Montréal : Las Vegas au Canada…

sex_tradeMontréal est-il le Las Vegas canadien? Un film d’Ève Lamont intitulé Le commerce du sexe (The Sex Trade) révèle que la situation au Québec est bien pire que beaucoup le croyaient (y compris moi) : Plus de femmes sont vendues en prostitution à Montréal que partout ailleurs en Amérique du Nord.

Lamont interviewe des proxénètes, des clients-prostitueurs, des propriétaires de clubs de danseuses, un policier-enquêteur, des producteurs de porno, et, bien sûr, les femmes qui font ce boulot dans les clubs, les salons de massage, dans la rue, et dans des appartements et des hôtels de « la belle province ». Un agent de police explique que Montréal affiche 30 clubs de striptease et 200 salons de massage, sans parler des « escortes » et de la prostitution de rue. La traite et la prostitution des mineures font partie du paysage dans la plupart de ces lieux. Tout cela a fait de Montréal une destination de tourisme sexuel pour les hommes états-uniens.

Une femme explique que, à 16 ans, elle avait déjà travaillé dans quatre clubs, dont deux étaient des « bars à gaffe », ce qui signifie qu’ils offraient des « danses contact », des fellations et des masturbations. La prostitution dans les clubs de striptease est endémique, et elle est souvent (sinon toujours) reliée au crime organisé.

« Les gars ne vont plus dans un bar de danseuses pour voir mais pour avoir », dit la femme. Un prostitueur, filmé de dos, confirme, en expliquant que, bien sûr, il y a la pornographie, mais ce que les hommes veulent vraiment, ce sont des femmes « en chair et en os ». Voilà pourquoi les hommes vont dans ces clubs. « Et la fille, elle veut », ajoute-il.

Ce mensonge joue un rôle crucial. Les hommes qui achètent du sexe croient non seulement que les femmes qu’ils paient s’amusent, mais ils sentent aussi qu’ils font aux femmes une faveur en payant. Victor Malarek, journaliste et auteur du livre Les prostitueurs (The Johns), explique que ces hommes se convainquent que les femmes qu’ils paient veulent être là et que parce qu’elle est « consentante », tout est OK. « Dès qu’il donne de l’argent, il n’a aucun remords qui le tourmente », dit Malarek.

En effet, un homme explique : « J’ai toujours eu l’impression que j’aidais les filles quand je payais. Je me disais moi je suis quand même le bon gars – je suis pas violent… On se rend compte que ce système-là, c’est pas toujours vrai pour les filles. »

Le « système », c’est que les femmes qui vendent du sexe et qui travaillent dans les clubs de striptease tirent rarement profit de la prostitution. Les clubs se font des milliers de dollars à même les femmes qui y travaillent, en leur faisant payer des « frais de bar » de 70$ ou 80$ au début de leur quart de travail, sans parler de tous les revenus que tire le club des hommes qui paient un prix d’entrée et achètent des boissons hors de prix. Et, comme en témoigne dans le film une femme qui a travaillé dans les clubs de danseuses depuis son adolescence, « 80 pour cent des femmes sont arrivées sous la coupe d’un proxénète ou le sont encore ».

Les hommes qui fréquentent ces clubs y vont avec un sens incroyable de leurs bons droits, qui ne diffère pas de celui de tout autre acheteur de sexe. Même ceux qui ne paient pas pour du sexe sont là pour flatter leur ego, pour être approché par des femmes qui, autrement, ne leur jetteraient pas un regard.

Lamont constate que les salons de massage montréalais embauchent des filles d’aussi peu que quinze ans. « Ils ne m’ont pas demandé de cartes d’identité », dit une femme. Elle avait répondu à une annonce de ce qui se présentait comme un « salon de massage non sexuel », mais a immédiatement été prévenue qu’on s’attendait à ce qu’elle masturbe les hommes. Une autre femme témoigne s’être fait dire par un employeur que « une masturbation, c’était pas vraiment différent que de masser un pied, un bras ou une épaule ».

Et, bien sûr, il se passe beaucoup plus que cela dans ces soi-disant « salons de massage ». Parce que, comme les femmes sont notées par des prostitueurs sur certains forums en ligne, il est entendu que si une femme ou une fille ne se plie pas à ce que l’homme désire, elle et l’entreprise vont perdre des clients. Un officier de police parle d’une femme qui a refusé de se plier à une sodomie, mais l’homme l’a prise de force. Elle a informé la tenancière du viol et s’est fait répondre : « Moi tout ce à quoi je m’attends, c’est que tu satisfasses le client. »

Un mythe répandu veut que, bien que la « prostitution forcée » soit tout à fait inacceptable, il existe des « escortes haut de gamme » (mises en scène par une série télé comme The Girlfriend Experience) qui parcourent le monde, gagnent des milliers de dollars et vivent dans le luxe. La réalité est, bien sûr, entièrement différente. Beaucoup de ces femmes ont été forcées, de manière moins manifeste que ce que la société est prête à comprendre.

« Ils m’avaient promis de faire beaucoup d’argent quand je suis partie à l’extérieur du pays », explique une femme dans le film. « Par contre avec tout l’argent qu’on doit leur donner on en sort bredouille parce qu’on doit payer tous nos déplacements, notre billet d’avion… des vêtements très distingués, notre chambre d’hôtel à environ 700$ par jour, plus le resto, plus nos préservatifs… »

La tentative de distinguer prostitution « forcée » et « volontaire » devient d’autant plus ridicule quand vous comprenez comment fonctionnent les proxénètes.

Un proxénète interviewé dans le film explique que lui et son équipe cherchaient spécifiquement « des femmes qui avaient des blessures à l’intérieur d’elles », par exemple celles qui témoignaient avoir été violées par leur père. « On ne va pas aller prendre une femme pour qui tout est beau, qui a de l’argent et que ça va bien avec la famille. » La « force » exercée est invisible à l’œil nu parce que la contrainte passe par la « psychologie », explique un autre ex-pimp. « Les femmes peuvent être victimes de traite par la manipulation, par l’intimidation », confirme un officier de police.

Le contexte d’abus mentionné ici est toujours pertinent – et toujours occulté par ceux qui sont investis dans la normalisation du commerce du sexe. « Est-ce qu’on arrive dans la prostitution par hasard? Non », dit une femme. « À l’âge de quatre ans, mon grand-père a commencé à m’abuser, puis étant donné qu’il faisait partie d’un réseau de pédophiles, à l’âge de cinq ans il a commencé à me faire violer par ses amis. »

Elle a travaillé à la fois comme escorte d’hôtel et dans la rue, en disant que son vécu d’escorte a été bien pire. « Premièrement t’es dans une chambre, souvent t’arrives, les hommes sont en état d’ébriété, sont ‘gelés’, et ils pensent que parce qu’ils paient, ils ont les droits sur tout », dit-elle. « Ils vont se fâcher parce que justement tu refuses des gold showers ou des affaires comme ça. » Elle compare cela aux hommes qui la ramassaient sur le trottoir et voulaient simplement « éjaculer et s’en aller chez eux », alors que « le gars de l’hôtel, il est là pour réaliser ses fantasmes ».

Beaucoup de femmes prostituées font écho à ces sentiments, en disant que les prostitueurs paient pour du sexe afin de pouvoir actualiser les fantasmes avilissants qu’ils n’oseraient pas (ou ne peuvent) soumettre à leurs petites amies et épouses.

La pornographie est incontestablement un facteur ici. Dans un discours de l’autrice Gail Dines cité dans le film, elle dit que « la pornographie est un moteur de la prostitution ». Les hommes visionnent des scènes de plus en plus extrêmes et perdent la capacité d’obtenir des érections avec de « véritables femmes ». Ils veulent actualiser les scènes avec lesquelles ils se masturbent sur Internet, et on voit aujourd’hui même la porno le plus élémentaire être violente et avilissante. La plupart des femmes, bien sûr, ne veulent pas avoir de relations sexuelles anales douloureuses, être étouffées par le pénis d’un partenaire, ou traitées de noms dégradants par leur mari. Alors, où les hommes vont-ils pour se procurer ce « sexe pornographique », demande Dines. « Ils ne peuvent les trouver qu’auprès des femmes qui n’ont pas le droit de leur dire non. Et qui sont ces femmes qui ne peuvent pas dire non? Les femmes trafiquées et prostituées. »

Il y a également un lien plus littéral, puisque des proxénètes filment les femmes qu’ils prostituent et vendent ces enregistrements pour en tirer plus de profit.

On apprend au visionnement du Commerce du sexe que les producteurs de porno recrutent des femmes exactement comme le font les proxénètes : dans la rue, dans les clubs, et par les médias sociaux. « N’importe où, le recrutement se fait partout », dit un producteur de porno. « Il y a des filles, tu le vois dans ses yeux, elle est cochonne, elle aime ça, ça la dérange pas… » Il explique que « ce qui donne un coup de pouce à l’industrie, c’est les compagnies comme Quebecor média, Vidéotron, Illico, Shaw qui nous permettent de distribuer sur la télévision ».

Cet homme, étonnamment, a de la pornographie un portrait identique à celui de bien des libéraux et gauchistes. Leur vision est dénuée d’empathie ou de contexte, comme si les simples normes du travail suffisaient à résoudre les violences et l’avilissement présents dans l’industrie de la pornographie, comme si un simple « consentement » rendait équitable le traitement des femmes dans le porno. « Il y a des scènes qui peuvent être beaucoup plus longues à tourner que d’autres du fait que la fille elle a huit gars autour d’elle, elle a huit pénis dont il faut qu’elle s’occupe. À moment donné, elle en peut plus… elle vient les yeux pleins d’eau, on arrête puis on recommence un peu plus tard si elle est prête à recommencer… La fille n’est pas là pour se faire abuser non plus. »

Le commerce du sexe, d’Ève Lamont, est maintenant disponible en formats DTO et VOD formats à NFB.ca et sur le magasin d’iTunes, et sur DVD via NFB.ca :

https://www.onf.ca/film/commerce_du_sexe

Meghan Murphy, 19 mai 2016

Le commerce du sexe révèle que Montréal est une plaque tournante de la prostitution

MEGHAN MURPHY, fondatrice et éditrice du site FeministCurent.com est écrivaine et journaliste indépendante. Diplômée de maîtrise au département d’Études sur le genre, la sexualité et les femmes de l’Université Simon Fraser en 2012, elle vit à Vancouver avec son chien. On peut la suivre sur Twitter à @MeghanEMurphy.

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2016/05/19/the-sex-trade-montreal-hub-prostitution/

traduction : Martin Dufresne

révision et mise en page : Lise Bouvet

Publié sur le site Ressources Prostitution

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2016/05/24/montreal-las-vegas-au-canada/

De l’auteure :

Vous avez un avis en tant que femme ? Préparez-vous à vous battre, meghan-murphy-vous-avez-un-avis-en-tant-que-femme-preparez-vous-a-vous-battre/

Sur la non-pertinence à savoir si une femme peut être à la fois « politique, féministe et un sex-symbol », meghan-murphy-sur-la-non-pertinence-a-savoir-si-une-femme-peut-etre-a-la-fois-politique-feministe-et-un-sex-symbol/

Toute femme qui a été violentée ou agressée sait combien facilement on retourne auprès d’un agresseur, meghan-murphy-toute-femme-qui-a-ete-violentee-ou-agressee-sait-combien-facilement-on-retourne-aupres-dun-agresseur/

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