Meghan Murphy : 9 choses qui font de vous une meilleure féministe

Vous vous demandez sans doute à quoi bon lire la revue Bustle ? Eh bien, simplement, pour les énumérations loufoques comme celle qu’ils ont publiée le 10 septembre, sous le titre « 9 choses qui ne font pas de vous une meilleure féministe ». Je vais vous épargner quelques minutes, que vous gaspillerez plus utilement à vous examiner les pores ou à épingler des photos de votre chat sur Instagram, en vous résumant l’essentiel de ce papier : Tout ce que vous faites est féministe et tout le monde est féministe et aussi, le féminisme est tout ce que vous dites qu’il est #amen

Vous vous sentez mieux ? Eh bien, tant mieux. Je me meurs d’envie de découvrir leur prochaine liste-bidon : « 11 choses qui ne font pas de Marx un communiste mieux que vous. » Par exemple : Vous possédez les moyens de production ? Et alors ?! Ne laissez personne censurer votre communisme #lecommunismeestpourtoutlemonde. Vous êtes né-e bourgeois-e, mais vous vous êtes toujours senti-e de classe ouvrière à l’intérieur ? Aucun problème. Assumer une identité prolétarienne est une façon branchée de subvertir l’opposition binaire de classe.

Mais je digresse. Le bon côté de l’énumération-bidon de Bustle est qu’elle m’a inspirée à en créer moi-même une. Voici les neuf critères réels qui font vraiment de vous LA meilleure :

1) Être une femme

Vous pouvez être un super-allié des féministes même si vous êtes un homme, mais vous n’allez jamais pleinement saisir le vécu féminin. Vu que les femmes sont le groupe qui est opprimé dans le patriarcat, en tant que classe, et que les hommes sont le groupe dominant dans ce système, ce sont les femmes qui doivent mener le mouvement vers leur libération. Être une femme est central au fait d’être féministe parce que le féminisme est un mouvement qui existe par et pour les femmes. Et même si les hommes sont également affectés par le patriarcat (la virilité n’est pas extra non plus), en fin de compte, ce sont les hommes qui en ont toujours bénéficié et les femmes qui en ont toujours souffert (et ce aux mains des hommes). La meilleure façon de soutenir le mouvement féministe, en tant qu’homme, est de tenir tête à d’autres hommes, aux privilèges masculins et à la violence masculine. En fait, ceci nous aide beaucoup et nous épargne de perdre notre temps en devant constamment expliquer à chaque homme rencontré pourquoi nous ne sommes pas réellement des jouets sexuels. Vous pouvez faire tout cela sans vous qualifier de féministe. Les actes comptent plus que les paroles, messieurs.

2) Comprendre que le féminisme n’est pas un sentiment ou une identité, mais un mouvement politique

Le féminisme ne consiste pas à porter un t-shirt disant que vous êtes une féministe. Il ne s’agit pas de vous qualifier de féministe juste pour le principe, même si vous n’avez aucun intérêt à libérer les femmes de l’oppression patriarcale. C’est ok d’être novice dans le féminisme et d’y faire son apprentissage : vous n’avez pas à tout connaître du mouvement pour en faire partie, mais vous devez comprendre que ce n’est pas un mot malléable, un logo ou un produit commercialisable. Personne ne dirait jamais : « Le socialisme n’est que ce chacun en fait ! Vis ton propre socialisme, mec ! » Parce que ce serait non seulement stupide, mais erroné dans les faits.

Si vous êtes d’accord avec l’objectification des femmes ou leur harcèlement dans la rue ou les privilèges masculins ou les stéréotypes de genre ou l’érotisation de la violence contre les femmes, eh bien vous n’êtes pas une féministe. Prendre un selfie ou se marier ou porter des talons aiguilles ou faire un tas d’argent n’est pas l’équivalent du féminisme (et pourtant les féministes ont le droit de faire ces choses ! Vous voyez comment ça fonctionne ?), parce que le féminisme ne se résume pas à votre sentiment individuel à vous sentir « bien » ou forte à un moment précis. Vous pouvez ressentir cette impression de puissance, mais cela ne crée pas nécessairement du féminisme. De même, se sentir bien n’est pas l’équivalent de gagner en force. Dans le cadre du féminisme, les gains en pouvoir signifient un progrès social pour un groupe de personnes marginalisées (dans ce cas, les femmes). C’est pourquoi, par exemple, poser nue et se sentir sexy dans un magazine de mode ou de pornographie peut amener celle qui le fait à se sentir bien (elle recevra un renforcement positif, se trouvera belle ou y trouvera un bénéfice financier, etc.), mais cela ne constitue pas des « gains en pouvoir » parce que ça ne constitue pas un progrès pour les femmes en tant que classe.

3) En finir avec cet anti-intellectualisme de merde

Franchement, les filles ! Penser n’est pas une mauvaise chose. C’est évident que vous n’avez pas besoin d’un diplôme pour faire du féminisme. Mais, en même temps, tout le discours du genre « Fuck ton idéologie de tour d’ivoire, fuck la théorie, fuck yeah ! » est contre-productif et ignorant.

Il n’y a pas d’activisme sans idéologie. L’idéologie est la somme des idées qui définissent un mouvement politique. Nous en avons fichtrement besoin, sinon comment allons-nous savoir ce que nous faisons ? (Quoi ? Il nous suffit de prendre des selfies et de nous hurler sur Twitter des mots comme intersectionnalité ? Bon alors. Fuck l’idéologie. Fuck les mouvements. Fuck yeah !)

Parallèlement, comprendre l’histoire de ce mouvement est une bonne chose. Cela nous évite de devoir constamment réinventer la roue. Cela nous évite d’avoir à réécrire l’histoire, ce qui aurait pour effet d’effacer le travail et le militantisme des milliers et milliers de femmes qui ont combattu pour les droits dont nous bénéficions aujourd’hui.

Comprendre comment avoir une pensée critique, comprendre l’idéologie féministe, comprendre l’histoire du féminisme : ces trucs ne sont pas destinés à des élites de snobs, ce sont des éléments fondamentaux. Sans eux, nous ne réalisons rien, et nous nous retrouvons à gueuler aveuglément « Le pouvoir aux salopes ! » » dans l’abîme virtuel. L’instruction et l’université ne sont pas de mauvaises choses, ce sont de bonnes choses qui ont été rendues inaccessibles à une foule de gens à travers le monde et/ou qui ont laissé à beaucoup d’entre nous des dettes considérables. Mais ce n’est pas l’instruction qui est le problème, mais le système. (L’instruction postsecondaire gratuite est un enjeu féministe. Hashtag-le.)

4) Comprendre que le féminisme ne consiste pas à être politiquement correct

Svp, ne vous méprenez surtout pas sur ce que je dis ici – être une féministe signifie que l’on doit être réfléchie dans nos paroles et nos actions. Dire et faire absolument tout ce qu’on veut quand nous le voulons est égoïste, irresponsable et juvénile. Mais nos efforts pour éviter de nous comporter en adolescentes égocentriques et arrogantes ne doivent pas nous conduire au politiquement correct.

Être une féministe signifie avoir une réflexion critique sur le monde qui vous entoure. Cela veut dire : ne rien tenir pour acquis et remettre en question le statu quo, et dire la vérité, même si cette vérité rend les gens mal à l’aise. Le changement rend les gens mal à l’aise. Contester l’idéologie dominante rend les gens mal à l’aise. Par contre, le politiquement correct consiste à s’assurer que vous ne choquez personne et cela signifie suivre la ligne du parti. Cette ligne de parti peut être une ligne « progressiste » ou bien « libérale ». Ce peut même être une ligne de parti que certains ont définie comme « féministe », mais c’est tout de même une ligne de parti. Au moment où vous arrêtez de penser par vous-même, où vous commencez à répéter les mantras de vos pairs sans questionner leur pertinence réelle, où vous cessez d’être courageuse, cessez de contester l’idéologie et les normes implicites du discours dominant, c’est le moment où vous devenez non pas une agente du changement, mais un mouton qui ne fait que suivre le mouvement.

Tant de féministes aujourd’hui ont peur de dire quoi que ce soit de controversé et c’est carrément déprimant. Les jeunes féministes ont peur de dire ce qu’elles pensent ou de remettre en question les propos dominants de peur d’être qualifiées de « prudes » ou d’un dérivé d’insultes en « phobe ». Notre capacité de résistance se transforme en lâcheté. Pourtant avoir une parole contraire est une bonne chose. Notre capacité à penser par nous-même et à remettre en question les idées que l’on suppose correctes est une faculté essentielle. Merde au politiquement correct.

5) Ne pas faire d’âgisme

Depuis quand l’âgisme est-il devenu acceptable dans le féminisme ? Oh oui, c’est vrai : au début de la fameuse troisième vague … OK, nous comprenons bien que des adolescentes rebelles veulent hurler « Tu n’es pas ma vraie mère ! » et claquent la porte au visage de leurs aînées, mais nous ne sommes pas des adolescentes rebelles. Nous sommes des adultes. Et si vous êtes une féministe, il est inacceptable de faire de la « deuxième vague » une insulte. Cette appellation est misogyne, antiféministe et âgiste et si vous voulez jouer cette carte merdique, félicitations, vous faites le boulot du patriarcat. Restez dans votre ignorance et continuez à perpétuer les clichés sexistes qui disent que les femmes qui ne sont plus très jeunes sont stupides, démodées, des bigotes cramponnées à leur collier de perles, en route pour la maison de retraite où elles pourront se contenter de jouer au loto ; mais sachez que vous n’êtes pas féministe. Les aînées du mouvement en savent bien plus que vous et nous n’allons nulle-part sans elles.

6) Ne pas accuser des féministes de détester le sexe et les hommes comme si c’était une mauvaise chose

Les femmes sont autorisées à détester les hommes et le sexe. Détester les hommes et le sexe est parfaitement normal. Les hommes et le sexe avec les hommes ont été une source de traumatisme pour des quantités innombrables de femmes, depuis des siècles. Il est également tout à fait normal d’aimer certains hommes et d’aimer avoir des rapports sexuels. Aucune de ces réalités ne devrait être utilisée par des féministes pour insulter, attaquer ou rejeter d’autres féministes. En accusant les féministes qui contestent la violence masculine de « détester le sexe » ou de « détester les hommes », vous renforcez une hétéronormativité pathétique et validez les stéréotypes selon lesquels les féministes ne sont en colère que parce qu’elles ne se font pas baiser assez. Ces clichés relèvent de la culture du viol – l’idée que les hommes peuvent amener les femmes à la passivité ou à l’hétérosexualité en les baisant. C’est l’idée que seules les femmes baisables sont de « vraies » femmes. C’est l’idée que les femmes ont besoin des hommes pour être des êtres entiers et pour compter – qu’elles n’existent que par rapport aux hommes. Ce sont des idées antiféministes.

Qu’une femme aime ou non les hommes ou le sexe n’a aucune incidence sur sa valeur ou sur le sens de sa vie, ses idées, ses mots, ou son activisme. Ce que le féminisme combat est justement cette idée que le rapport des femmes avec les hommes est ce qui les rend consistantes et dignes d’intérêt en tant qu’êtres humains. C’est comme s’en prendre à une femme en disant qu’elle est moche. Les femmes n’existent pas afin d’être matées ou baisées par des hommes. Elles ont droit à leur existence propre ! Remballez votre sexisme lesbophobe et allez le fourguer sur un forum masculiniste. Ils vont vous adorer là-bas.

7) Ne pas être masculiniste

En parlant de masculinisme, vous savez ce qui fait certainement de vous une meilleure féministe ? C’est de se battre pour les droits des femmes, et non les droits des hommes. Et ce que je veux dire, c’est : plutôt que de défendre les droits des hommes qui veulent se payer des fellations, essayez de défendre les droits humains des femmes, qui incluent la possibilité de payer un loyer et de se nourrir sans avoir à fournir aux hommes des fellations. Un aspect souvent négligé, mais essentiel du féminisme est l’idée que les femmes sont des êtres humains. C’est vrai ! Nous sommes radicales à ce point. Et parce que nous sommes des êtres humains, nous méritons des choses comme la nourriture et l’eau et le logement et nous devrions avoir accès à ces choses sans avoir à baiser des étrangers ou être soumises à des violences.

Si vous pensez que les hommes ont fondamentalement droit à des relations sexuelles, vous vous y prenez mal. Personne n’a de droit au sexe. Ce n’est pas un droit de la personne. Votre obsession pour les femmes asiatiques, les images pornos d’écolières, le sexe anal, ou les insultes putophobes adressées à des femmes en leur tirant les cheveux et en les étouffant n’est pas une part innée de votre sexualité coquine. Cela signifie simplement que vous êtes excités par le fait de déshumaniser des femmes. Bon vent, Felicia.

8) Comprendre que l’objectification et la nudité ne sont pas la même chose

Les féministes ne détestent pas les corps nus des femmes. Nous aimons les corps de femmes. Nous en avons toutes un. Nous l’utilisons tous les jours pour des choses comme manger et marcher et se blottir avec des chiots. Nous les aimerions encore plus si ces corps nous appartenaient, pour notre propre usage et plaisir, plutôt que pour celui de la population masculine.

Nos corps n’existent pas pour être admirés ou sexualisés ou baisés. Ils existent pour que nous y vivions. Notre culture a amalgamé le sexe et la sexualité à un point tel que nous pensons qu’il s’agit de la même chose. Mais c’est faux. L’objectification peut nous faire nous sentir sexy parce que nous avons appris à sexualiser l’objectification. Nous avons appris à mimer la sexualité comme une performance plutôt que de la ressentir. La raison pour laquelle la nudité féminine est devenue si problématique n’est pas parce que les féministes ont peur de leur propre peau, mais parce qu’on ne laisse pas cette nudité exister sans la pornographier. C’est la raison pour laquelle les gens paniquent à ce point quand des femmes allaitent en public. Parce que nous pensons que la seule raison pour qu’un sein soit visible est que des hommes puissent le reluquer. Arrêtez de faire de nos corps du matériel masturbatoire et peut-être verra-t-on la « pruderie » sociale disparaître.

9) Pour l’amour de dieu, arrêtez d’essayer de rendre le féminisme tendance

Populariser le féminisme ne fonctionne pas. Non pas parce que je ne pense pas que le féminisme devrait être populaire, mais parce que pour le vendre aux masses aujourd’hui, il doit être édulcoré au point de perdre toute signification. (Relisez l’énumération-bidon de Bustle). On n’a pas besoin de brader nos valeurs. Nous ne devrions pas avoir à le faire. Nous pouvons conserver nos valeurs et continuer à y rallier les femmes. Si des personnes ne veulent pas se rallier au féminisme concret parce qu’elles n’aiment pas le féminisme concret, peut-être qu’elles ont juste besoin d’un peu plus de temps pour y réfléchir. Ou peut-être qu’elles ne sont tout simplement pas féministes. Je suis tout à fait partisane d’éduquer les gens, mais pas à tort et à travers. Rendre le féminisme sexy et digeste pour des gens qui ne pensent pas le patriarcat est un problème ne fera rien pour aider le féminisme.

Être une féministe ne signifie pas que vous ne pouvez pas être cool, fun ou même attrayante, mais le féminisme réel n’a pas vocation à être cool, fun et attrayant. Il n’est tout simplement pas vraiment cool, fun ou attrayant en soi. Désolée mais c’est comme ça. En fait, nous luttons contre des choses comme la violence conjugale, le viol, l’esclavage sexuel, l’inceste, la pédophilie et le féminicide. Cela n’a rien de cool, de fun et de sexy. Ce n’est pas son objectif. Le féminisme n’est pas une foutue tendance mode.

Meghan Murphy, initialement publié le 11 septembre 2015 sur Feminist Current

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/09/11/9-things-that-really-do-make-you-a-better-feminist-than-everybody-else/

Traduction : TRADFEM,

https://tradfem.wordpress.com/2016/05/31/meghan-murphy-9-choses-qui-font-de-vous-une-meilleure-feministe/

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