Inondations

(Université de Cergy-Pontoise – 33, boulevard du Port – Cergy-Pontoise – Val-d’Oise ; 7 Juin 2516)

Nous sommes aujourd’hui, 7 Juin 2516, au Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise, pour y suivre les travaux toujours en cours du Colloque du Cinquième centenaire de la Seconde Révolution Française.

Nous tenons à vous relater les grandes lignes de la conférence que vient de prononcer le Pr Jeremy Tackett, éminent spécialiste américain de cette période historique à l’Université de Californie.

La conférence du Pr Tackett vient de se terminer au grand auditorium du Département d’Histoire et suscite déjà un passionnant débat. Le Pr Tackett a centré son intervention sur l’irruption de l’irrationnel qui peut s’emparer des masses dans les périodes révolutionnaires et contribuer ainsi à l’accélération de la dynamique révolutionnaire.

Pour ce, il n’a pas hésité à mettre en parallèle le phénomène de la Grande Peur qui avait agité les campagnes françaises en Juillet 1789, au lendemain de la prise de la Bastille, avec celui des inondations survenues au Printemps 2016, lors des grands mouvements sociaux d’insurrection face à la Loi-Travail, prémices à la grande convulsion révolutionnaire de Juillet et Août 2016, celle qui avait abattu la Monarchie et ouvert la période de la Seconde Révolution Française.

Mais tout d’abord, un petit rappel préliminaire sur cette révolte des campagnes françaises de la fin Juillet 1789, surnommée par les historiens, la Grande Peur. Ces quelques lignes empruntées à Albert Soboul, le célèbre historien du XXe siècle de la Révolution française, précurseur du Pr Tackett.

La Bastille tombée à Paris le 14 Juillet, la paysannerie après un moment de grand enthousiasme, attendait avec impatience la réponse à ses doléances formulées dans les célèbres Cahiers dressés aux quatre coins du Royaume au début du Printemps. Aucune de ses revendications n’étaient encore satisfaites ; le système féodal demeurait. L’idée d’un complot se répandit dans les campagnes. Alors que chômage et disette s’aggravaient, que se multipliaient mendiants et vagabonds, des bandes apparaissaient. La peur des brigands renforça la crainte d’un complot aristocratique. La crise économique, en augmentant le nombre des misérables, accroissait l’insécurité des campagnes.

Des troubles éclataient en de multiples régions, en Provence, en Picardie, dans le Bocage normand, en Franche-Comté. Les nouvelles qui arrivaient de Paris et de Versailles, déformées, démesurément grossies, prenaient un retentissement nouveau en se propageant de village en village, créant ainsi une atmosphère de panique. Des rumeurs circulaient, selon lesquelles des bandes de brigands s’avançaient, fauchant les blés, empoisonnant les puits, brûlant les villages.

Pour lutter contre ces périls imaginaires, les paysans s’armaient de faux, de fourches, de fusils de chasse ; le tocsin jetait l’alarme ; la panique s’amplifiait à mesure qu’elle se répandait.

Quant au bout de quelques semaines, éclata la vanité de ces terreurs, la Grande Peur prit une dimension insurrectionnelle. Les paysans étaient restés sous les armes et, délaissant la poursuite de brigands imaginaires, se portèrent alors sur le château du seigneur. On se fit livrer sous la menace les vieux titres d’archives ou étaient consignés les détestés droits féodaux, les chartes nobiliaires qui légitimaient la perception des redevances et on alluma de grands feux sur les places des villages. Quand les seigneurs refusaient de se défaire de leurs parchemins, on incendiait le château et en pendait les maîtres.

Misère, disette et cherté de la vie, crainte de la famine, rumeurs amplifiées, détestation du poids de la corvée et de la féodalité, tous ces éléments concouraient à jeter à bas le système féodal. Par des comités paysans, des milices villageoises, les gueux se saisissaient de la force et des pouvoirs locaux.

À Paris, face à l’insurrection des campagnes, l’Assemblée Nationale réunie le 3 Août, inquiète, constatant que rentes, dîmes, impôts, cens et redevances seigneuriales étaient désormais obstinément refusées, concéda durant la Nuit du 4 Août, l’ordre devant être rétabli, l’historique abolition des privilèges. L’Ancien Régime avait vécu.

Ce panorama de la révolte des campagnes françaises déclenchée et aiguillonnée par la Grande Peur, et trouvant son débouché politique dans l’historique Nuit du 4 Août et l’Abolition des Privilèges, le Pr Tackett en vint alors à son parallèle d’avec les inondations à Paris et dans le Centre de la France du Printemps 2016.

Alors que depuis deux à trois mois, la tension montait dans tout le pays entre le monde du travail, la jeunesse et l’opinion quasi unanime face à un pouvoir déjà détesté et qui, par des artifices législatifs, cherchait le passage en force, autorisant de plus la maréchaussée à toutes les brutalités ; alors que toutes les corporations du transport, de l’énergie, de l’éducation et bien d’autres encore, telle celle de l’enlèvement des ordures, organisaient la résistance pour empêcher la destruction d’un Code du Travail, héritier de plus d’un siècle de luttes sociales, un événement imprévu survint : les eaux montaient, noyant les campagnes, les villes, les villages et les dessertes autoroutières, jusqu’aux moustaches du pourtant insubmersible zouave du Pont de l’Alma.

L’imagination enfiévrée du pays, telle au moment de la Grande Peur de 1789, eut tôt fait d’en désigner les responsables : les Socialistes voulaient nous noyer. L’irrationnel à nouveau s’emparait des masses. Tout était prétexte imaginaire à la désignation du coupable.

Le nom du Roi d’abord, comme par hasard le même que celui du pays, les Pays-Bas, submergé par un terrible raz-de-marée lors d’une tempête hivernale en 1953 ; l’annonce faite par la presse people du lever du Roi, était immédiatement transformé en « Le Roi a quitté son lit » ; les protestations mêmes du Roi, indiquant qu’il était submergé d’inquiétude ou qu’il allait déployer, pour faire face, une activité débordante, tout ceci était immédiatement travesti et renversé en preuves d’accusation. Jusqu’à l’aveu du Grand Chambellan Manuel parlant de sa rencontre avec les représentants du monde du Travail et indiquant qu’« elle s’était mal passée ». Mal passée immédiatement entendu comme Malpasset, du nom du grand barrage hydroélectrique dont la rupture avait inondé toute la Provence en 1959.

L’irrationnel était tel que le moindre député socialiste aperçu au balcon de sa permanence électorale, un arrosoir à la main au-dessus de petits pots de résédas, déclenchait la colère des passants et le caillassage vengeur de sa façade.

Tout cela malgré les harangues du Gracchus Babeuf de l’époque, Jan Luis Miel-Ronchon, à la tête de la Conjuration des Insoumis, tentant de ramener à la raison cette insoumission qui dérivait vers la déraison. « Vos ennemis ne sont pas l’eau ou le socialisme. Ce sont la Constitution, les Traités européens, la Finance et le Grand Marché Transatlantique. Reprenez-vous mes amis ! »

(François-Noël Babeuf (1760 – 1797), plus connu sous le nom de Gracchus Babeuf, était un révolutionnaire français. Inspiré par la lecture de Rousseau et affronté aux dures conditions de vie de la majorité de la population de cette fin du XVIIIe siècle, il développa des théories en faveur de l’égalité, créant, durant la période révolutionnaire, la Conjuration des Égaux dont l’objectif était « la parfaite égalité » et « le bonheur commun ». Marx, Engels et Rosa Luxembourg l’ont reconnu comme un précurseur du communisme.)

Bien sûr, la seule accusation de tangible et raisonnablement retenable aurait été qu’à la faveur de ces inondations, le pouvoir et ses affidés dans les étranges lucarnes tentaient de  noyer le mouvement social en cours – et de profiter donc des inondations, ce qui, bien entendu, ne l’en désignait pas comme responsable –  rien n’y faisait ; dans l’esprit enfiévré du commun, l’accusation se maintenait.

(Le terme d’étranges lucarnes était apparu dans les années 60 sous la plume goguenarde d’un journaliste du Canard Enchaîné. Il désignait ainsi les écrans de télévision. Le même journaliste parlait encore des « journalistes-carpette » pour désigner ses confrères trop complaisants avec le pouvoir en place.) 

Le 10 Juin cependant, tout changea. Il s’arrêta de pleuvoir.  Les crues disparurent des lucarnes, où il ne fut plus question désormais que de ballon, de maillot tricolore et de qui avait chanté ou pas chanté la Marseillaise avant le coup de sifflet de l’envoi du match. L’extravagant de ces terreurs cessa tout à coup ; les socialistes ne voulaient plus nous noyer. Dans l’esprit des gens s’était cependant frayée l’idée que quelqu’un actionnait quelque part les étrange lucarnes et que l’objectif avait été justement de noyer le mouvement social. Il demeura une prévention viscérale à l’encontre des Socialistes, rebaptisés depuis, Solfériniens. Ceci eut, par la suite, d’énormes conséquences. 

Le Pr Tackett achevait sa communication, citant le député Mirabeau, voulant lui aussi, en son temps, ramener les choses à leur juste proportion et conseillant calme et prudence : « Rien ne frappe davantage un observateur que le penchant universel à croire, à exagérer les nouvelles sinistres dans les temps de calamités. Il semble que la logique ne consiste plus à calculer les degrés de probabilité, mais à prêter de la vraisemblance aux rumeurs les plus vagues, celles qui agitent l’imagination par de sombres terreurs. Nous ressemblons alors aux enfants de qui les contes les plus effrayants sont toujours les mieux écoutés… ».

Certes ! Mais il y a un mais, concluait le Pr Tackett sous les applaudissements : « Quand un pouvoir détesté est devenu insupportable et l’heure de la confrontation ouverte survenue, les masses longtemps opprimées, et par conséquent encore abêties, se cherchent un chemin. Il n’est pas toujours balisé et éclairé ; les détours peuvent en être tortueux. Les masses en révolte se cherchent un chemin et une conscience ».

Jean Casanova

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