La décolonisation du Sahara occidental

Managua (Nicaragua), 02/06/16 (SPS) – Voici le texte intégral de l’intervention d’Ahmed Boukhari, membre du Secrétariat National et représentant du Front Polisario à l’ONU, au séminaire sur la décolonisation qui s’est tenu à Managua, Nicaragua, du 31 mai au 2 juin 2016

Monsieur le Président, honorables  délégués et participants au séminaire,

Mes premières paroles vont à l’honorable Gouvernement de la République du Nicaragua pour lui exprimer ma reconnaissance pour cette nouvelle démonstration de la générosité et de la coopération aux efforts de décolonisation de l’ONU dont il fait preuve en accueillant pour la seconde fois ce Séminaire à Managua, dans la patrie de Sandino.

J’aimerais aussi profiter de cette occasion pour féliciter l’Ambassadeur de la République Bolivarienne du Venezuela, M. Rafael Ramirez, pour sa brillante élection à la Présidence du Comité Spécial des 241. Je voudrais aussi féliciter le Bureau qui l’assiste dans la noble tâche qui consiste à remplir les objectifs qui sont assignés par la communauté internationale au Comité des 24.

M. le Président,

En cette occasion comme dans toutes les précédentes, la délégation du Front Polisario, en tant que légitime représentant du peuple du Sahara occidental, en vertu des faits dérivés de sa longue lutte pour la libération nationale et de la légalité internationale, comme il est établi dans la résolution 34/37 de l’Assemblée Générale et les suivantes, participe à ce séminaire dans le but d’informer le Comité Spécial sur la situation relative au Sahara occidental, le dernier Territoire Non Autonome africain qui reste inscrit à l’agenda de ce Comité Spécial.

On le sait, M. le Président, nous avons été une colonie espagnole de 1884 à 1975, dans le cadre du découpage de l’Afrique en colonies issu de la Conférence de Berlin de 1885 où les puissances européennes se sont partagé notre continent, comme elles l’avaient fait pour le continent américain au Traité de Tordesillas quatre siècles auparavant. Les peuples des deux continents, au bout d’une longue lutte pour la liberté, ont réussi à se libérer du joug colonial, et ont inspiré ensemble la rédaction de la célèbre résolution 1514 de décembre 1960, considérée comme la Magna Carta de la décolonisation, qui a donné naissance à ce Comité.

Le peuple sahraoui n’était pas, ne pouvait pas être, l’exception à la décolonisation, et entreprit donc sa lutte légitime pour l’indépendance nationale, en utilisant d’abord des moyens pacifiques, puis, à partir de 1973, par l’unique moyen qui restait à sa disposition, la lutte armée sous la direction du Front Polisario. Nous avions espéré que l’Espagne, puissance coloniale et administrative du Territoire du Sahara occidental, remplirait ses obligations à l’égard de la décolonisation, comme elle s’y était volontairement engagée, telles qu’elles avaient été définies par de nombreuses résolutions de l’Assemblé Générale de l’ONU et l’avis de la Cour Internationale de Justice du 16 octobre 1975, ainsi que par le rapport de la mission de visite envoyée par ce Comité au Sahara occidental en mai 1975.

L’Espagne n’a pas rempli ses obligations. Au contraire, elle a offert notre pays et notre peuple à deux pays voisins, le Maroc et la Mauritanie, pour qu’ils le divisent, le partagent et l’occupent en vertu des accords dits de Madrid de 14 novembre 1975. Cependant, dans sa lettre du 26 février 1975 au Secrétaire Général de l’ONU, le gouvernement espagnol considère que « la décolonisation ne sera pas valide tant que le peuple sahraoui n’aura pas exprimé sa volonté de façon valide ». 

On sait peu que ces deux pays, trois ans auparavant, avaient signé en juin 1972, en marge de l’ONU et dans le dos du peuple sahraoui, un accord ultra-secret pour se partager le territoire, comme l’a révélé l’ancien président de la Mauritanie Mokhtar Ould Daddah dans un récent livre intitulé La Mauritanie contre vents et marées. L’abandon espagnol et l’invasion conjointe mauritano-marocaine provoquèrent une guerre brutale contre un peuple désarmé et surpris par les événements et la faible réaction des Nations Unies. Cependant, la détermination du peuple sahraoui et la solidarité de notre continent africain et de beaucoup de nations, particulièrement en Amérique latine et dans les Caraïbes, ont fait échouer les plans des deux pays envahisseurs. La Mauritanie s’est retirée de la guerre en vertu de l’accord passé avec le Front Polisario en août 1979, et a, en février 1984, reconnu formellement la République Sahraouie, maintenant membre de plein droit de l’Union Africaine.

Au bout de 16 ans d’une guerre cruelle, le Maroc a accepté le verdict des faits et le message clair et sans équivoque de la Communauté internationale, contenu dans la résolution 34/37 de l’Assemblé Générale des Nations Unies et dans la résolution 104 du 19e sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine. Il a accepté le plan de paix élaboré conjointement en 1988 par l’ONU et l’OUA, aujourd’hui UA, basé sur la reconnaissance du droit du peuple sahraoui à choisir librement son avenir par un référendum d’autodétermination. Ce plan a été approuvé par le Conseil de Sécurité dans ses résolutions 658 (1990) et 680 (1991), aux termes desquelles il a créé une mission, la MINURSO2, avec le mandat explicite d’organiser le référendum d’autodétermination qui permettrait au peuple du Sahara occidental de choisir entre l’indépendance et son intégration au sein de la puissance occupante, comme décrit dans la résolution 34/37 de l’Assemblé Générale des Nations Unies.

Un espoir était né pour la dernière colonie africaine à encore figurer à l’agenda de ce Comité. Le référendum aurait dû se tenir six mois après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre les deux parties belligérantes le 6 septembre 1991.

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Le référendum n’a pas eu lieu jusqu’à maintenant. Pourquoi ? La réponse est simple. Parce que le Maroc, la puissance occupante, a décidé de renier les engagements qu’il avait contractés en vertu de son acceptation du plan de paix, au moment précis où l’ONU venait de terminer l’opération coûteuse d’identification et de recensement des électeurs. Dans une lettre adressée au Secrétaire Général de l’ONU en avril 2004, le Maroc a annoncé qu’il déclarait unilatéralement sa souveraineté sur le Sahara occidental, considérant, je cite, “qu’un référendum où figurerait la possibilité de l’indépendance constitue une remise en cause de la souveraineté du Maroc sur le Sahara”.

À l’évidence cet argument manque de sérieux, et son incohérence a été soulignée par le secrétaire général de l’époque, Kofi Annan, dans son rapport d’octobre 2004, je cite, « le Maroc avait déjà accepté que l’indépendance était l’une des options du référendum que la MINURSO allait organiser. »

Après cette volte-face, le Maroc s’est évertué à saper les efforts des Nations Unies en vue de la décolonisation. À partir de là, tous les efforts de la communauté internationale et de négociateurs de l’envergure de James Baker et de ses successeurs, agissant dans le cadre des résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité, se sont heurtés à l’attitude intransigeante et à l’obstructionnisme de la puissance occupante, dont les actes continuent à nous mettre sur la voie du pire des scénarios.

Une preuve en est le discours qu’a prononcé le roi du Maroc à la nation le 6 novembre 2015, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’invasion du Sahara occidental. Il a dit, je cite : “Le Maroc restera dans son Sahara et le Sahara demeurera dans son Maroc jusqu’à la fin des temps ”.

Il est vrai que de plus grandes puissances que le Maroc avaient dit plus ou moins la même chose au sujet de leurs propres colonies. La France l’avait dit à propos de l’Algérie. Le Portugal l’avait dit à propos de l’Angola et du Mozambique. Et l’Espagne l’avait dit à propos de la Guinée équatoriale et du Sahara occidental. Ces propos vont contre la logique de l’Histoire. Ils constituent néanmoins, en plein XXIe siècle, un défi regrettable et inutile à la Communauté internationale ainsi qu’aux principes et aux résolutions de l’ONU qui considèrent comme non-négociable le principe de la libre détermination des peuples soumis à une colonisation ou à une occupation étrangère. Il est vrai, et tout aussi regrettable, que les Conseil de Sécurité, garant de l’intégrité du Plan de Paix de 1991 qui a donné à la MINURSO sa raison d’être, continue de fuir la responsabilité qui lui incombe en vertu du Plan de Paix et de la Charte des Nations Unies, d’autant plus au vu des récents développements qui montrent que le péril pourrait atteindre le point de non-retour.

Il y a dans cette salle plusieurs membres permanents et non-permanents du Conseil. Nous avons été les témoins, comme toute la communauté internationale et particulièrement l’Afrique, des énormes efforts fournis par certains membres du Conseil pour éviter qu’on arrive à ce point de non-retour. Ces efforts se sont reflétés dans le vote et dans l’explication de vote sur la récente Résolution du Conseil de Sécurité 2285. Nous les en remercions.

Comme on sait, M. le Président, en mars dernier, le Maroc a empêché le secrétaire général de se rendre à Laâyoune3, où se trouve le siège de la MINURSO. Ban Ki Moon a néanmoins pu mener à bien les autres phases de sa visite. Il a constaté de ses propres yeux la réalité que vit le peuple sahraoui, tant dans les camps de réfugiés que dans les zones libérées, et il a déclaré publiquement que cette réalité l’avait profondément ému. La réalité, c’est un peuple expulsé de sa terre par la force des armes d’une armée d’occupation, forcé à vivre dans des conditions pénibles pendant que son pays est dépouillé de ses ressources et que sa population est soumise à une politique de répression brutale, documentée par l’ONU même et les organisations de défense des droits de l’homme présentes dans les zones occupées. Une telle situation ne peut qu’émouvoir la conscience de tout démocrate ou gouvernement amoureux de la paix.

Le Secrétaire Général a employé le terme d’occupation. Ce n’est pas une surprise. L’Assemblée Générale de l’ONU, dans ses résolutions 34/37 et 35/19, considère explicitement que nous sommes face à une « occupation militaire du Sahara occidental ». De plus, les deux résolutions ont demandé au Maroc, je cite, « de mettre fin à son occupation du Sahara occidental ». Ce sont des faits. Ce sont des résolutions de l’ONU. On n’invente rien. Ce n’est pas un concept nouveau, mais c’est le concept dont s’est saisi le Maroc pour lancer une campagne de dénigrement contre l’institution du Secrétaire Général, et pour justifier la rupture finale avec le processus de paix afin que « le Maroc reste au Sahara jusqu’à la fin des temps. » Les termes “jusqu’à la fin des temps ” ne sont pas une invention d’une presse dévoyée ou hostile. Ce sont les propres termes du roi du Maroc en personne. Plus grave, la campagne contre le Secrétaire Général a été suivie, une semaine plus tard, le 14 mars, par l’expulsion de la composante civile et politique de la MINURSO du territoire non-autonome du Sahara occidental. Après avoir dénigré le Secrétaire Général, et avoir décrété persona non grata l’envoyé personnel de Ban Ki Moon, l’ambassadeur Ross, le Maroc a choisi de défier le Conseil de Sécurité. Dans sa résolution 2285, (2016), le Conseil a fixé un délai de 90 jours au Maroc pour qu’il accepte que les contingents de la MINURSO reviennent au Sahara occidental. Jusqu’à présent le Maroc refuse et continue de tourner le dos à la volonté unanime du Conseil.

Voici les faits très brièvement résumés, M. le Président. Ce sont des faits. Pas des conjectures ou des élucubrations. Vous en avez été témoins. Mon intervention est complétée par une annexe jointe.

Permettez-moi d’ajouter en guise de conclusion que nous nous trouvons devant la menace d’un échec possible de la Communauté internationale et en particulier, que le Conseil de sécurité risque de en pas être en mesure d’apporter son appui à la résolution du dernier point qui figure encore à l’agenda de ce Comité, le processus de décolonisation de la dernière colonie d’Afrique. Si le Conseil de Sécurité adopte la politique de Ponce Pilate, l’Assemblée Générale, et ce Comité en particulier, doivent continuer à assumer leurs responsabilités en matière de décolonisation. Nous devons avoir une conscience claire de ce qu’impliquerait un éventuel échec des Nations Unies.

Ceci dit, nous devons avoir une conscience claire de ce qu’impliquerait l’éventuel échec d’un processus de paix dans une région soumise depuis longtemps à des dangers menaçant sa sécurité. La faillite probable du processus de paix dans lequel le peuple sahraoui avait placé toute sa confiance ne peut déboucher que sur un scénario de guerre, à un retour au point de départ de 1975. C’est à dire, à un conflit ouvert, à la prolongation des souffrances d’un peuple innocent, et à l’aggravation de la tension dans une région déjà secouée par de nombreux défis en provenance de la zone de conflits qu’est le Sahel.

Le Front Polisario ne désire pas le retour au conflit armé. Nous savons par notre expérience, et l’expérience d’autres peuples, que la guerre est la pire façon de résoudre un conflit qui peut et doit être résolu par la voie civilisée de la négociation honnête, transparente, fidèle aux principes et aux résolution de l’ONU en matière de décolonisation. Le Front Polisario considère qu’il existe encore un espace pour que l’ONU intensifie ses efforts pour épargner à la région la spirale de la confrontation. Si toutefois la confrontation s’avère inévitable parce que ceux qui peuvent et doivent déployer ces efforts décident de ne pas le faire, dans ce cas, nous assumerons notre obligation de défendre le droit de notre peuple à l’indépendance.

Face à cette situation, il incombe plus que jamais au Conseil Spécial d’assumer ses responsabilités. Le silence n’est pas une option. Nous sommes au croisement des routes qui mènent, soit vers une paix juste et durable par les moyens qu’a proposé l’ONU, ou vers l’inconnu. Selon nous, ce Comité a été créé pour mener à bien la décolonisation. Il ne doit pas être influencé de manière active ou passive, neutralisé par des menaces ou neutralisé par la stratégie du vacarme et de la confusion par ceux qui veulent le faire dévier de la noble responsabilité qu’il a contractée envers la dernière colonie africaine qui figure encore à son agenda.

Sur la question spécifique du Sahara occidental, sa position est claire. En d’autres termes, il se trouve devant une question de décolonisation qui doit se résoudre par l’application du principe d’autodétermination dans les termes définis par la résolution 1514 (XIX) et qui sont la base et la justification du Plan de règlement qui a motivé l’envoi de la MINURSO. Cette position doit être maintenue et réaffirmée. Par ailleurs, le Comité a envoyé une Mission au Sahara occidental en ami 1975. Plus de 40 années se sont écoulées. Il est difficile de comprendre qu’il n’ait pas jusqu’à maintenant envoyé d’autre mission, et il est difficile de comprendre que ses rapports et ses documents de travail sur le Sahara occidental se limitent à faire un résumé insipide, incolore et inodore des rapports qu’a présentés le Secrétaire Général au Conseil de Sécurité. L’heure est venue, M. le Président, Honorables Membres du Comité, de mettre fin à cette anomalie, en retournant au Sahara occidental pour y recueillir des renseignements de première main sur la situation qui y règne.

Pour terminer, le Front Polisario désire solliciter de la part de ce Comité la tenue d’une session spéciale consacrée au Sahara occidental.

Je vous remercie.

Ahmed Boukhari احمد بخاري

Traduit par  Jacques Boutard

Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source : http://www.spsrasd.info/news/es/articles/2016/06/02/2138.html

Date de parution de l’article original: 02/06/2016

Publié sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=18156

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1 Ou Comité spécial de la décolonisation : comité de l’ONU chargé d’observer et de promouvoir le processus de décolonisation de certains territoires.

2 Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental.

3 Laâyoune est la ville la plus importante du Sahara occidental. Elle est située au bord de l’Atlantique, à 500 km au sud d’Agadir. Son nom est fréquemment orthographié El Aaiún ou El-Ayoun.

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