Innovations contestatrices, changement d’échelle et un « rêve qui continue »

« Le printemps 2013 jette une nouvelle lumière sur la Turquie et met le pays au centre de l’attention internationale ».

En introduction, Pinar Selek présente la problématique de sa thèse, « En analysant les acteurs de contestation par leurs inscriptions sociales, en mettant l’accent sur l’historicité des phénomènes sociaux et en portant l’attention aux différentes temporalités de l’action collective, la présente recherche traite le temps et l’espace en tant que variables constitutives de l’analyse. Sans comprendre les dynamiques sociopolitiques de l’espace militant contestataire en Turquie, il est très difficile d’analyser cette actuelle résistance « inattendue ». »

L’auteure pose un certain nombre de questions : « Comment et par rapport à quels facteurs se développent les processus et les conditions de convergences entre les mouvements contestataires ? Comment s’organise leur rapport avec l’Etat et comment l’environnement et les volontés des militantEs animent-t-ils les relations entre les mouvements ? Comment peut-on examiner les effets de ces interactions ? Les mouvements contestataires divergents peuvent-ils s’influencer les uns les autres ? Ces actions peuvent-elles provoquer des transformations en leur sein ? Quels sont les effets sociaux et politiques de leurs interactions ? Quels mécanismes d’extension sociale ? Quel rapport existe-t-il entre ce cycle et la mobilisation « étonnante » ? ».

Pour aborder ces sujets, il convient de dépasser le cloisonnement des sous-disciplines universitaires et introduire/garder une distance engagée (et non partisane) qui ne saurait se réduire à la recherche d’une fantasmatique neutralité « scientifique ».

Quatre mouvements, quatre exemples, acteurs principaux, acteurs les plus visibles de l’espace protestataire : le mouvement féministe, le mouvement LGTB, le mouvement des partis légaux kurdes et le mouvement autour d’Agos, le journal arménien.

« L’examen de l’espace des luttes sociales en Turquie permet de comprendre comment les différents mouvements contestataires co-construisent les contextes et se co-construisent, dans une interaction permanent entre eux et les autres acteurs, voire l’Etat. »

Je souligne le bref chapitre de méthodologie, « Comprendre la complexité », la part « réparatrice » pour l’auteure, la connaissance sociologique « informée (et non empêchée) par un parcours personnel », le rappel que « la connaissance n’est pas donnée d’avance, que la recherche peut nous surprendre par rapport à nos attentes et nous apprendre ce que nous ignorions », la confrontation à soi-même et la découverte de ses préjugés, l’obstacle que représente « l’impartialité affectée et ignorante de ses présupposés », l’étude des dynamiques sociales et de leurs contradictions, l’acceptation que « l’existence de lois générales n’implique pas que les systèmes soient déterministes et prédictibles », le passage du « je » à « nous »…

Cela est suffisamment rare dans les ouvrages de sciences sociales pour y prêter toute l’attention nécessaire. Ne connaissant pas les us et coutumes, les contraintes formelles, de l’exercice de soutenance, je me garde de parler de la forme de cette thèse. Néanmoins, je remarque l’évitement des jargons et une grande lisibilité, même pour un profane de la chose universitaire.

Dans la première partie : Les dynamiques de convergences des mouvements contestataires en Turquie, Pinar Selek aborde la multiplicité des mouvements contestataires et les dynamiques de convergences.

L’auteure parle « des mouvements pour l’émancipation sur la base de l’ethnicité » (il conviendrait, me semble-t-il d’interroger les sens de cette notion ainsi que son usage actuellement inflationniste), Grecs, Syriaques, Circassiens, Roms, Alevis, Ezidis, Lazes, et particulièrement en deux parties « Le mouvement des partis légaux kurdes : du Kurdistan à l’autonomie » et « Le mouvement autour d’Agos : pour vivre ensemble ».

L’auteure présente, entre autres, les différents partis (dissous et recréés), la terreur paramilitaire, les arrestations et les assassinats, les villages détruits, les déplacements forcés, les différentes orientations, la place du PKK et d’Abdullah Ocalan, le choix de « l’autonomie démocratique », le succès électoral du Mouvement de la société démocratique (DTH), la campagne de désobéissance civile, la fondation du Parti démocratique des peuples (HDP)…

Elle poursuit sur l’hebdomadaire bilingue AGOS, « C’est la première fois qu’un acteur collectif développe publiquement une critique sur les politiques générales du pays au nom des Arméniens », Hrant Drink qui sera assassiné, les différentes associations, la fondation du Centre culturel anatolien, la radio Nor Zartong…

Pinar Selek analyse ensuite des mouvements pour l’émancipation sur la base du genre et de la sexualité, « Le mouvement féministe : contre le patriarcat et l’imbrication des rapports de domination » et « le mouvement LGBT : « S’émanciper de l’hétérosexisme libérera aussi les hétérosexuelLEs »

Elle examine l’histoire du féminisme en Turquie, Le Cercle des Femmes, la revue feminist, Kaktüs, la campagne de pétition pour exiger l’application des recommandations de la CEDAW, l’ouverture de la première maison de femmes, les campagnes et l’irruption sur la scène publique de « la sexualité, le corps, le mariage, la reproduction et la famille », la mobilisation contre les harcèlements sexuels, le foisonnement du mouvement, Pazartesi, Amargi, KAMER (première organisation féministe de la région kurde) ou les phases de repli…

L’auteure poursuit avec le mouvement LGBT, les organisations Kaos-GL et Lambda, « Vous n’êtes ni Faux/Fausses ni Seul-e-s », la première Gay Pride-Istanbul, Hevjin et Hebun, « Je suis Kurde et homosexuelLe », l’association de défense des droits sociaux SPOD…

Ces quatre sous-parties fournissent de multiples informations historiques et permettent de comprendre les interactions qui seront traitées dans le chapitre « Convergence des mouvements sociaux dans un univers et de pouvoir monopolistique ». Pinar Selek étudie « les similitudes et les points communs des quatre mouvements décrits précédemment, dont les trajectoires se croisent sur plusieurs plans bien que chacune suive une voie qui lui est propre », s’interroge sur « les conditions d’émergence et d’élaboration des causes, des objectifs, des mécanismes » et sur l’interaction entre les différents acteurs. Il s’agit bien de mettre l’accent sur les relations, condition indispensable me semble-t-il, pour pouvoir comprendre les évolutions de chaque « mouvement ».

L’auteure revient sur les fondements de l’Etat turc, « le monisme prévaut dans tous les domaines » (alors qu’avant 1923 le pays était « multiculturel, multilinguisme et surtout multireligieux »), le génocide arménien, « la construction de la Nation turque est basée sur la conception ethnoconfessionnelle, sur un territoire ruiné et vidé d’une importante population », la non reconnaissance du statut de minorité, la popularisation de l’antisémitisme, « le principe de l’égalité républicaine ne s’applique qu’aux Turcs identifiés comme tels », la forte baisse des populations non-musulmanes, l’assimilation forcée de la population kurde, la spoliation des Roums…

Le génocide arménien, sa négation et sa mémoire, « Le mouvement né autour d’Argos, lui ouvre, une troisième voie en se positionnant clairement contre le nationalisme, contre la domination de l’Etat turc et du Patriarcat arménien, il déconstruit les codes habituels, déterminés par la situation conflictuelle et voués à l’entretenir »…

Les massacres perpétrés contre les kurdes entre 1924 et 1938, la revue Bariş, la revendication de publier en langue kurde et la possibilité d’une éducation en kurde, des organisations portant les revendications de la question kurde, le PKK…

« Le génocide arménien et la destruction de l’autonomie des Kurdes par les massacres étant deux événements fondateurs de la citoyenneté contemporaine, les deux populations sont logiquement associées et subissent les mêmes accusations ».

Pinar Selek rappelle que « l’étude des rapports sociaux de sexe dans leur historicité jette un nouvel éclairage sur l’histoire des mouvements sociaux ». Elle revient sur les places définies aux unes et aux autres dans l’espace tant privé que public, l’assujettissement des femmes à la volonté du père ou du mari, les nouvelles thématiques, « une cause politique qui impose un changement en profondeur de l’ordre social », le « citoyen moderne »et son « cadrage militariste, patriarcal et hétéronormatif », les enjeux portés par les mouvements féministes et LGBT, la spécificité du régime répressif turc…

L’auteure analyse le troisième coup d’Etat (12 septembre 1980), la répression meurtrière, les premières initiatives de lutte « pour des causse inédites en Turquie », l’activation de « scènes de dissensus », les radicalisations, la violence étatique, la place du PKK, « la marche contre la bastonnade » (1987), les décalages dans l’émergence des mouvements, « L’examen des processus de leur émergence permet de voir comment différents types d’interdépendances réciproques se construisent entre eux et comment l’espace militant contestataire gagne un caractère multiorganisationnel avec des mouvements qui portent des divergences significatives, les uns provoquant ou préparant l’émergence des autres »

J’ai notamment apprécié le chapitre « Chercher la liberté avec la gauche, malgré elle » dont l’entrée de la question kurde dans le programme d’un parti politique légal, « l’incubation » du mouvement kurde dans l’espace militant de gauche, la critique de l’invisibilisation des appartenances « ethniques » et en particulier des militantEs arménienEs, la non revendication de la reconnaissance du génocide arménien, les pratiques militantes et le non-partage des tâches domestiques, les femmes « absentes » ou leur existence restant « symbolique », les évolutions dont « une évocation timide de matérialisation de la dimension genrée de l’univers militant », sans oublier l’homosexualité considérée comme une « perversité bourgeoise »…

L’auteure montre que la destruction de l’hégémonie de gauche a permis de créer aussi un environnement permettant la diffusion de nouvelles idées, la circulation de causes inédites, la remise en cause de savoirs dominants (Voir en France aussi, l’émergence de nouvelle luttes,causes et conséquences de la perte d’hégémonie du PCF et de sa lecture sclérosante de la classe ouvrière, pour ne rien dire du stalinisme…).

Construction d’un autre réalité multi-dimensionnelle, « la construction du champ multi-organisationnel », slogans associant les différentes formes d’oppression, unité repensée, « on est obligé d’être ensemble contre ces monstres cruels », convergences, engagements multi-formes et multi-engagements des militant-e-s, restructuration du mouvement de la gauche dans la région kurde…

Un véritable changement d’échelle se fait lors des manifestation de Taksim, tant avec la diversité des participant-e-s que par la plate-forme adoptée, sans oublier la participation d’organisations syndicales.

Dans la seconde partie : « Les lignes de fractures et d’innovations », Pinar Selek cherche à comprendre « les innovations visibles depuis quinze ans sur les dynamiques complexes de l’espace des luttes sociales en Turquie ». Elle parle, entre autres, de « croisement », d’interactions, de tensions et de confrontations, des rapports sociaux dans l’espace militant (ce qui est plutôt rare)…

L’auteure rappelle que les mouvements ne s’affrontent pas seulement à l’Etat (Elle revient sur « le caractère patriarcal de l’ordre social construit par le jacobinisme kémaliste mais aussi sur la structure patriarcale des organisations dans le mouvement de gauche ») et analyse la domination hétéronormative, la « hiérarchisation verticale des priorités de revendications », les invisibilités construites, les rapports sociaux de classe, la participation des jeunes, les difficultés de parler pour les jeunes dans chaque mouvement social, la domination « ethnique », les clivages et les conflits, les lignes de fractures entre mouvements et leurs impacts en terme d’innovation.

Interactions, multi-militantisme, « le fait de connaître leur propre histoire est l’un des effets de leurs interactions et cela diminue ou empêche la tension probable entre eux », fondation du Parti de liberté et de solidarité (ÖDP), autonomie et alliances, convergences sur différentes plateformes pour mener des campagnes communes…

« En faisant entrer sur la scène politique des sujets comme la sexualité, le corps, la famille, ces deux mouvements sociaux (mouvement féministe et mouvement LGBT) jouent un rôle dans la remise en question du champ politique autonomisé de la vie sociale et dans la multiplication des contenus des sujets politiques et des mécanismes politiques. La reconnaissance des luttes traitant de sexualités et de genres montre un assouplissement relatif du champ politique traditionnel dans lequel l’introduction de ces questions semblait jusqu’ici difficilement envisageable ».

Je signale les chapitres sur la « professionnalisation du militantisme », la place de l’international, les dynamiques complexes ; celui sur « Le dilemme de l’identité » (même si je reste dubitatif sur la notion même d’« identité »).

Pinar Selek rappelle aussi que « les rapports sociaux de sexe ne sont pas subsumés par les dominations de classe ou de race », que « la prise en compte des rapports sociaux nous conduit ne de pas penser les identités collectives en dehors des rapports de pouvoirs qui structurent les mobilisations comme toute la société, donc de ne pas les penser comme des entités homogènes, mais aborder les dynamiques identitaires avec leur caractère complexe ». De ce point de vue, les contradictions sociales, les conflits internes dans les mouvements, les interactions jouent un certain rôle de « déconstruction de l’identité qui a un caractère collectif ». La prise en compte des « autres » et des effets de toutes les dominations, l’élargissement du politique au delà du seul champ institutionnel (le privé est politique), les reformulations en termes de droits des individu-e-s (et non de droits dans le mariage par exemple), tout cela permet de rompre avec les « replis identitaires »…

Le dernier chapitre est consacré aux « effets des interactions : les innovations et la naissance d’un nouveau cycle de contestation ». Pinar Selek aborde, entre autres, les nouveaux cadrages, l’élargissement des revendications, l’enrichissement du « champ particulier du mouvement kurde », l’autonomie des femmes et des jeunes et le principe de discrimination positive pour les femmes dans les statuts de l’HADEP, les premières actions unissant des revendications « des femmes kurdes, arméniennEs et turques », les discussions sur les oppressions multiples et polyformes, les collaborations, « un groupe discriminé ne peut pas s’émanciper sans l’émancipation des autres groupes discriminés », les journées associant les différentes revendications, les nouvelles formes d’actions et de langages, les mobilisations autour de la Place Taksim…

Loin des simplifications, des hiérarchisations de combats ou de revendications, cette thèse me semble ouvrir de nombreux champs de débats qui ne sauraient se limiter à la Turquie : enrichissement du champ et de l’action politique par la prise en compte de l’ensemble des dominations et des tensions qu’elles engendrent aussi dans les sphères « militantes », (re)connaissance des histoires des différents mouvements sociaux et de leurs revendications, respect de l’autonomie et de l’auto-organisation en même temps que recherche permanente de l’unité, refus de laisser de coté la sphère « privée » ou certaines questions faisant dissensus…

Reste à faire le même type de travail sur les autres groupes sociaux, à commencer par les organisations syndicales de salarié-e-s.

J’espère l’édition d’un livre issu de tout ou partie de cette thèse .

De l’auteure :

Parce qu’ils sont arméniens, sur-les-routes-que-vous-avez-traversees-nous-existions-autrefois/

Loin de chez moi… mais jusqu’où ? : analyser-les-blessures-de-la-societe-pour-etre-capable-de-les-guerir/

Sur l’auteure : Jules Falquet : Préface au livre de Pinar SELEK : Devenir homme en rampant : jules-falquet-2013-preface-au-livre-de-pinar-selek-devenir-homme-en-rampant-paris-lharmattan/

Un blog à consulter : http://www.pinarselek.fr/

Pinar Selek : Les possibilités et les effets de convergences des mouvements contestataires, sous la répression.

Les mobilisations au nom de groupes sociaux opprimés sur la base du genre, de l’orientation sexuelle ou de l’appartenance ethnique, en Turquie

Thèse soutenue le 7 mars 2014

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01131837/

Didier Epsztajn

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