Football / Flash ball

(Ministère de l’Intérieur – Place Beauvau – Paris-8e, 14 Juin 2016)

Nous sommes aujourd’hui à l’Hôtel de Beauvau, place du même nom, siège depuis 1861 du Ministère de l’Intérieur, à quelques pas du Palais de l’Élysée. Suspecte et inquiétante proximité. Le couple sécurité / insécurité pourrai-il être instrumentalisé ?

Reçus et introduits dans le bureau de M. Javert, Directeur au Ministère, du Service de la Sécurité Publique. Javert ! Ce nom ne vous est probablement pas inconnu.

Victor Hugo, dans sa grande fresque romanesque Les Misérables, dressait ainsi le portrait de l’Inspecteur Javert, le trisaïeul de notre interlocuteur d’aujourd’hui, l’homme qui, sa vie durant, poursuivit Jean Valjean : « Les paysans des Asturies sont convaincus que dans toute portée de louve, il y a un chien, lequel est tué par sa mère, sans quoi, en grandissant, il viendrait à dévorer le reste de la portée. Donnez une face humaine à un chien fils d’une louve, ce sera Javert ».

L’Inspecteur Javert ne vivait que pour respecter les lois. À ces deux maximes, il n’admettait pas d’exception : « Le policier ne peut se tromper » et « Un criminel est irrémédiablement perdu. Rien de bon ne peut en sortir ».

Nous pensons vous en avoir assez dit et, sur cette flatteuse présentation de l’homme de 1840, venons-en à l’entretien avec notre M. Javert d’aujourd’hui. Quel poste plus mérité que celui de Directeur de la Sécurité Publique lorsque l’on porte un tel nom et que l’on descend en ligne directe d’un ancêtre aussi prestigieux ?

Surtout dans le contexte d’aujourd’hui : un pays en état d’urgence depuis maintenant plus de six mois, des crues et des inondations cataclysmiques qui ne cessent pas, des fractions entières du monde du travail en révolte, fanatisées et dressant des barrages aux quatre coins du pays, une jeunesse refusant de se coucher le soir, jusqu’aux habituellement si sympathiques supporters et hooligans transformant les abords des stades en lieu de batailles rangées. Dernières venues, des menées terroristes et des assassinats de policiers.

Et ce n’est pas sans inquiétude, celle de savoir si « tout était sous contrôle », comme vient de l’assurer notre Premier Ministre, que nous venons prendre le pouls de la situation auprès de l’homme le plus qualifié pour y répondre, le Directeur de la Sécurité Publique au Ministère de l’Intérieur.

 

M. Javert, permettez-nous en premier lieu de vous dire toute notre sincère admiration pour l’efficacité déployée par vos services depuis maintenant plusieurs semaines : déblocages de raffineries et de dépôts de carburant occupés ; encadrement musclé de manifestations maintenant pratiquement hebdomadaires ; évacuation nocturne, tambour battant, des places de nos villes où certains de nos jeunes gens s’entêtent à noctambuler ; et maintenant, service d’ordre manu militari aux alentours des stades…

Nous ne voulons pas allonger la liste des innombrables tâches auxquelles sont confrontés vos services, ni ignorer l’état d’épuisement et de stress plus que probable de tous vos effectifs. Fatigue et stress auxquels s’ajoutent maintenant l’omniprésent danger de menaces terroristes. Mais enfin, la Sécurité est assurée.

Cette prudente et respectueuse entrée en matière énoncée, arrivons-en maintenant à ce si bienvenu Euro 2016, dont tout le monde espère, après ces si à propos inondations du mois précédent, qu’il permettra de poursuivre l’occultation des graves préoccupations sociales du moment. On ne peut en permanence, dans ce domaine, recourir à l’événement terroriste. Il est malheureusement difficilement programmable dans son calendrier. Permettez-nous M. Javert de vous dire notre étonnement, peut-être notre désapprobation quant au message diffusé par placards électroniques géants à l’entrée des stades. Et notamment de la formule impérative : Éviter les attroupements ; Ne pas tenir de propos politiques et idéologiques…

Évitez les attroupements, est-ce réaliste ? Y pensez-vous sérieusement ? Surtout avec cette Loi-Travail. Hier encore, plus d’un million de manifestants à Paris. Ne pas tenir de propos politiques ou idéologiques… M. Javert, nous tenons à vous le rappeler, tenir des propos politiques est une manière de penser tout haut. Nous nous excusons de vous poser la question en ces termes, elle commence par pensez-vous. Pensez-vous utile, arrivés où nous en sommes, en ces temps de libéralisme sécuritaire, de recommander l’abstention de penser ?

Resté jusqu’à maintenant attentif mais soucieux, recevoir des journalistes, à quoi cela peut-il mener, M. Javert se détendit, rassuré peut-être par le conciliant et le déférent de nos questions, plus probablement par le sentiment de son bon droit.

Chers amis, un principe ! Toujours tenir à l’écart politique et idéologie. Toujours !

Nos efforts en matière de lavage de cerveau et de crétinisation des masses n’ont jamais faibli, et ce concours footballistique en était l’occasion rêvée. Merci aux précieux concours de nos mass media en la matière. Mais attention, tout outil d’aliénation peut brutalement devenir levier d’affranchissement.

Car, qui dit attroupement, dit assemblement ; qui dit assemblement peut à tout moment dire ameutement. Et le sympathique crétin supporter doit toujours être vu comme un potentiel émeutier. Il faut veiller, sur ces barils de poudre que sont devenus les amassements du peuple, à ce qu’aucune mèche ne soit allumée.

La consigne de nos autorités gouvernementales est claire : éviter un « championnat révolutionnaire », un réveil séditieux du peuple, déclenché par un je-ne-sais-quoi : une erreur d’arbitrage, un penalty refusé, un quelque chose, nous n’osons pas dire quoi ou comment, un quelque chose qui éveillerait un sentiment d’injustice. Ce sentiment est dangereux. Sentiment d’injustice, attention ! Révolte toujours possible. Et de la révolte à la prise de conscience, il n’y a qu’un pas ; l’une et l’autre pouvant toujours s’alimenter.

George Orwell disait : « Ils se révolteront quand ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés ».

 

Et de conclure, nous étonnant par son érudition, nous montrant qu’il était bien le digne héritier du fin limier du Roi Charles X, celui du temps des Misérables – ce temps est-il réellement terminé – par la citation de l’historien Jules Michelet : « Par devant l’Europe et le monde, la France, sachez-le, n’aura jamais qu’un seul nom, inexpiable, son nom éternel : Révolution ».

Oui, Messieurs, il faut réduire la démocratie un murmure. TINA (There is not alternative) ; il n’y a pas d’autre politique possible. Grévistes, footeux, étudiants, manifestants, noctambules, enragés de tout acabit ! Tenez-vous à carreau. Foi de Javert, au nom de l’ordre libéral, je ne veux voir qu’une seule tête. Rompez !

Jean Casanova

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