Dramaturgie de la domination

Orlando, Magnanville, Euro 2016. Les points communs sont nombreux. Dans un contexte où médias et gouvernements s’adonnent, main dans la main, au jeu du cumul des frontières et des transfuges qu’elles génèrent, les trois événements semblent être écrits par le même dramaturge : un ou des êtres, de sexe masculin, se battent, tuent parfois, au nom d’un seul dieu. Au final, il y a toujours un ou des gagnants et un ou des perdants. Un criminel et des morts, des vainqueurs et des vaincus. La dramaturgie consiste à exposer, offrir au public, une force – celle du défoulement/refoulement par arme interposée, celle du désir de vengeance, celle du jeu et de ses partisans –, plus importante que celle du voisin, à opposer à une impuissance prégnante quotidienne (la terreur, la guerre, la pauvreté, etc.).

Arrêtons-nous un moment sur le foot. Sepp Blatter, président de la FIFA de 1998 à 2015 et homme d’affaires, dira en 1994 : « Le football est un sport de combat. L’adversaire doit encaisser plus de buts que sa propre équipe ». Arnaud Bouthéon, militant ultra-conservateur français (Manif pour Tous, parti Sens Commun), écrira à propos des joueurs dans Le Figaro du 10 juin 2016 : « Des hommes, avec des hommes, contre des hommes. Des combattants qui secrètent plus de trente pourcent de testostérone supplémentaire lorsqu’ils opèrent à domicile. […] Le football atteste qu’à l’heure de la corporation, de la protection des privilèges, de la rétractation sociale, et de l’égalitarisme mielleux, il offre avec certitude une plateforme d’expression des talents, de sélection et de compétition. Il enseigne que le bien-être est un leurre et que l’adversité fait grandir. Que le travail, l’ascèse, le sacrifice et le renoncement sont des vertus plus que diététiques ». Les deux personnages nous éclairent sur le caractère spécifique des scénographies footballistiques.

Amusons-nous à l’étendre aux deux autres actualités. Point d’acteurs féminins, ou aperçus dans les tribunes (Euro 2016), en tant que « compagne de » (Magnanville) ou « mère de » (Orlando), hors champ donc, et extrême violence comme fil conducteur de l’œuvre. Mises en scène de croisades où muscles bandés rivalisent avec armes à feu ou blanches pour mieux murer le potentiel dialogue entre Occident, lieu des faits, et périphérie, lieu prêté à l’origine des faits ou de leurs acteurs. Scénographies pour le moins sexualisées, pour ne pas dire phalliques, qui trahissent un besoin d’exaltation de puissance, en opposition à une réalité d’absence et d’impuissance. La pièce revisite la domination, c’est-à-dire réhabilite la hiérarchisation des relations sociales (riche/pauvre, mais aussi homme/femme, blanc/noir/racisé, hétéro/homo), l’oppression et l’aliénation. Elle s’éloigne de l’humanisme, du rêve. Mauvaise donc.

Joelle Palmieri, 16 juin 2016

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Une réponse à “Dramaturgie de la domination

  1. Un peu dans le même sens : virilité, violences, mortalité — sur mon blog singuliermasculin.wordpress.com

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