Une dernière question, s’il vous plaît, M. Javert…

(Ministère de l’Intérieur – Hôtel de Beauvau – Place Beauvau – Paris 8° – 17 Juin 2016)

M. Javert s’étant levé et, de l’élégante, courtoise, mais tout de même un peu cavalière formule « Rompez ! », nous ayant signifié que l’entretien était clos, bien que déjà reconduit à la porte du bureau, nous tentons une dernière question.

M. Javert, s’il vous plaît, une dernière question avant de nous séparer. À propos de cette lancinante question des casseurs toujours fort opportunément déployés aux alentours immédiats des rassemblements de Nuit Debout ou des manifestations de la grande intersyndicale contre la Loi Travail, casseurs étant encore un euphémisme lorsque l’on voit, copieusement restituée sur les écrans télévisés, l’étendue de leurs ravages – jusqu’à la destruction de la façade d’un hôpital d’enfants – oui, à ce propos, nous aimerions avoir votre éclairage, celui du Directeur de la Sécurité Publique.

Comment se fait-il, dans un pays comme le nôtre, la France, dont un polémiste célèbre avait dit que la compétence et le tatillon de l’État y étaient tels que « le moindre rat y était administré policièrement », comment se fait-il dans un pays où chaque interpellé se voit prélever, plus que ses empreintes digitales, ses empreintes génétiques et son ADN, où chaque apprenti djihadiste en formation est sous contrôle radar permanent et dispose d’un officier traitant à la DGRSI (Direction Générale du Renseignement et de la Sécurité Intérieure), comment se fait-il que ces bandes de voyous n’aient pas encore été repérées, circonscrites, identifiées, enfin mises hors d’état de nuire ? Certains ont osé suggérer que, peut-être, c’est qu’elles rendaient service.

Excellente question, mon cher ! Mais voyez-vous, même si le problème est loin d’être subalterne, je ne m’occupe pas de la cuisine et des sales besognes.

Je vous fais de ce pas conduire à un de mes adjoints en charge de la question.

Au revoir, et merci encore, M. Javert ! Merci pour votre franchise et votre attention.

Un planton nous prend en charge, direction 3° sous-sol du Ministère, où, au bout d’un sombre couloir, nous pénétrons dans le bureau de l’Inspecteur Marx. Petit écriteau apposé à la porte d’entrée : Bureau du bidonnage, de la manip, des coups fourrés et des coups tordus.

L’Inspecteur Marx, grand barbu débonnaire, nous écoute, amusé, reformuler cette question un peu piègeuse. Ces casseurs, qui sont-ils, d’où viennent-ils ? D’où tiennent-ils cette merveilleuse capacité à apparaître et disparaître, à tout moment et surtout, en toute impunité ?

Vous ne pouvez mieux tomber. Je viens justement de traiter de la question dans un de mes derniers rapports. Le titre en sera Les luttes de classe en France. Pardonnez-moi de faire quelque peu appel à votre culture historique et politique. Dans ce livre, j’identifie cette engeance, ces fameux casseurs, comme une fraction de ce qu’un célèbre théoricien politique du XIXe siècle avait baptisé de la formule imagée, lumpenprolétariat, le prolétariat en haillons (de l’allemand lumpen, haillons).

Je cite ses propres mots de l’époque : « Tous les roués n’ayant ni ressources, ni origine connue, les rebuts et laissés-pour-compte de toutes les classes sociales, vagabonds, échappés des bagnes et des casernes, escrocs, voleurs à la roulotte, saltimbanques, escamoteurs et pickpockets, maquereaux et proxénètes, portefaix, chiffonniers, soulographes sordides, rétameurs, mendiants, en un mot, toute cette masse errante et fluctuante que rien, dans notre société, ne rattache à rien ».

En somme, brigands, voleurs, marginaux de toutes les classes, jamais passés par la dure mais fortifiante discipline du travail et du salariat. Contrairement au prolétariat issu, lui, du salariat et par là-même potentiellement, je dis bien potentiellement, révolutionnaire. Ce lumpenprolétariat, formé de gens sans aveu, ni foi, ni loi est a-révolutionnaire. Toujours prêt à se mettre au service de l’oligarchie et de la réaction. Voilà tout son intérêt et son caractère propice à toutes les manipulations.

Nous avons peine à vous suivre M. Marx, sur cette proximité d’intérêt entre Oligarchie et Lumpenprolétariat. Ne forcez-vous pas le trait ? Votre parallèle historique n’est-il pas un peu simplificateur ? Nous ne sommes plus au XIXe siècle.

Détrompez-vous ! Remarquez les points communs : vénalité, goût de l’argent facile sans travailler, mépris pour ce qu’ils cassent et pour ceux qu’ils volent. Ceci demeure, même 150 ans plus tard.

J’irai jusqu’à reprendre cette formule du théoricien révolutionnaire : « L’oligarchie, dans son mode de gain, comme dans ses jouissances, n’est rien d’autre que la résurrection du lumpenprolétariat dans les sommets de la société bourgeoise ».

Pour moi, les choses sont claires. Le lumpenprolétariat est l’armée de l’oligarchie. L’oligarchie en favorise l’émergence et en assure la protection, comme d’une véritable armée, une armée civile, une armée intérieure dont la violence sert les intérêts des puissants en divisant et discréditant le monde du travail par ses provocations.

Gens de peu de scrupules, utilisables pour toutes les basses besognes par le patronat, la police. Toujours disponible pour le pouvoir en place, le lumpen est un détrousseur de pauvres, un briseur de grève, un provocateur-né.

Je résumerai d’une image : les casseurs brûlent les voitures sur les parkings des HLM de banlieue, jamais à Neuilly.

Nous quittons l’Inspecteur Marx et son 3° sous-sol, et regagnons le rez de chaussée du Ministère . Un peu secoué par cette charge brutale et sans concession. Beaucoup d’entre vous la jugerons manichéenne et excessive. À la suivre, il faudrait imaginer Marisol Touraine affligée, les larmes aux yeux devant les façades vitrées brisées de l’Hôpital Necker, son collègue Manuel Valls approvisionnant les voyous en projectiles. Un peu fort tout de même.

Jean Casanova

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