Grand succès de la Fête du Vivre Ensemble à Marseille

Tous les media nationaux étaient venus rendre compte des difficultés de Nuit Debout dans les quartiers Nord de Marseille. Aucun n’était là pour décrire le succès spectaculaire du rassemblement festif contre le FN. Pourtant on sait maintenant que la réserve de résistance est là, massive, chaleureuse, quand les conditions sont données.

Avec la quasi victoire de l’extrême droite en Autriche, les scores annoncés ou déjà réalisés par le FN en France, l’idée, terrifiante, s’installe d’une tendance irrépressible. Et que, de plus, les populations les premières visées, accusées en permanence d’être de la graine de terroristes, demeurent atones quand le danger grandit. Tout ceci a, malheureusement, du vrai. Mais la réserve de résistance est là quand même, en masse, quand les conditions sont données. C’est la preuve apportée dans les 13ème et 14ème arrondissements de Marseille. Ceux là mêmes qui ont été conquis en 2014 par le FN dirigé par Stéphane Ravier. Elu à l’époque par moins de 18% des inscrit-e-s, donc grâce à l’abstention hyper massive des grandes Cités populaires qui représentent près de 40% de la population d’un secteur de 155 000 habitant-e-s.

Mais il fallait manifestement prendre le temps de mesurer qui était Ravier. Multipliant les déclarations plus provocatrices l’une que l’autre et laissant éclater son mépris touchant à la haine justement pour cette partie de la population, à forte majorité musulmane comme on sait. Dans un reportage de FR3 le Maire avait lâché un tonitruant « Je t’en foutrais du vivre ensemble », affirmant sans mollir plus tard que « les gens ne veulent pas vivre ensemble… et si vous les forcez ; alors ils se détestent. Toute l’histoire de l’humanité l’atteste. Si vous mélangez un groupe qui s’installe sur une terre qui n’est pas la sienne, alors c’est la guerre ». Alors il fallait relever le défi, prouver non que le vivre ensemble était une réalité facile (il reste à conquérir) mais que son souhait et sa possibilité ne faisaient pas de doute. D’où l’idée de commencer à le prouver par nous-mêmes, d’en bas, au-delà des seules proclamations. Par l’organisation d’une fête commune justement destinée à le montrer.

Le succès a dépassé les plus grandes espérances. Il s’agit du plus grand rassemblement connu « à vocation politique » sur ces quartiers nord de la ville. Le Journal local La Provence annonce plus de 4000 personnes, dans leur écrasante majorité issues de Cités de la zone. Une fantastique atmosphère « familiale », avec beaucoup de femmes, mais aussi (c’est pas souvent) les pères. Du sport (rugby, boxe), des animations enfants combles une grande partie de la journée. Du classique (maquillage et ludothèque), mais aussi de la création de textes, de la « découverte de la couleur dans les assiettes ». Des expos pour les petits et les grands : comparaison des lois et campagnes idéologiques entre l’Allemagne des années 30 et la France d’aujourd’hui par les enseignant-e-s de l’université voisine, une fresque réalisée par un centre social de visages d’enfants projetés sur les tours de la cité et qui s’appelle « le droit de rêver »…

Et de la musique, de la musique sous toutes ses formes. De Brassens au blues, au rock et au rap. Un des clous étant la « chorale du vivre ensemble », 150 enfants des écoles. Sans accord de l’Inspection d’Académie, mais sans son hostilité non plus, et donc sur la base du volontariat des parents. L’autre clou étant la chorale en arabe Ibn Zaydoun. Mais (je ne veux me fâcher avec personne), tout le reste étant aussi « un clou »…

Plus les cathos du CCFD, plus une aide juridique tout venant, avec une juge prudhommale. Et la présence syndicale ou de RESF. Plus une myriade de structures proposant de la nourriture préparée aux alentours.

La nature politique du rassemblement ne faisait pas de doute, puisqu’il s’agissait de protester contre les déclarations insultantes et la politique du Maire. Mais la structure invitante était purement associative (61 associations), toutes du coin, ou, comme pour les syndicats, représentés par les militant-e-s du quartier. Après une année de réunion « entre soi », l’indépendance vis à vis des partis était en effet devenue la condition de l’élargissement. Pour deux types de raisons. La première est de se protéger de Ravier, toujours prompt à mettre tout ceci sous l’égide la manipulation (du FG en général), et donc de se protéger contre toute accusation de « récupération ». Mais plus fondamentalement, l’autre raison est le profond rejet des partis quoi qu’il en soit. Deux débats ont été organisés, sous des formes peu habituelles. Le premier introduit par une reprise des techniques du théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal, le second sur le mode « on refait le conseil » autour des déclarations du Maire. Lors des débats, si l’hostilité au FN était centrale (on était là pour ça), bien vite ça s’est élargi. Après des « on a eu tort de le laisser passer » faisant référence aux choix de l’abstention qui fut celui de beaucoup de présent-e-s, cela s’est étendu au pourquoi de la chose. La mise en cause de Gaudin (Maire LR de Marseille) puis du PS (qui a dirigé la Mairie de secteur pendant 18 ans avant la victoire du FN) : « ça fait trente ans qu’on nous laisse tomber ». On peut lire les thèmes abordés bien résumés par les articles de La Provence et de La Marseillaise. Bien que peu développés, on peut supposer que ceux liés au logement, à l’école, au chômage sont compris dans « les trente ans » de mépris. En revanche rien sur les trafics, sur les assassinats, sur la police. Mon interprétation est que c’est par volonté de « dignité ». Que dire de ces choses là qui ne soient vite « glissantes » ? Mais aussi, malgré les films et les médias, parce que ce n’est pas le quotidien de la majorité des marseillais -e-s même pour les quartiers nord. Ce qui ressortait : la volonté de « se bouger », de ne plus laisser parler à sa place, de s’investir pour faire changer les choses localement. « Lutter ensemble pour vivre ensemble ». Le seul thème politique global fut celui de l’abandon de la promesse du droit de vote pour les étrangers. Dans une zone qui est pourtant à plus de 90% « française », on mesure l’effet symbolique de cette trahison.

Mais au-delà, la relation avec les thèmes plus globaux n’a rien d’une évidence. En pleine mobilisation contre la Loi Travail la seule référence à ceci est venue des militant-e-s syndicaux patenté-e-s. Et il me semble, jamais repris. Je ne suis pas certain que beaucoup des gens présents aient participé aux actions de la semaine sur ce sujet…

Enfin, et comme toujours dans les mobilisations de ces quartiers le rejet du mépris, l’affirmation du vivre ensemble s’est faite massivement par l’aspiration à la reconnaissance de la revendication « républicaine ». Renvoyant à Ravier le fait de ne pas l’être, justement. Comme l’a dit une organisatrice, « Nous sommes ici à cause ou grâce à Stéphane Ravier qui demande d’aimer La France. Nous lui répondons : aime ce pays tel qu’il est, coloré, diversifié. C’est à toi de t’adapter ». Contrairement à ce qui est répété jusqu’à la nausée, ou à ce qu’on peut lire par ailleurs, aucune crispation identitaire, bien au contraire. La volonté que soit reconnue dans un vrai cadre républicain le droit à vivre comme on l’entend, et ensemble. De même si la mise en cause du racisme contre les musulmans fut une banalité de toutes les interventions, puisqu’il va de soi que son rejet ici est la condition même au premier chef du « vivre ensemble », repris par tout le monde, la religion au sens propre et direct ne fut ni une entrée, ni une référence, encore moins un problème.

Les trois piliers de la mobilisation ont été les centres sociaux et assimilés d’un côté, les écoles de l’autre, et enfin le monde de la culture. Pour les premiers pourtant malgré le refus de s’engager de certaines structures pourtant classées à gauche. A la fois par respect « institutionnel » (« ils ont été élus ») et par crainte pour leur financement. Les autres ont montré quand même une belle capacité de regroupement. Les écoles, dans leurs deux composantes, instits et mères de famille, ont montré, une fois de plus que c’est le lien principal qui subsiste dans nos quartiers. Il faudra aller expliquer aux familles ce que j’ai entendu dire parfois dans les rangs de la gauche « radicale chic » comme quoi c’était là la colonne vertébrale du racisme d’Etat… Enfin le secteur culturel local (qui sortait d’une résistance largement victorieuse contre une tentative de liquidation de la Mairie d’extrême droite) a donné son savoir faire, montré les liens tissés avec les populations qui, malgré les tombereaux d’insulte à leur sujet, y sont manifestement profondément attachés.

Ravier n’a pas daigné venir vérifier si, finalement, on pouvait éviter la guerre et « vivre ensemble » par milliers le temps d’une fête. Au demeurant sans l’ombre d’un problème à part les inévitables insolations des imprudent-e-s.

Et maintenant, on sait que c’est possible. Et que…les difficultés commencent pour savoir comment poursuivre. Que ceci ait suffi à faire reculer le racisme et Ravier et/ou les politiques libérales, on peut en douter malheureusement. Mais enfin on a la preuve que les possibilités existent.

Samy Johsua

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