinsèque et absolue des actes de victimes, jusqu’au boutisme de revendications « portées » par des grèves de la faim.

Il insiste, à juste titre me semble-t-il, sur ce « refus de reconnaître l’altérité, la dispute, la confrontation, l’erreur possible de ses propres positions et de ses appréciations ». La « radicalité extrême de la posture de résistant » peut conduire à « la liquidation totale de la politique et du politique »…

Il est indéniable que des processus de « sacralisation de l’identité victimaire » se substituent aux analyses et actions qui soient plausiblement compatibles avec l’auto-émancipation (dans des cadres et des rapports de force non choisis). « Le paradoxe de l’identité victimaire est d’annuler en grande partie la subjectivité du sujet, le rendant prisonnier de l’identité de son oppresseur réel ou imaginaire ». Il s’agit bien de briser les « statuts » de l’oppression, de modifier les rapports sociaux, de se transformer par l’action, de transformer les cadres de domination…

Dignité, « Elle s’invente dans l’insurrection de sujets s’arrachants à toutes les formes de « désubjectivisation », fussent-elles séduisantes, et qui luttent pour la liberté plus que le pouvoir »… D’une façon comme une autre, il nous faudra nous libérer aussi de la nasse de la violence et de la contre-violence.

Je regrette que les violences ne soient pas abordées aussi du coté de la socialisation, de la masculinité ou de la virilité…

Quoiqu’il en soit, ces deux textes, que l’on en partage ou non le détail, sont une véritable aide à penser l’émancipation.

Quelques mots, en marge de ce livre. Très naïf, je pense toujours que les livres sont publiés pour être lus, ce qui devrait supposer un minimum d’efforts pour utiliser la langue la plus commune possible. Les modes universitaires du langage et de présentation sont, pour moi, un véritable repoussoir. Non à cause de difficultés techniques mais bien par les masques posés sur l’expression de la pensée. Pourquoi systématiquement oublier de se situer socialement (par neutralité scientifique ?), pourquoi citer plusieurs auteur-e-s par page (pour montrer son savoir ?), pourquoi unifier les positions d’un auteur (variables dans les travaux et le temps) ?, etc.

Et quitte à être caricatural, que peuvent me dire sur la violence, ceux et celle qui ont soutenus la constitution néolibérale européenne, ceux et celles soutenus le régime génocidaire des khmers rouges et les exactions des gardes rouges…

Je peux comprendre, pour certain-e-s, l’importance maintenue des lectures de Karl Marx par Louis Althusser (je ne les ai jamais partagées) mais pourquoi ce silence sur les autres travaux, par exemple ceux de Jean Marie Vincent (et d’autres) sur le fétichisme de la marchandise.

Que chacun-e choisisse ses références, en fonction de son parcours est une banalité, mais lorsque l’on professe, un minimum d’ouverture me semble nécessaire (sur le(s) marxisme(s), sur les pensées anti-coloniales, sur les critiques matérialistes des rapports sociaux de sexe, etc.)

La lectrice et le lecteur ne devraient pas subir les violences des formes universitaires d’expression ou des silences et des présupposés non explicités des auteur-e-s. C’est aussi une condition de la dispute démocratique…

Etienne Balibar, Marie-Claire Caloz-Tscopp, Ahmet Insel, André Tosel : Violence, civilité, révolution

Autour d’Etienne Balibar

La dispute, Paris 2015, 184 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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