Fin de cycle ou nouvelles perspectives pour la démocratie ?

Pendant la décennie des années 2000, l’Amérique latine a connu une période d’abondance économique marquée par l’exportation de matières premières en particulier vers la Chine. Durant ces années d’économie favorable, des régimes politiques progressistes sont arrivés au pouvoir dans un certain nombre de pays et les transformations qui ont eu lieu ont permis à environ 232 millions d’habitants de sortir de la pauvreté. Ils ont obtenu l’accès à l’éducation, au travail, à la santé, et une centaine de millions a accédé à la classe moyenne.

La période d’abondance économique et d’intégration régionale

L’emploi, les salaires, le logement social, la construction d’infrastructures ont connu un bond remarquable. Les rentes obtenues grâce aux prix favorables du pétrole et des matières premières telles que le soja, le bois, les minerais ont permis de mettre en place des politiques sociales très ambitieuses telles que ≪ Bourse famille ≫ et le plan ≪ Faim Zéro ≫ au Brésil, l’≪ Assignation universelle par enfant ≫ en Argentine. Le ≪ bon scolaire Juancito Pinto ≫, la ≪ rente Dignité ≫ en Bolivie, le programme Missions au Venezuela (pour améliorer le logement social et l’éducation, le travail, la santé) ne sont que des exemples de cette recherche de justice sociale.

Ajoutons que ces pays ont lutté efficacement contre la domination historique de la région par les Etats-Unis et ont développé des diplomaties et des concertations mutuelles visant à obtenir une autonomie politique et économique grâce à la création d’organismes d’intégration régionale tels que : l’Alliance Bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), la Communauté des Etats d’Amérique Latine et de la Caraïbe (CELAC), le Marche commun du sud : Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay et Bolivie (MERCOSUR) et Union des Nations Sud-Américaines (UNASUR). Le Brésil a également mis en place un partenariat avec les pays de la Ligue arabe et un autre avec l’Afrique.

La fin d’un cycle ?

Apres cette période de prospérité, l’Amérique Latine subit des difficultés liées a des éléments de politique internationale et a l’approfondissement de la crise de l’économie mondiale. En effet, la baisse des prix des matières premières, la montée du taux du dollar, le changement de modèle économique de la Chine ont une incidence importante sur les exportations qui sont désormais en diminution. En conséquence, pour la première fois en 2014, la pauvreté n’a pas baissé dans la région, qui aura connu en 2015 sa plus faible croissance depuis 2008 (0,4%). L’extrême pauvreté a même à nouveau augmenté.

La région commence à connaitre des changements d’orientation politique au point que les politologues et autres analystes se demandent s’il s’agit de la fin d’un cycle.

Les récentes élections au Venezuela ont donné à une coalition hétérogène à dominante de droite, la majorité au Parlement après 17 ans de ≪ Révolution Bolivarienne ≫.

En Argentine, le nouveau Président, Mauricio Macri, a déclare vouloir revenir au néolibéralisme en prenant dès son arrivée au pouvoir diverses mesures dans ce sens.

En Bolivie, lors du referendum pour une réforme de la Constitution permettant une nouvelle réélection de l’actuel président Evo Morales, le ≪ Non ≫ l’a emporté avec 51,4% des voix.

Un modèle économique dépassé

Le modele économique suivi par les gouvernements progressistes est resté celui qui existait depuis deux siècles, basé sur les ≪ rentes ≫ : les politiques de progrès social résultent des bénéfices occasionnés par l’exportation des matières premières, sans qu’ait été mise en place une politique d’économie productive permettant de diminuer la dépendance à l’exportation des matières premières et d’obtenir ainsi la souveraineté alimentaire.

Il apparait clairement que ces deux siècles de dépendance économique ont provoqué des causes structurelles et culturelles qui rendent très difficile l’organisation à court terme de la diversification de l’économie. Il faut également signaler que, dans aucun de ces pays, il n’a été possible d’aboutir pleinement à une démocratie participative à même de faciliter une véritable transformation des structures économiques.

Une absence de projet global de société

Un autre facteur important a été le déficit d’un projet de société qui alimente les courants populaires n’ayant pas joué un rôle protagoniste dans le processus de changement. Or, l’enthousiasme populaire ne peut se maintenir seulement avec les mesures d’amélioration économique. Le mouvement politique électoral qui permet la conquête du pouvoir s’assoupit dans la gestion des dossiers immédiats et, dans une certaine mesure, quand il n’y a pas d’élargissement des modes de participation populaire dans les changements recherches, les bases sociales se démobilisent.

Le pouvoir des médias

En Amérique latine, les médias ont été un ennemi important pour tous les gouvernements progressistes.

L’exemple de l’Argentine est éclairant : en 2009, pendant le mandat présidentiel de Cristina Kirchner, une loi visant à réguler le paysage audiovisuel argentin, approuvée après 4 années de bataille juridique, a contraint le Groupe Clarin à se séparer des chaines de radio et télévision. Pour le rapporteur spécial de l’ONU, cette loi a été, pour l’Amérique latine, un modèle de démocratisation et de déconcentration et a facilité l’accès de tous aux médias. Les dispositions du nouveau Président Mauricio Macri visent à rétablir la vieille méthode de subordination du mécanisme régulateur des médias et télécommunications au Président de la République.

Au Brésil, le président Lula da Silva a également présenté, lors de son mandat, un projet de loi destiné à encadrer le secteur des médias. Ces mesures visaient à en réglementer le contenu et à réduire la concentration de la propriété des organes de presse, dans un pays ou quatorze groupes familiaux possèdent 90 % du marché de la communication.

Malgré tout ce pouvoir, les changements commencent à se faire sentir, des réseaux sociaux progressistes, des radios communautaires et des sites web se développent tandis que de plus nombreux journaux alternatifs sont publiés. N’oublions pas de citer le fléau de la corruption qui affecte les sociétés dans leur ensemble et n’a pas épargné les gouvernements progressistes de cette région. Il s’agit d’un problème politique qui compromet l’éthique publique. Souvent ces affaires sont liées aux médias comme cela a été le cas au Brésil mais pas seulement.

Vers une démocratie participative plus inclusive pour les nouvelles générations

Mais ce qui est sans doute le plus important, c’est que de nombreux jeunes, qui atteignent l’âge de voter dans les pays dotés de gouvernements progressistes, ont l’impression de n’être que les spectateurs et non les protagonistes de ces processus. Ce constat montre bien qu’il est nécessaire d’amorcer le passage d’une démocratie représentative affaiblie à une démocratie participative plus inclusive pour que ces générations accèdent à la vie politique.

Chaque citoyen pourra alors prendre conscience de son pouvoir et devenir l’acteur-constructeur d’un projet social collectif (mouvements ou fronts populaires ? coopératives politico-citoyennes ?).

Il faudra réinventer des formes d’action politique plus inclusives pour poursuivre et approfondir les transformations, renforcer les organisations sociales et les mouvements populaires indépendants de l’Etat, sans lesquels les gouvernements en place n’auraient pas pu réaliser les changements engagés depuis le début du siècle.

Sonia Fernandez-Lauro, Militante altermondialiste et des mouvements défenseurs des droits humains.

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