La Balade d’Hiroshima

(Hiroshima – Japon, 27 Mai 2016)

Vous ne confondrez pas, chers amis, avec La Balade de Narayama, film japonais de Shohei Imamura, Palme d’or au Festival de Cannes de 1983, tragique évocation, dans le Japon de la fin du XIXe siècle, de la coutume pour les vieux parents, aidés par leur fils aîné, de quitter leur village et d’aller mourir volontairement au sommet de Narayama, la « montagne aux chênes ». Narayama, c’est là que se rassemblent les âmes des morts.

Ne confondez pas ! C’est à Hiroshima que le Président Obama est allé se balader.

Le 27 Mai, pour vous aujourd’hui ou demain, selon la date où vous ouvrirez cette chronique, le Président Barak Obama, Prix Nobel de la Paix, de retour d’un G7, à quelques mois de la fin de son deuxième et dernier mandat, rendra visite, la première d’un président américain, à la ville martyre d’Hiroshima. Visite hautement symbolique.

Le 27 Mai ! Et non pas le 6 Août, date anniversaire du premier feu atomique sur notre planète. Car qui dit anniversaire, dit bien souvent vœux ou regrets les plus sincères. Et de cela, il ne saurait être question.

(Les cigales se font entendre, le soleil brille. Il fait déjà très chaud en cette matinée du lundi 6 Août 1945, à Hiroshima. 8h15. Un bombardier apparaît dans le ciel et largue son engin de mort. Sur 1,5 km autour du point d’impact, la température est cinq fois plus élevée qu’à la surface du soleil. Il y a déjà 80 000 morts et, dans ce chaudron de goudron noir et bouillant, ce n’est que le début du cauchemar pour des dizaines de milliers d’autres victimes brûlées, irradiées, contaminées. Une minute après explosion, un nuage en forme de champignon, composé de particules radioactives s’élève jusqu’à 17.000 m. La pluie arrive. Une pluie noire qui éteint les flammes des incendies, mais qui, formée dans le nuage mortel, va elle aussi se révéler contaminante et destructrice. L’ère atomique a commencé.)

Contrairement à l’Allemagne et à son chancelier Willy Brandt s’agenouillant le 7 Décembre 1970 à Varsovie, et demandant pardon pour l’écrasement par les nazis du soulèvement du ghetto de Varsovie ; contrairement à la France et à son président Jacques Chirac parlant le 16 Juillet 1995, lors de la commémoration de la Rafle du Vel’ d’Hiv’ de 1942, « des heures noires, souillant à jamais notre Histoire, une injure à notre passé et à nos traditions » ; Barak Obama, lui, ne s’agenouillera pas. S’excusera-t-il ? Les États-Unis ne s’excusent jamais ; l’idée de contrition leur est étrangère.

Le génocide du peuple indien ? Une simple matière à fabrique de westerns. Le Vietnam sous les tapis de bombes, le napalm et les défoliants ? Rambo en est revenu plus fort que jamais.

(Il est 7h30 du matin, le 16 Mars 1968, à My Laï, petit hameau côtier de la province de Quang Ngaï (Centre-Vietnam). La compagnie Charlie de la 23e Division d’Infanterie américaine, sous les ordres du lieutenant Calley, massacre 504 paysans sans défense, hommes, femmes, vieillards et enfants. Oradour-sur-Glane en Asie ! Après la tuerie, le lieutenant Calley, assis dans son hélicoptère, fait le V de la victoire. La photo est encore exposée au Musée de l’US Army. Seul inculpé pour ce crime de guerre, le lieutenant Calley, le massacre révélé par un journaliste américain Seymour Hersh en 1969, sera condamné en 1971 à la prison à vie. Et gracié par le Président Nixon en 1974.)

Hiroshima, puis Nagasaki quatre jours plus tard. 200 000 morts. Nécessaires pour contraindre le Japon à capituler et sauver 500 000 G.I., lesquels auraient péri dans un assaut terrestre de l’archipel. Voilà la version du Président Truman, le donneur d’ordre du feu nucléaire des 6 et 10 Août 1945. Nécessaires pour la victoire de la démocratie et de la liberté.

À ceux qui n’acceptent pas cette éhontée version propagandiste, à ceux qui pensent que la capitulation était déjà acquise et que le feu atomique n’était pas nécessaire, et qui se posent donc la question, pourquoi 200 000 civils jetés dans un chaudron, des dizaines de milliers de brûlés, irradiés, contaminés, à ceux qui se posent cette question, la réponse est apportée aujourd’hui par deux historiens américains Ward Wilson et Robert Freeman qui avancent que le choix du Président Truman de déclencher à deux reprises le feu nucléaire, n’était pas d’ordre militaire (terminer la guerre), mais géopolitique (ouvrir l’ère de l’hégémonie stratégique mondiale aux États-Unis).

(Incidente : évidemment, ce n’est pas en France que l’on se risque, ni à poser de telles questions, ni à tenter d’y répondre, encore plus quand elles n’ont pas été posées. En France, dans un pays où plus de 30 ans d’atlantisme social-libéral ont cadenassé la presse, l’édition, l’université, pour tout dire, pratiquement tous ce qui touche à la culture, à la recherche, en un mot, tout ce qui touche à la réflexion. Transformé la geste états-unienne en vache sacrée. Et fermé l’avenir au moindre jeune journaliste, écrivain ou chercheur qui se hasarderait sur de telles pistes. Alain Badiou, à 90 ans, est un rescapé.)

Les bombes des 6 et 10 Août 1945, avancent Wilson et Freeman, ne sont pas les raisons de fond qui ont conduit à la capitulation. Le Japon était déjà, le 2 Août, le dos au mur avec l’entrée en guerre de l’Union soviétique et la progression foudroyante de ses troupes terrestres en Mandchourie, prélude à leur débarquement imminent dans le nord du Japon. Avec la conséquence immédiate et imparable, la chute de la dynastie impériale et le Japon installé, telle l’Europe de l’Est, dans l’orbite soviétique.

Pour Truman, son Secrétaire d’État à la Guerre et le Chef d’état-major Général, il fallait faire très vite. Il était plus que temps de vitrifier la situation : capitulation japonaise, arrêt de la progression soviétique, maintien de la dynastie impériale et signification à Staline du nouvel ordre à venir.

Hiroshima + Nagasaki : 200 000 morts civils. Aujourd’hui, la Cour Pénale Internationale définit comme crime de guerre, toute action s’en prenant volontairement à des objectifs non pas militaires, mais civils, humains ou infrastructures. Si de plus, l’action a été menée dans l’objectif de constituer un état de choc dont on attend quelque conséquence politique, alors l’incrimination de terrorisme peut être soulevée.

(La Cour Pénale Internationale ou CPI, est une juridiction permanente chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Créée en 1998, elle est compétente pour statuer sur les crimes commis à compter de cette date. 123 états, sur les 193 états membres de l’ONU, la reconnaissent et en acceptent l’autorité. Pour ce qui les concerne, les États-Unis d’Amérique n’ont toujours pas ratifié cette décision.)

Le Président Truman et son Chef d’état-major ne comparaîtront jamais : ils sont morts ; les faits remontent à avant 1998 ; les États-Unis d’Amérique n’ont pas reconnu la CPI et n’y défèrent pas leurs ressortissants.

Nous laisserons le dernier mot à Léo Szilard, savant atomiste et compagnon de recherche d’Albert Einstein : « Si les Allemands avaient largué une bombe atomique sur nos villes, nous aurions qualifié ce geste de crime de guerre. À Nuremberg nous les aurions condamnés à mort et pendus ». Jugement sans concession, mais entaché de naïveté et d’idéalisme, faiblesse et grandeur de nos savants. Car si l’Allemagne nazie avait utilisé le feu atomique, elle aurait probablement gagné la guerre et celui qui gagne la guerre n’est jamais jugé pour crime de guerre.

Correspondant à Washington, diplômé en Sciences Politiques, le journaliste japonais Fumio Matsuo vient de publier (ouvrage de politique-fiction) Le jour où Obama déposera une gerbe à Hiroshima.

Jean Casanova

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