Hier, comme aujourd’hui une catégorisation négative

roms-tsiganes-nomades-un-malentendu-europeenLes publications concernant les Roms, sont à la mesure de la généralisation de ce qu’il est nécessaire d’appeler, paraphrasant le titre du livre d’Éric Fassin, « une politique européenne de la race ». Ce n’est pas le moindre mérite de la somme (issue d’un colloque en octobre et novembre 2011) codirigée par Catherine Coquio et Jean-Luc Poueyto que d’aborder en tant que tel cet aspect du soi-disant « problème Rom ».

1ère partie : La persécution et l’élimination des tsiganes en Europe pendant la seconde guerre mondiale

  • Henriette ASSÉO : Une historiographie sous influence

  • Frank SPARING : La politique de réparation restrictive en Allemagne d’après-guerre

  • Michael STEWART : Fossoyeurs du sang nordique (Tobias Portschy et l’élaboration d’un racisme anti-Tsiganes systématique dans le Burgenland autrichien : « en 1946 dans le canton d’Oberwart sur 3000 Tsiganes (…) à peine 200 étaient rentrés chez eux »)

  • Martin HOLLER : « Comme les Juifs ? » (Etude fondée sur les sources soviétiques : « le génocide des Roms soviétiques reste encore plus ou moins ignoré (…) y compris de la majorité des historiens »)

  • Mikhaïl TYAGLYY : « Il faut appliquer aux Tsiganes le même traitement qu’aux Juifs » (sur la politique nazie en Ukraine)

  • Tatiana SIRBU : Roumanie : la résolution du « problème tsigane »

  • Licia PORCEDDA : Mesures de contrôle, internement et déportation des Tsiganes en Italie (« aucun criminel ni civil italien n’a été jugé »)

  • Alain REYNIERS : Les Tsiganes en France et en Belgique au cours de la Seconde Guerre mondiale

  • Emmanuel FILHOL : Pouvoirs publics et Tsiganes après la Libération (« Les autorités ont même maintenu une partie [des familles] dans les camps (…) jusqu’au printemps 1946 »)

2ème partie : La « question Rom » : une Europe en question

  1. L’antitsiganisme  et la « civilisation européenne »

Leonardo PIASERE : Qu’est-ce que l’antitsiganisme ? (« La décennie de l’inclusion des Roms (…) est une tentative de pacifier les Roms de la périphérie européenne qui sont vus comme une potentielle bombe à retardement catastrophique pour l’ordre de la nouvelle Europe. La « pauvreté » pour le néolibéralisme est essentiellement l’état d’empêchement de devenir un consommateur libre de toute contrainte… »)

Jean-Louis GEORGET : Le débat indo-européen et l’identité tsigane à l’orée du XIXème siècle (L’invocation de la race permettait donc de trancher radicalement entre ceux qui appartiennent à la nation et ceux qui, quoi qu’ils fassent, lui seront toujours hétérogènes, à la manière des Tsiganes »)

Catherine COQUIO : Etre ou ne pas être européen (« Mais si les Roms sont « l’âme de l’Europe » (Günther Grass), alors il est clair que l’Europe ne sait pas quoi faire de son âme et qu’elle préfèrerait même s’en débarrasser une bonne fois pour toute » on y trouve aussi un rappel des limites des plaidoyers « européens » du type « il est manifeste que les dominions anglais, les Etats-Unis, etc., appartiennent à l’Europe, mais non les Esquimaux (…) ou les tziganes qui vagabondent perpétuellement en Europe » – Husserl -)

Elisabeth TAUBER : Quel visage aurait aujourd’hui la raison en Europe centrale ? (« Si Kant avait prêté l’oreille à Christian-Jakob Kraus… »)

Marie CUUILLERAI : Qu’est-ce qu’un peuple ? (A propos de « Moyens sans fin » de Giorgio Agamben les «impasses d’un sujet politique enté sur une citoyenneté abstraite »)

2) La situation contemporaine : aspects politiques, juridiques et sociaux.

Emanuela IGNATOIU-SORA : Autour d’une politique européenne pour les Roms

Michael STEWART : Le Populisme et les Roms aujourd’hui (« Le populisme une normalité pathologique en Europe ? »

Samuel DELÉPINE : Des politiques publiques à l’égard des Roms. Hier, comme aujourd’hui, une catégorisation négative. (Comment le discours institutionnel qui ethnicise des questions sociales en créant une « question rom » repose sur les mêmes leviers que le discours antitsigane)

Sylvaine GUINLE-LORINET : « Roms » et « Gens du voyage » : le malentendu français (à propos des déclarations de l’épiscopat français)

3ème partie : Un exotisme européen ou la construction de soi et de l’autre.

1) Images et stéréotypes : politique et esthétique

Gérard DESSONS : Errants devant l’Éternel (« En opposant radicalement une civilisation du voyage illégitime et une civilisation de la sédentarisation comme modèle idéal de la socialité on organise un conflit entre les manières collectives et l’esprit des lois des sociétés modernes »)

Ilsen ABOUT : Une fabrique visuelle de l’exclusion. Photographies des Tsiganes et figures du paria entre 1880 et 1914.

Xavier ROTHÉA : Les usages de la différenciation (utilisation de l’image des Gitans dans l’Espagne franquiste)

Évelyne TOUSSAINT : Le merveilleux est-il l’opium de la pensée critique ? (de la fascination de la fable chez Chris Marker ou Walter Benjamin aux images qui nous renvoient aux réalités politiques de notre monde)

Nicolas GENEIX : Quelques images et voix tsiganes dans le cinéma hongrois de La Pierre lancée à District

2) Aspects de la relation Roms-Gadge

Martin Olivera : La production du romanès (« Pour les roms, l’altérité n’est pas un problème devant être résolu mais la solution : c’est par les Gadge et en même temps hors de leur contrôle que les Roms prennent possession du monde et y assurent leur présence collective »)

Kata HORVATH : Taire la différence

Jean-Luc POUEYTO : Qu’est-ce qu’un Gadjo (entretiens)

Cécile CANUT : Du jeu romanès à la construction politique contemporaine de la langue romani (« En quoi les soubassements essentialistes des politiques nationalistes –un peuple, une langue, une nation- sont-ils si proches de ceux des politiques multuculturalistes (…) transnationales ? Pourquoi la « défense des minorités » passe-t-elle toujours par une essentialisation des langues, des cultures et des populations ? »)

Jean-Luc POUEYTO : Les écritures discrètes des Manouches (Les usages de l’écrit internes aux familles manouches remettent en cause les discours sur la tradition orale ou l’illettrisme)

Alain REYNIERS : A propos de Jan Yoors (Auteur de « Tsiganes : sur la route avec les Roms Lovara »)

Cécile KOVACSHAZY : Romanciers hongrois tsiganes de la vie ordinaire

Jean-Yves POTEL : Papusza, poète tsigane en Pologne communiste

Tiphaine SAMOYAULT : Quelle mise en fiction possible du témoignage ? Autour de Zoli de Colum McCann

On excusera la longueur de cette présentation des contributions mais, il faut insister sur le fait qu’elle rend compte de l’importance de celles-ci.

Un mot pour évoquer le fil conducteur du colloque (avec certes, des nuances en fonction des intervenants) : il s’agit d’analyser les raisons de la construction d’un soi-disant « problème rom » tant comme transposition de problèmes sociaux sur un plan ethnique que d’un révélateur des impensés de « l’imaginaire européen » tel qu’il se concrétise au travers de la construction de l’Union Européenne (« un idéal civilisationnel inchangé, fondé sur le rendement du travail, l’éducation utile, la capitalisation et la trace écrite »). De ce point de vue la rencontre (voire même la fusion) entre institutions, experts, ONG, Fondations diverses (au premier rang l’Open Society de Georges Soros) et l’Union Romani (le mouvement rom « nationaliste » des années 90 doté d’un « hymne national », d’un drapeau … de tous les attributs qui font de « l’Etat » un véritable état) génère cette situation paradoxale d’une situation caractérisée par un antitsiganisme généralisé, avec son cortège d’exclusions et de violences et en même temps la mise en place d’une politique « d’inclusion » (dont il faut noter qu’elle est sous-tendu par l’idée vulgarisée par Manuel Valls « « ils » n’ont pas vocation à s’intégrer ICI »).

Le point de départ sera donc une mise en question des notions de peuple et de nation :

« Que signifie cette obsession classificatoire, ce besoin entêtant de nommer et de définir des populations insaisissables, de leur assigner une origine commune ? (…) d’origine raciale, malgré ses bonnes intentions affirmées, un tel mode de classification semble voué aux utilisations racistes. Et il l’est, de fait, à une époque de crise économique généralisée et d’obsession identitaire, où le bouc émissaire est si facile à trouver.

On l’aura compris : un livre important et bienvenu.

Coquio (Catherine), Poueyto (Jean-Luc).- Roms, Tsiganes, nomades. Un malentendu européen.– Karthala, 2014

Dominique Gérardin

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