Du harcèlement sexuel en politique et ailleurs et de l’identité féminine

Comme on dit aujourd’hui, cela a fait le « buzz » mais à l’heure où je m’apprête à boucler cet article, le soufflet est retombé !

Nous sommes retournées à notre miroir, pour redessiner d’écarlate notre bouche, ombrer nos paupières de couleurs… Le maquillage n’est-il pas à l’origine l’outil des comédiens leur permettant de devenir un autre personnage qu’eux-mêmes ? Que signifie cette pratique quand elle est devenue quotidienne ? Qui cherchons nous à être chaque matin ? Faux-self ! Vrai masque ? Paraître une autre que celle que nous sommes et nous perdre à devenir celle-là ? Désirable avant même d’être désirée. Tout est dans le suffixe : digne d’être désirée. Quand « moi » n’est pas digne de l’être, il doit paraître un autre…

Mais soudain, catastrophe ! Certaines d’entre nous se font prendre pour ce qu’elles ont appris à paraître, féminines, désirables, objets sexuels. Violence d’autant plus forte et injuste que nous en sommes en partie responsables ! Et que nous sommes punies d’avoir tenté d’être celles qu’on nous a prescrit d’être !

Comment se plaindre d’être prise pour ce que l’on doit être et que l’on a fait tant d’efforts pour paraître ?

Elles n’avaient pas à être là, dans ce lieu, dans cette fonction, et tout ce tralala féminin attirant, sur le passage de cet homme.

Comment se plaindre d’être ce à quoi l’on nous a destiné ? Il nous a pris comme son objet.

Nous plaidons l’émancipation, mais nous oublions que toute émancipation passe par la métamorphose du sujet ; d’aliéné, il doit devenir libre. Le changement est radical. Nous prétendons au droit à l’égalité mais nous nous accrochons aux défroques de notre esclavage. C’est pourquoi lorsque nous abordons la question de la différence, nous nous prenons les pieds dans le sarouel, le foulard, la robe, la jupe… Nous ne voulons pas renoncer à ce que nous imaginons devoir être.

Différence de sexes. C’est « naturel ». Homme, Femme. Qui aurait l’idée insensée de nier la différence ?

Mais alors, si nous le sommes tant que cela, pourquoi s’accrocher avec autant d’ardeur et de conviction à notre « féminité », ou notre « masculinité » ?

Simone de Beauvoir écrivait « on ne nait pas femme, on le devient »… Avons nous réfléchi au sens de cette affirmation et à ses implications sur notre identité… de femme ?

Bomber nos seins idéalement rembourrés, aussi appelés « boobs » par la gente masculine, un jolie petit nom très éloquent, en leur donnant encore plus de punch à l’aide d’artifices de la mode genre « wonderbrass », balconnets ou même implants… Se hisser sur des talons ce qui permet de relever le mollet et arrondir la fesse… invitation à l’emprise d’une main ? Ceinturer les hanches pour en souligner la largeur en contraste avec la taille qui se doit d’être plus étroite. L’idéal étant le sablier, non la colonne ou le boudin, autre charmant qualificatif auquel nous avons parfois droit quand nous nous éloignons un peu trop du canon.

A quoi servent maquillages, peintures et autres ravalements, sinon à nous rendre attractives ? Autres que nous-même ? Posons nous la question sur ce que nous faisons tous les jours lorsque nous enfilons nos collants et nos escarpins ?

C’est joli ! Il faudrait y renoncer ?

Je suis jolie ! Il faudrait y renoncer ?

Je suis désirable ? Il faudrait y renoncer ?

Sensation de l’étoffe fluide qui caresse notre corps, de l’effet dans le miroir que confère la petite robe à notre silhouette. Je me fais plaisir. Mais quel est ce plaisir ? Désirée ou être désirée ? Erotisation du regard de l’autre introduit en moi et qui me prescrit ce que je dois être, à quoi je dois paraître. Rassurée, aussi, de confirmer l’attente que l’on a de moi, de me sentir ce que je dois être, conforme à une représentation, une image, un modèle ou un idéal : une femme.

Nous voilà prises au piège : notre éducation à la féminité, le plaisir du jeu, de l’entrainement, des gestes répétée, de ceux de la mère épiés dans la salle de bain à ceux des copines avec lesquelles nous avons partagé des parties de rires lorsque nous avons appliqué avec maladresse nos premiers mascaras, échangé tampons et pilules. Complicité et culture féminine, échange et partage, entre-soi, autant de façon d’être, de faire, de penser et d’expériences qui forgent nos identités. Parties de shopping et d’essayages, épilages et soirées pyjamas à échanger nos secrets de beauté ou nos peines de cœur. La fierté que nous avons ressentie lorsque notre mère, notre père, notre frère, notre oncle, nous ont gratifiées de leurs compliments. Des seins qui pointent sous le tee-shirt, un maquillage arboré comme l’étendard de notre féminité nouvelle. Nous avons même appris à tricher avec nos souvenirs car en réalité, la plupart d’entre nous a plutôt ressenti de la confusion, de la honte, de la gène, d’être ainsi prises dans le regard appréciateur de ceux qui nous jaugent à l’aune d’une féminité idéale que nous savons intimement inatteignable. Nous voilà enfin femme ! Erotisation de la féminité, gratification sociale et psychique, reconnaissance de notre identité.

Il faudrait renoncer à cela ?

Difficile, car nous accompagne la culpabilité, et le sentiment d’incapacité, d’indignité. Si nous sommes toutes et tous particulièrement et individuellement désirés et désirants, la certitude d’être désirable est beaucoup plus fragile puisqu’elle est de l’ordre de l’imaginaire, du fantasme. Malgré tous les artifices de la féminité, nous savons que nous ne serons jamais la Femme Idéale car le réel est bien trop résistant et complexe pour se laisser réduire à un idéal. Nous savons que la féminité est un leurre. Et c’est ainsi qu’avec une fatale avidité nous tentons de combler notre manquement, voir notre manque. Plutôt que de conquérir le monde, nous conquérons le regard des hommes et nous nous perdons dans le gaspillage de notre créativité. Pendant que nous passons notre temps à penser à la nouvelle robe que nous venons d’acheter, au maquillage que nous venons d’appliquer, que notre jean trop étroit emplit notre pensée par la gène qu’il nous cause, que nous nous appliquons à marcher droit avec nos talons de 10 cm, nous ne faisons pas d’autres choses ! Surtout, nous ne nous aventurons pas sur des territoires que, de fait, nous nous interdisons. Nous n’inventons pas d’autres façons d’être nous-même.

Nous sommes addict à cette féminité à laquelle nous ne voulons pas renoncer mais qui est l’un des instruments les plus habiles de la domination masculine puisqu’elle est une composante essentielle de ce que nous croyons être notre identité.

Aujourd’hui, l’on parvient même à nous faire croire que notre féminité est féministe et d’autant plus recommandée qu’elle s’intègre dans notre société capitaliste ! Des produits d’hygiène aux produits de beauté, en passant par les vêtements et les accessoires de mode, sans oublier tous les soins médicaux, chirurgicaux, et les médicaments et autres drogues qui vont avec. Un marché très profitable. Et nous voilà conviées à nous vautrer dedans. Nous finissons par y croire car à force de penser à la nécessité impérative de notre féminité, nous oublions de penser à autre chose et nous investissons notre puissance créatrice dans le travail de notre féminité.

Nous croyons que parce que des lois instaurent la parité dans le monde professionnel ou politique, nous sommes libres et égales ! Libres de quoi ? Egales à quoi ? La réalité nous inflige chaque jour le contraire. Un tiers de l’Assemblée Nationale est constituée de femmes. Est-ce la parité ? Et lorsque qu’une femme paraît dans sa petite robe à fleurs, elle se fait tailler tant sa présence est incongrue ici, parce que siffler une jolie femme est une reconnaissance de sa féminité, de la part d’un homme… Mais elle l’a momentanément oublié ; il fallait lui rappeler ! Dans le monde professionnel, nous constatons bien qu’il y a des métiers féminins, moins bien rémunérés et des métiers masculins, correspondant à des filières de formations, elles aussi sexualisées. Et lorsque hommes et femmes occupent des postes ou des fonctions similaires, elles sont toujours moins payées.

Vous avez dit parité ? Vous continuez à croire à l’égalité ?

Avons nous bien réfléchi à la signification de ce qu’est une femme publique, par opposition à un homme public ? Il suffit de consulter un dictionnaire pour constater que cette différence est toujours actuelle !

Je dirais cruellement que certaines en mesure physiquement la différence, qui est bien celle des sexes.

Quel est le sens premier de la fraternité républicaine ? Elle ne concerne que les hommes entre eux et s’assoie sur la soumission des femmes et leur confinement dans la sphère privée. L’espace public est celui des hommes ; nous n’avons rien à y faire et on nous le rappelle abruptement.

Nous, les femmes, tentons de nous introduire dans le monde politique. Mais, est-ce bien à nous de nous introduire, dans un monde sous domination masculine ? Notre identité de femme ne fait-elle pas de nous, de fait, des victimes et coupables, responsables de leur agression parce que nous avons enfreint un interdit, celui d’être là où nous ne devons pas être parce que nous sommes des femmes, cette identité même que nous revendiquons par ailleurs ? Il me semble que c’est bien le cœur du problème : notre culpabilité essentielle contre laquelle nous luttons difficilement puisqu’elle est justement essentielle. Et au final, la culpabilité nous fait accepter la soumission : c’est la reconnaissance de l’ordre établi qui nous juge.

Il faudrait que nous remplacions au fronton de nos monuments républicains Fraternité par Parité.

Il faudrait que nous cessions de croire que les hommes qui continuent à faire les lois nous accordent généreusement l’égalité, une place dans leur monde.

Il faudrait que nous fassions de ce monde le notre aussi. Les hommes ne changeront de comportement que si nous changeons les nôtres. Identité féminine et identité virile sont les deux faces d’un même système relationnel de pouvoir, d’appropriation que l’on appelle souvent la domination masculine. Mais elles sont aussi plus que cela car c’est le fondement de notre organisation sociale et culturelle, donc politique et économique.

Il faudrait que nous réfléchissions à notre féminité et son identité, et aux renoncements qu’imposent toute émancipation pour aspirer à un changement qui ne devrait pas nous faire peur car nous avons tout à y gagner.

Claude Renoton-Lépine

https://bongenre.wordpress.com/

BOUCHARD Pierrette, BOUCHARD Natasha, BOILY Isabelle, 2006, La sexualisation précoce des filles, Sisyphe, Montréal, Québec.

CHOLLET Mona, 2012, Beauté fatale, les nouveaux visage d’une aliénation féminine, La Découverte, Paris.

MATHIEU Nicole-Claude, réunis par, 1985, l’arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, Editions EHESS, Paris

PATEMAN Carole, 2010, Le contrat sexuel, La Découverte, Paris.

RENOTON-LEPINE Claude, 2012, La construction identitaire des adolescentes face au genre, l’Harmattan, Paris.

TABET Paola, 1998, La construction sociale de l’inégalité des sexes, Paris, l’Harmattan.

De l’auteure :

Mode pudique, mode-pudique/

Contrat sexuel, contrat social, contrat de travail… : contrat-sexuel-contrat-social-contrat-de-travail/

Raclée antiféministe. Ou quelques réflexions après lecture d’Andréa Dworkin : raclee-antifeminisme/

La construction identitaire des adolescentes face au genre : ce-qui-doit-etre-visible-delles-cest-leur-corps-sexualise/

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2 réponses à “Du harcèlement sexuel en politique et ailleurs et de l’identité féminine

  1. Bonjour,

    Sous l’article « Du harcèlement sexuel en politique… », je lis cette référence: « BOUCHARD Perrette, BOUCHARD Natasha, BOILY Isabelle, 2006, La sexualisation précoce des filles, Sisyphe, Paris. » Elle contient deux erreurs. D’abord, il s’agit de Pierrette Bouchard et ensuite il s’agit des éditions Sisyphe, à Montréal et non à Paris. Je suis bien placée pour le savoir puisque je suis l’une des éditrices de ce livre. Auriez-vous l’obligeance d’apporter les corrections nécessaires ? Merci.

    Micheline Carrier, pour les éditions Sisyphe, Montréal, Québec

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