Aurora Linnea : Revendiquer la féminité, c’est paralyser le féminisme

Une féministe peut se sentir isolée aujourd’hui aux États-Unis, si elle ne s’incline pas tous les soirs devant un sanctuaire dédié à Beyoncé, si elle n’arrive pas à accepter la pornographie ou la prostitution des femmes comme un divertissement inoffensif pour toute la famille, et surtout si elle est maladroite au point de concevoir la « féminité » en termes d’inégalité plutôt que d’identité. Personne ne vous réservera une place au Feminist Manucure Jamboree ; vous devrez simplement rentrer chez vous et ruminer des stratégies pour abattre le patriarcat à vous seule, comme tous les autres soirs. Pendant ce temps, les féministes « Cool Girl » ont une tâche importante à accomplir : cela s’appelle « l’empowerment », et ce soir elles vont affirmer leur agencéité en s’épilant mutuellement le bikini à la cire chaude.

Une autre façon pour l’impopulaire féministe non féminine de passer ses longues soirées à la maison avec ses chats pourrait être de s’installer devant un documentaire ou deux sur l’ancienne époque de la deuxième vague, lorsque les féministes en sont venues à reconnaître et résister à la « féminité » comme un ensemble de marques et de comportements dictés aux femmes par la culture patriarcale. D’une certaine façon, durant cette sombre époque, les féministes considéraient la féminité comme un instrument patriarcal servant à transformer les femmes en objets sexuels et en esclaves domestiques (imaginez cela !). Les talons hauts, les gaines, et la conformité aux conventions pour demeurer baisable étaient rejetés, tout comme la propension à l’auto-rabaissement délicat dans un silence poli. Les femmes de la deuxième vague envisageaient l’abandon de la féminité comme un jalon-clé de la voie vers la libération des femmes.

Avance rapide pour arriver au soi-disant féminisme d’aujourd’hui, qui ne se soucie pas tellement de la libération des femmes, contrairement au féminisme de femmes maintenant trop vieilles pour être prises au sérieux. Nous avons mis au point une nouvelle lecture passionnante de la féminité : aujourd’hui, son analyse critique est tournée en dérision comme simpliste ou insignifiante, parce que trop « basique ». C’est plus complexe (et marrant…) de faire ce que les hommes ont toujours voulu que nous fassions.

Le féminisme contemporain tourne autour d’un reclaiming (revendication et remise en valeur) de la féminité, en particulier ces trucs super, extramarrants d’autochosification, comme les expressions « bitch » et « salope » et la capacité de se promener en talons aiguille de 10 cm. Si les hommes veulent montrer leur solidarité avec les femmes, ils peuvent eux aussi tenter de déambuler en talons hauts pour vivre pleinement la réalité d’être femme « en régime patriarcal » / « en patriarcat » / « sous patriarcat » plutôt que « dans un » ? dans un patriarcat. Même le simple fait de prendre un selfie est maintenant un acte féministe ! En faisant à nouveau de la « féminité » le centre stable de « l’identité des femmes » – ce que c’est qu’en être une – la solidarité des femmes s’est muée en une série de manifestations publiques et fières d’allégeance aux symboles et aux mécanismes de l’oppression des femmes.

La théorie qui sous-tend la remise au goût du jour de la féminité suggère que le facteur crucial de l’oppression des femmes a peu à voir avec la haine des femmes dans une société dominée par les hommes. En fait, soutiennent des féministes actuelles, la haine des femmes est simplement le produit d’une vaste conspiration culturelle pour supprimer la féminité : c’est la féminité qui est opprimée, pas les femmes. Les femmes sont simplement ciblées plus souvent par l’oppression parce que leur essence a tendance à être plus féminine.

Traitez-moi de pragmatiste indécrottable, mais pour celles d’entre nous qui sommes toujours intéressées à la libération, c’est une pilule difficile à avaler. Être une « femme » signifie différentes choses dans différents contextes culturels et situationnels, avec une des quelques régularités qui est que si vous avez un vagin, vous êtes plus susceptible d’être sujette à la violence sexuelle des hommes, d’être pauvre, et d’être achetée et vendue comme marchandise à des personnes dont le désir est de vous avilir.

La tendance « Libération de la Féminité ! » soutient, en revanche, que nous vivons dans une société qui abhorre le féminin, lequel n’est, bien sûr, rien de plus qu’un ensemble de traits neutres, apolitiques, que certains êtres humains (généralement des femmes) se trouvent à posséder. Ainsi, les personnes ayant des caractéristiques féminines (principalement des femmes) ont été amenées à intérioriser l’attitude ambiante d’anti-féminité et elles haïssent leur propre féminité de naissance. Ces personnes féminines (appelons-les « les femmes ») en viennent ensuite à se haïr elles-mêmes. Ceci est, apparemment, un problème fondamental pour les personnes emplies de féminité dans le monde aujourd’hui.

Donc, la solution féministe contemporaine, et la direction prioritaire à donner à nos efforts de solidarité, consiste à valoriser la féminité. Allez-y ! Dotez-vous d’un programme de beauté féministe ! Faites exploser vos cartes de crédit pour une virée shopping de lingerie féministe ! Soutenez votre copine en lui disant à quel point elle a l’air sexy ce soir. Allez même jusqu’à la surprendre en la sifflant si vous la croisez en voiture !

L’erreur fatale de cette vision de la solidarité centrée sur la féminité est qu’il n’est pas vrai que l’objectif du patriarcat, quand il opprime les femmes, est d’étouffer la « féminité », comme si les hommes ayant le pouvoir ne pouvaient tout simplement pas supporter la couleur rose ou les rediffusions de Sex and the City. Le patriarcat, en fait, n’empêche aucunement les femmes de fleurir dans tout le glamour de leur féminité ; la féminité n’est pas interdite et elle n’est l’« essence » de personne : pour les femmes, elle est exigée, puis punie.

La raison pour laquelle la féminité est traitée avec mépris est qu’elle a été élaborée pour rendre les femmes méprisables, justifiant la domination masculine. Comme l’a dit Sheila Jeffreys, « la féminité est le comportement de la subordination féminine », et il est impossible d’être simultanément subordonnée et puissante. Quand nous embrassons la féminité, nous jouons avec les stéréotypes sexistes – mais cette fois, pour nous-mêmes ! En embrassant la féminité, nous affirmons le concept de polarité de genre, cette fiction qu’Andrea Dworkin a appelée la cause première de l’oppression sexuelle. Et donc nous nous sabotons.

Quand des femmes célèbrent la féminité, les féministes subissent deux pertes fatales : premièrement, nous renonçons à nous connaître les unes les autres, en tant que femmes, en gardant le costume de la féminité bien cousu à notre peau ; deuxièmement, nous glorifions (et renforçons) les architectures sociales qui contraignent les femmes à des cycles de dégoût de soi, de honte, de violence et de dépendance. L’« empowerment par la féminité » ne subvertit pas le pouvoir des hommes de coloniser les femmes, psychiquement et physiquement. C’est une célébration de la réussite du patriarcat à définir ce que les femmes sont, ce que les femmes peuvent être et comment les femmes peuvent exister dans ce monde.

Le fait d’être féministe n’exclut pas nécessairement de porter du mascara, de la dentelle ou même de vous plonger la tête dans un seau de foutues paillettes rose; mais se blottir contre la féminité, comme si c’était un trésor spécial à goûter et préserver, contredit les objectifs mêmes du féminisme.

Marilyn Frye a écrit : « On a besoin d’espace pour s’exercer à une posture droite ; on ne peut simplement la faire advenir par la seule volonté. Pour redonner un tel entraînement à son corps, on a besoin de liberté physique face aux forces physiques qui le déforment pour le mouler aux contours d’une subordonnée. » Si nous continuons à célébrer la féminité, nous resterons attachées – accroupies de façon décorative, à l’intérieur de la cage, à nous enduire de brillant à lèvres, en prenant un selfie. Solidaires de la féminité, nous nous plaçons dans le camp de l’oppresseur. Ou, plus précisément, assises à ses pieds.

Aurora Linnea, initialement publié le 4 janvier 2016 sur Feminist Current

Aurora Linnea est écrivaine, artiste et recluse amoureuse de chiens, à la dérive dans le sud des États-Unis. Elle a signé le court essai This Mutilated Woman’s Head, entre autres œuvres de dissidence féministe.

Version originale :

http://www.feministcurrent.com/2016/01/04/reclaiming-femininity-crippling-feminism/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2016/04/30/aurora-linnea-revendiquer-la-feminite-cest-paralyser-le-feminisme/

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