Mode pudique

Le 7 avril, sur France Inter, après 7h

Réflexion d’avril qui s’effiloche cette année au cours de jours froids et venteux, à l’écoute des média qui s’agitent autour de cette mode émergente, au cœur d’un contexte où l’islam est devenu un épouvantail qui effraie nos sociétés se revendiquant chrétiennes, occidentales, démocratiques. Mais elles ont oubliés l’essentiel d’elles-mêmes : elles sont capitalistes alors qu’elles s’arque-boutent sur une vision qu’elles ont de leurs valeurs et leur identité.

Il est reproché aux sociétés de haute couture ou de prêt à porter de lancer ces lignes de modes dites pudiques. Elles auraient mieux à faire ?! Que non, elles font ce qu’elles doivent faire si elle veulent survivre dans ce monde : se placer le plus rapidement sur un nouveau marché, répondre, voir anticiper une demande. La condition de leur survie est d’optimiser leurs profits pour survivre, être créatrices de valeurs… sonnantes et trébuchantes, les seules qui contenteront leurs actionnaires. Leur identité est là et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Pour y parvenir, elles réduisent les individus à l’usage qu’elles en ont : moyens de production, consommateurs de produits permettant de réaliser des profits, telles sont les valeurs en cours.

Nous sommes effrayés par cette violence : la perception d’un autre que nous comprenons comme étranger hostile, mais dont nous ne sommes par innocents et qui revient en boomerang nous terroriser, qui pulvérise l’idée que nous nous faisons de nous même. Et nous oublions que l’identité n’est qu’un instant T, qu’elle est par essence changeante, vivante, mortelle, j’irais même jusqu’à dire opportuniste, adaptation à un moment, un événement, une personne. Quant à nos valeurs, nous les voyons un peu comme Obélix se voit : nous en avons une image faussée par notre désir aveuglant d’idéalisation renforcé par le déni de réalité. Plus nous avons peur, plus nous nous voilons la face… Ce qui me permet d’avancer sur le sujet de la mode dite pudique et du fameux voile islamique !

Sujet récurrent, on parle du voile des filles identifiées comme musulmanes et de la mode dite pudique en les liant à une appartenance religieuse et culturelle qui semble s’opposer à la notre. Cette opposition qui nous met en danger, nous agresse, révèle que cette mode et leurs « fashion victimes » sont perçues en dehors de notre culture et même attentatoires. Sous jacent, nous ressentons une agression extérieure : du voile et de la robe comme instrument de guerre !

Justifiant notre hostilité, on désigne l’humiliation des femmes qui adoptent cette mode, soumises à un dictat patriarcal et religieux, ainsi chosifiées et on l’oppose à la mode mini-jupes et talons aiguilles ou celles de nos grands couturiers occidentalisés ; parce que évidemment, ces femmes mannequins ou tentant d’y ressembler, ne sont pas humiliées par les oripeaux souvent mal commodes qu’elles portent ! Ce n’est absolument pas une humiliation faites aux filles que de faire croire qu’il va de leur identité féminine de se peindre la figure et les ongles, de s’épiler les jambes et les aisselles, de se jucher sur des talons, de se vêtir de falbalas ou de se gainer dans des pantalons trop étroits… autant d’impératifs qui les soumettent à des régimes alimentaires contradictoires, des soins esthétiques qui peuvent aller jusqu’à la mutilation, un centrage sur soi comme un corps à exposer… car la mode ne se réduit pas qu’à une question d’apparence mais à des racines et un sens bien plus profondément social. C’est bien d’emprise sur le corps des femmes dont il est question depuis le début, et le plus évident est qu’elles seront bien empêtrées pour s’émanciper quand le voyeur, le voleur ou le violeur les interpellera… ni taillées, ni nourries, ni entrainées ni éduquées pour se défendre, elles l’auront bien cherché à être aussi stupides et à croire ce que la presse féminine dont elles se repaissent leur enjoint de faire et d’être. D’ailleurs, s’il leur reste un soupçon de réflexion, elles pourront utiliser leur talon aiguille comme une arme, redoutable, si elle est bien maniée…

Mais la mode, quelle soit pudique, populaire ou haute couture est-elle autre chose qu’un système d’humiliation… volontaire puisque les victimes de la mode le sont volontairement. Puisqu’elles le veulent bien ! L’humiliation étant le plus sûr moyen d’affaiblir les personnes que l’on domine et s’approprie, en ce qu’elle les précarise psychiquement les rendant ainsi influençables, dociles, maniables…

Ceux qui nous parlent d’humiliation précisent toujours qu’il s’agit de celles de La Femme, rarement des femmes. Ils signifient par là qu’ils parlent d’une certaine idée qu’ils se font d’elles, d’une image, d’une représentation à laquelle les femmes réelles doivent se conformer. Ils évoquent une idée de La Femme Occidentale versus La Femme Musulmane qu’on prétend dissimulée et humiliée sous un voile pudibond. Mais, c’est une représentation, « on » signifiant les hommes dans un tout unifié par l’idée qu’on se fait de la Femme telle qu’on l’idéalise, leur création. La vision des femmes qui se vêtent, n’est jamais entendue, leurs motivations, leurs contraintes, leurs désirs sont ignorés. Dans la vie réelle, les femmes sont le plus souvent plus intelligentes, diverses et complexes pour se laisser réduire ainsi… de même que les hommes en particulier qui se distingue de « on »…

Dans tous les cas, le corps des femmes est pris dans le regard des hommes, le seul à lui donner sens, que son exhibition soit pudique ou impudique, toujours sexualisé. C’est le regard du dominant qui donne sens à ce que l’on est, ce que l’on fait. C’est son idéologie qui fournit notre grille de compréhension, système de pensée imposée. Du regard à l’emprise, c’est bien de la disposition du corps des femmes, dont il est question. Avec, sous jacent, cette dichotomie corps/esprit qui légitime cette appropriation : le corps est objet, au sens de chose, outil, véhicule et l’âme, l’esprit reste libre. (mais les femmes en ont elle un ? il n’y a pas si longtemps que cette question se posait sérieusement par des religieux, catholiques ceux-là !)

Qu’est ce que la mode ? Une manière d’être de faire, de penser, une convenance, un commerce. Un vivre ensemble consumériste. La question de l’idéologie, du conformisme et de la conformité est posée par la mode. Regard du photographe qui capture le corps des filles en parade. Idée de la Femme dans la tête des hommes. Et pour elles, il s’agit de se conformer à l’idée qu’elles se font de l’idée que les hommes ont d’elles. Suivre la mode, c’est signifier sa féminité, parce qu’évidement, et très profondément, la féminité n’a rien de « naturelle », c’est une construction sociale très fragile en perpétuel ravalement. Il est impératif de paraitre femme, différente d’homme, féminine, c’est à dire prise dans le regard des hommes. Désirable, c’est à dire désirée et non désirante, où si elle l’est c’est désirant être désirée. Bonne à prendre donc sous emprise. Le conformisme est une sorte de contrainte invisible à laquelle on se plie volontairement, croyant choisir tel style de vêtement, telle religion, telle profession. Il s’agit en réalité d’un réseau d’influences qui nous façonne et nous oriente vers ce que nous croyons être, notre identité de femme ou d’homme, naissant, grandissant, évoluant dans telle culture, telle société. Nous croyons être libre, mais nous avons été éduqué. Et d’ailleurs, nous appartenons à notre famille, à notre société, à notre culture, à notre religion bien avant qu’elles nous appartiennent.

Claude Renoton Lepine

CHOLLET Mona, 2012, Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine, la découverte, Paris.

MARDON Aurélia, Déc.2006, La socialisation corporelle des préadolescentes, thèse de sociologie, Nanterre.

REMAURY Bruno, 2000, Le beau sexe faible, les images du corps féminin entre cosmétique et santé, Grasset, Paris.

De l’auteure :

Contrat sexuel, contrat social, contrat de travail… : contrat-sexuel-contrat-social-contrat-de-travail/

Raclée antiféministe. Ou quelques réflexions après lecture d’Andréa Dworkin : raclee-antifeminisme/

La construction identitaire des adolescentes face au genre : ce-qui-doit-etre-visible-delles-cest-leur-corps-sexualise/

2 réponses à “Mode pudique

  1. Bonjour, bravo pour votre article très intéressant! Je suis de marseille et je suis intriguée par ce sujet. Grâce à votre site que je viens découvrir au hasard d’un surf, je vais en apprendre davantage. Amicalement.

  2. Oui nous avons été éduquées en tant que femmes issues de traditions chrétiennes tout comme les femmes musulmanes le sont dans leur religion. Le marché de la mode se sert de cette éducation pour lancer des produits qui vont se vendre, tout comme le marché à enregistré le processus de libération des femmes. Les femmes du MLF et tous les journaux féministes ont contesté l’utilisation de l’image des femmes dans la publicité qui est une déshumanisation des femmes réelles

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