Parler des femmes noires, sans toutefois prétendre le faire en leur nom

127994_couvDans leur préface, Arlette Gautier et Mariana Oliviera dos Santos reviennent sur la question de l’esclavage, son occultation et ses conséquences actuelles.

Brésil. L’esclavage a duré de 1530 à 1888, la traite a été effective jusqu’en 1850, quatre à cinq millions de captifs et captives (dont sept cent mille au XIXème siècle), les esclaves représentent 40% de la population au moment de l’indépendance en 1822. Elles parlent du Mouvement Noir Unifié, des luttes pour la reconnaissance du « rôle des Noirs dans l’histoire du Brésil » et l’instauration de quotas, notamment à l’entrée de l’université. Les préfacières discutent aussi des discours et des recherches au Brésil, de l’occultation des femmes esclaves, de l’érotisation de l’inégalité homme-femme, des conditions de travail, de l’idéologie nationaliste « basée sur l’idée d’une « expérience positive » de la nation brésilienne issue du métissage »…

Racialisation des rapports sociaux, place des esclaves en tant que sujet-te-s de l’histoire, travail forcé et situation spécifique des esclaves femmes. L’étude de Sonia Maria Giacomini porte sur l’analyse de journaux publiés à Rio de Janeiro de 1850 à 1888, « Il s’agit donc d’un moment très particulier où le recours à la traite n’est plus possible pour assurer le renouvellement de la population des esclaves, alors qu’elle a joué jusqu’à cette date un rôle essentiel dans la conformation des rapports sociaux de sexe, deux hommes étant déportés pour une femme ».

Les préfacières analysent, entre autres, les esclaves comme objet et non sujet, l’avortement comme « marque de résistance à l’oppression », la fonction de nourrice « mère-nègre », les femmes comme objets sexuels et la banalisation du viol, les violences entre femmes maitresses et femmes esclaves, « Il n’existe pas d’union féministe face à l’ordre établi », les refus des esclaves d’être assimilé-e-s à un objet, les manifestations quotidiennes de la résistance des esclaves, les actions légales « L’analyse des actions légales, notamment des procès, montre que les négociations des esclaves pour de meilleures conditions de travail et de vie ont été quotidiennes, qu’il s’agisse de la liberté religieuse, du repos du dimanche, du travail qu’ils et elles effectuaient clandestinement afin d’acheter leur affranchissement », les révoltes individuelles et collectives, les communautés de fugitifs et fugitives (quilombos), « de multiples actions ont été menées conjointement par des femmes et des hommes africains, métis brésiliens, esclaves de plantation, marrons, esclaves domestiques. C’est leur association qui a permis d’instaurer le rapport de force nécessaire à l’élimination du système esclavagiste ».

Arlette Gautier et Mariana Oliviera dos Santos évoquent aussi des recherches, des spécificités de l’esclavage brésilien, le mensonge d’un esclavage débonnaire, et d’un métissage harmonieux…

« La mémoire du passé esclavagiste rappelée par les descendants des esclaves contribue de façon essentielle à soutenir la construction de la confiance, de la fierté et de la lutte pour la mise en place d’une démocratie raciale effective, qui ne soit pas fondée sur la négation de l’héritage du passé ».

Dans son introduction publiée avec l’aimable autorisation des editions iXe, introduction-de-sonia-maria-giacomini-a-son-ouvrage-femmes-et-esclaves-lexperience-bresilienne-1850-1888/

Sonia Maria Giacomini souligne l’oubli des positions de classes dans les études sur les femmes, « La « femme » universelle et abstraite n’existe pas », les femmes réelles sont insérées « dans des classes sociales historiquement déterminées »…

On ne peut étudier les réalités sociales en se basant sur des modèles abstraits ou historiques étrangers aux rapports sociaux, et à leur imbrication particulière, qui ont modelés la société brésilienne.

« Vouloir comprendre la formation du prolétariat brésilien sans analyser la transformation des esclaves en travailleurs libres est impossible, de même qu’il est impossible d’évaluer ce que l’esclavage a légué aux femmes des classes exploitées – en particulier aux femmes noires – et aux femmes des classes dominantes si l’on ne prend pas en compte la situation des femmes noires esclaves, les rapports dans lesquels elles s’inséraient en tant que femmes et en tant qu’esclaves ».

Il s’agit donc bien, au delà du vocabulaire choisi, de « racialisation des rapports sociaux », de la « place de l’esclave en tant que sujet de l’histoire », comme l’on souligné les préfacières.

L’auteure parle d’un « double silence » sur les femmes et sur les classes exploitées, du mythe « la nature clémente et paternellement patriarcale de l’esclavagisme brésilien », des rapports « maître-femme esclave », « maîtresse-femme esclave », « enfants blancs-femme esclave », de patriarcat, de travail…

« Pour résumer, l’étude du rôle social et des conditions de vie des femmes esclaves nous paraît fondamentale pour 1) réélaborer l’histoire de l’esclavage brésilien et 2) analyser certaines des racines historiques de la situation actuelle des femmes au Brésil, en particulier des travailleuses noires ».

Les femmes esclaves, la question de la reproduction, l’avortement et l’infanticide comme forme de résistance des femmes esclaves, « La liberté des ventres »…

« Les notions d’intimité, de famille se rapportent à une sphère particulière à laquelle les esclaves n’ont pas accès du fait de leur condition de « chose » ».

Sonia Maria Giacomini rappelle que « c’est le ventre maternel qui détermine la condition des rejetons » et indique que dans les textes, la seule référence existante est celle de la relation « femme esclave-enfants ».

Elle souligne la loi du « Ventre libre ». Cette proposition de libérer les ventres esclaves « est à l’origine de la première mise en échec de la condition de « chose » des femmes esclaves ». Elle insiste aussi sur le manque d’attention porté à la maternité des femmes esclaves, à la méconnaissance de la subjectivité de ces femmes, le conflit entre les pratiques sociales courantes et l’idéologie chrétienne dominante, « La négation du statut d’êtres humains aux esclaves allait nécessairement de pair avec la négation de leur subjectivité, qui fut violée, récusée, ignorée, surtout dans les relations de type familial qu’ils et elles pouvaient établir les uns avec les autres : mère esclave-enfants, père esclave-enfants, homme-femme esclaves ».

La fin de la traite (im)pose, pour les blancs propriétaires, des modifications sur la (re)production des esclaves.

Femmes-esclaves et « fonction de nourrice », exclusion des enfants esclaves, « Pour que l’esclave devienne la mère nègre de l’enfant blanc, il fallait lui interdire d’être la mère de son enfant nègre », intégration de la femme esclave « au cycle reproductif de la famille blanche ». L’auteure revient sur les stéréotypes élaborés autour de la « mère-nègre » et la construction des représentations de la soit-disante « nature particulière » de l’esclavage au Brésil.

Il ne faut pas oublier l’« appropriation de leur corps au titre d’objet sexuel de l’homme blanc », l’exploitation sexuelle, l’utilisation des femmes esclaves comme objet sexuel. L’auteure parle de double condition de « chose appropriée » et de femme, de femmes repoussées « à la marge des modèles moraux et religieux à l’honneur dans la société », d’« éventualité permanente » à la « sollicitation » sexuelle,

Sonia Maria Giacomini analyse aussi les relations entre « les maitresses et leurs esclaves », le traitement différencié des corps, le cafuné, le libre cours de l’expression… et déconstruit le mythe de l’« esclave docile et passif »…

« nous avons la conviction qu’il est fondamental de faire reconnaître, au sein des discours féministes, la pertinence d’un discours spécifique tenu par les femmes noires sur les femmes noires, tout comme il est fondamental de faire reconnaître, au sein des discours émergents du mouvement noir, la pertinence d’un discours spécifique tenu par les femmes sur les femmes »

Un ouvrage important contre les mythes de l’esclavage débonnaire ou clément, la passivité inventée des esclaves et une porte ouverte pour des recherches approfondies sur l’imbrication des dominations subies par les femmes, ici les femmes-esclaves.

Préface

Introduction

1.Les femmes esclaves et la question de la reproduction

2.La « famille » esclave

3.Les « mères nègres »

4.L’exploitation sexuelle

5.Les maîtresses et leurs esclaves

Conclusion

En complément possible :

Francine Saillant : Le mouvement noir au Brésil (2000-2010). Réparations, droits et citoyenneté, droits-humains-reconnaissance-et-reparations/

Sonia Maria Giacomini : Femmes et esclaves

L’expérience brésilienne 1850-1888

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2016, 158 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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3 réponses à “Parler des femmes noires, sans toutefois prétendre le faire en leur nom

  1. Voila qui confortera chacun dans le rejet de la lecture « light » (allant jusqu’à l’annonce d’un négationnisme) de l’esclavage des Noirs et de ses codifications. Parmi des « historiens » français actuellement bien en cour il en est qui introduisent le chapitre « femmes esclaves » avec le récit d’un infanticide commis par une femme noire sur son nouveau né noir, qu’elle espérait blanc et oublient de mentionner la très significative fréquence des avortements « pour ne pas donner naissance à un esclave ». Il en est qui s’échinent à nous parler des « aspects positifs » de l’esclavage. Il en est qui, à propos du Code Noir français, parlent de « médiation positive entre le roi et l’esclave ». Dans sa dernière prestation (mai 2016) la revue Hérodote pousse l’obscénité jusqu’à se demander si, loin d’être un « crime contre l’humanité », l’esclavage ne serait pas plutôt une simple « infraction au Code du travail ». SIC. Nous en sommes là

    • De nombreux infanticides étaient aussi le fait des maîtres ou des maîtresses. Sonia Giacomini le précise.

      • C’est justement pour ça que l' »historien » qui s’attarde, en plusieurs de ses livres, sur l’épisode en question, ferait mieux de préciser « d’où il parle » et « pour quoi faire » plutôt que de se gargariser de sa « neutralité parfaite » et de tirer à boulets rouges contre ceux qui abordent l’horreur de la traite et de l’esclavage en essayant d’adopter le point de vue de « ceux d’en bas »

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