Les migrations entre passé et présent. I

Ce n’est pas la première fois qu’on parle d’une « crise des migrants » et que l’on cherche, comme aujourd’hui en Europe, en Turquie, en Malaisie, aux Etats Unis, comme au Kenya ou en Thailande, c’est-à-dire comme partout dans le monde, à les expulser, à les renvoyer dans leur pays d’origine ou à les expédier dans d’autres pays. Ce n’est pas non plus la première fois en Europe que l’on songe à expulser les immigrés les moins fortunés : l’Angleterre, ce pays le plus ouvert à l’immigration et à l’asile jusqu’au XXe, moins toutefois par humanitarisme que par mercantilisme et intérêt économique, émit en 1905 un Alien Act, pour empêcher l’entrée des migrants pauvres, le plus souvent des Juifs d’Europe centrale. Tout cela n’était pourtant rien à côté des milliers de réfugiés qui au XXe siècle se trouveraient sur les routes et les mers pendant et après les deux guerres, après la décolonisation ou encore après la chute du rideau de fer, si bien qu’on a pu parler pour cette époque d’un « siècle des réfugiés »1.

Et pourtant à l’arrivée de ces milliers de réfugiés qui traversent aujourd’hui la Méditerranée — en 2015 plus d’un million ont transité par la Grèce et ils sont là encore aux portes de l’Europe — on ne peut qu’être frappé par l’apparente amnésie de nos contemporains : à moins qu’il ne s’agisse d’un refoulement des expériences de la seconde guerre mondiale — les déportations, les camps de concentration, ou les bateaux de fugitifs juifs auxquels fut refusé le droit d’asile, tels le Saint Louis en 1939, ou le Struma en décembre 1941. Qui parmi les analystes actuels se réfère au passé sinon pour évoquer le spectre des « Grandes invasions » de l’antiquité tardive ou des « hordes » du moyen âge ? Depuis les années 90, ce discours qui a visé d’abord les Européens de l’Est puis les Turcs, Syriens, Afghans ou de Subsahariens, alimente les peurs et conduit l’Union européenne à fermer ses frontières, à renvoyer les réfugiés dans leur pays d’entrée en Europe (selon le règlement Dublin III) ou à charger d’autres pays de les filtrer.

Dans notre monde réputé de plus en plus mobile et interconnecté, que la globalisation rend en tout cas plus fluide que jamais pour les capitaux et les biens, on ferme les frontières avec des barbelés. Dans ce monde qui a inscrit la liberté de circuler dans la Déclaration universelle de 1948 se lit une tension redoublée entre la reconnaissance de ce droit, et des pratiques qui le nient sans cesse. Il faut dire que le concept de liberté de circuler est élastique : il a servi dans l’histoire à la fois aux marchandises et aux personnes, aux capitaux et aux savoirs ; il a justifié et l’esclavage et l’abolition de l’esclavage ; le commerce ou le cosmopolitisme et la colonisation, l’appropriation des espaces par les Etats dominants. La liberté de circuler est, écrivait le sociologue allemand Alfred Schutz, « la figure de toutes les mobilités » et son ambiguïté explique aussi qu’elle puisse constituer aujourd’hui un des facteurs d’inégalité dans le monde.

Pour réfléchir à ces tensions et ces paradoxes, il importe d’inscrire le moment présent dans une histoire plus longue. Il ne s’agit pas de chercher dans le passé des modèles mais de comprendre des évolutions, et de garder à distance les fantasmes — tout en prenant conscience de l’absolue spécificité de notre actualité et du grand renversement auquel nous assistons depuis la fin du XXe siècle. Après la seconde guerre mondiale, après la Catastrophe, femmes et hommes de tous les pays ont voulu construire un nouveau monde fondé sur les valeurs d’humanité, sur le respect de l’autre et la protection des individus. Les déclarations universelles de droits, les institutions internationales se sont multipliées, qui plaçaient l’être humain au cœur des préoccupations de tous. C’était là une grande rupture avec les mondes précédents. Jamais dans toute l’histoire de l’humanité l’institutionnalisation de la défense de l’humain, sa « constitutionnalisation même » n’avait été à ce point pensées ni réalisées. Et pourtant, ces déclarations sont restées lettre morte ; dans les faits, c’est l’inverse qui s’est produit. Comme l’a souligné Miguel Abensour, l’idée d’émancipation, reprise du XIXe siècle, s’est retournée en son contraire. Ce « grand retournement » est visible dans le monde entier aujourd’hui : il n’est que de songer aux camps permanents de fugitifs, tels ceux des Palestiniens en Jordanie, ou des Somalis au Kenya, au nombre croissant de persécutés dans le monde — 51 Millions selon les chiffres du HCR ; à ces migrants qu’on parque et dont on a si peur qu’on ne les considère même plus, le plus souvent, comme de la main d’œuvre utile. Le néolibéralisme, qui fait de tout un « capital », y compris de l’homme, qui se nourrit des crises tout autant qu’il les provoque, qui ne conçoit que la concurrence comme valeur et l’entreprise comme modèle, n’est pas pour rien non plus dans la dégradation de la personne humaine.

C’est pourquoi la référence au passé est plus que jamais nécessaire, pour y trouver peut-être, comme le disait Castoriadis, un germe capable d’inspirer de nouvelles formes de coexistence.

Mobilité, migration, migrations de masse

Les historiens s’accordent à reconnaître que la mobilité est une constante de l’histoire humaine. Depuis la préhistoire, l’humanité est en mouvement, et c’est dans le mouvement qu’elle se diversifie et progresse, même si idéal de sédentarité et mobilité, xénophobie et ouverture ont été en tension dans toutes les sociétés. Hormis quelques peuples qui ont revendiqué un mythe de formation par autochtonie, les légendes de fondation reposent toutes sur l’immigration ou le mélange des peuples — reflétant l’expérience de la mixité ethnique tout autour de la Méditerranée. On mesure bien l’écart avec notre monde actuel, où l’Autre, pris comme un tout, une masse, devient le danger absolu.

La migration, catégorie d’analyse sociologique ou démographique, est une forme particulière de la mobilité. Elle désigne le fait pour une personne de quitter son lieu de vie dans l’esprit de s’installer dans un autre. Le terme ne correspond pas à un statut précis, même s’il porte en lui l’idée d’un déracinement, mais l’on remarquera que dans l’antiquité, au moyen âge ou à l’époque moderne, le concept n’existe pas ; existent en revanche de nombreux termes qui déclinent des situations de mobilité ou d’extranéité. C’est dire que les flux pacifiques de population ne constituaient pas dans ces périodes un objet de normes.

Ces catégories (mobilité et migration) sont toutefois bien faibles pour rendre compte de la violence de notre monde présent. Aujourd’hui le terme « migrant » désigne de manière raccourcie des personnes qui sont trop indésirables pour être même nommées « immigrés », trop persécutés pour avoir le statut d’« émigrés » ; quant à « réfugié » il désigne un statut juridique, reconnu il y a seulement un demi-siècle par la Convention de Genève de 1951, nous y reviendrons.

La liberté de circuler

Si la mobilité fut un phénomène structurant des sociétés pré-contemporaines, tout le monde n’y était pas libre de circuler. Bien que fluides, ces sociétés ont été en fait très régulées, si bien qu’on ne peut de ce point de vue les opposer avec le temps présent. Mais d’une part le contrôle portait sur des catégories de personnes selon des logiques variées (fiscale, militaire, sanitaire même) et non sur le territoire en tant que tel, ni sur les flux ; et d’autre part l’on s’y préoccupait moins d’immigration que d’émigration car la richesse démographique était considérée comme la condition de la puissance internationale2.

Au contraire, depuis la formation des Etats-nations, les logiques ont changé. Dans ce monde juridique contemporain où la souveraineté est limitée par le territoire et s’exerce à travers lui, l’être humain reçoit le droit de circuler librement sur le territoire de l’Etat dont il est le ressortissant, tandis que cet Etat peut interdire son territoire à un étranger, qui est défini de manière univoque comme le « non-national » – et en français, le mot étranger/étrange dit bien la radicalité de cette extériorité. L’Union européenne, avec les traités d’Amsterdam et de Lisbonne, n’a fait que repousser aux limites de l’Europe les mêmes logiques et les mêmes pressions. Ainsi, alors que le droit d’émigrer a été reconnu depuis la déclaration universelle de 1948, le droit d’immigrer qui relève de la souveraineté des Etats ne l’est pas, ou du moins pas pour tous3 : riches et hommes d’affaires n’ont pas de frontière, et la différence à l’échelle du monde s’accroît entre ces derniers et tous ceux à qui on refuse ce droit, au point qu’on a pu parler de global apartheid. Une situation bien différente du passé.

C’est cette même logique qui a poussé les Etats-nations à imposer partout le passeport, et les techniques d’identification de plus en plus sophistiquées ; ou encore à supprimer les minorités, en les absorbant ou en les expulsant, amorçant au XXe siècle un processus de « dé-métissage » (unmixing of peoples selon l’expression du sociologue américain Roger Brubaker4), et d’ethnicisation de la citoyenneté, qui a mis sur les routes des millions de gens : 1,25 million de Grecs revenus de Turquie et 430 000 turcs et musulmans quittant la Grèce après la dislocation de l’empire ottoman au XXe siècle ! A quoi il faut encore ajouter les retours de milliers de colons vers la métropole après la décolonisation (1 million de pieds noirs après l’indépendance de l’Algérie à partir de 1962) et le départ de nombreuses minorités quittant leur pays à la suite de la transformation des anciennes colonies en Etats-nations : les Ghanaiens quittant le Nigeria, les Sénégalais le Ghana, ou les Indians l’East Africa. Au XXe siècle seul le rideau de fer pendant la guerre froide a limité les migrations, en supprimant un droit fondamental, le droit d’émigrer.

Les migrations de masse, si caractéristiques du XXe siècle, ne sont toutefois pas un phénomène récent. On les retrouve à toutes les périodes de l’histoire et sous toutes les formes : déplacements de population à l’intérieur d’un Etat ; expulsions liées à une colonisation ; réduction en esclavage et déportations. Ces migrations, forcées et violentes, ont été, hier comme aujourd’hui, des mouvements de milliers de gens, hommes, femmes et enfants, en fuite ou déplacés sous la contrainte politique, militaire, économique, ou climatique : ce furent les Goths fuyant les Huns au IVe s de notre ère et demandant l’asile aux Romains, qui eux-mêmes pratiquèrent les déportations massives de captifs ; les juifs puis les musulmans expulsés d’Espagne depuis la fin du XVe siècle ; les huguenots forcés de quitter la France au cours des XVIe et XVIIe siècles ; en 1830-32, les kabyles algériens fuyant en masse la colonisation française vers la Syrie alors sous tutelle turque ; et au XXe siècle, tant de déportés vers la mort, tels les Arméniens par les Turcs, les Juifs et les Tsiganes par les nazis et leurs collaborateurs dans tous les pays d’Europe.

La précarité des migrants et les réponses à la question

L’idée de masse déshumanise les migrants ; il faut faire l’effort de les individualiser pour prendre la mesure du phénomène et retrouver l’expérience humaine par-delà le nombre, prendre conscience que chacun d’entre eux, qu’il soit pauvre ou fortuné, est avant tout un individu qui ne peut rentrer chez lui sans mettre sa vie en danger. La migration, qui parfois porte en elle un espoir de changement, a de fait toujours été également synonyme de précarité et insécurité. La précarité c’est à la fois le risque de perdre ses biens et sa liberté, c’est aussi ne pas parler la langue du pays où l’on arrive, ne pas connaître le droit local, ne pas savoir ce que sera son sort une fois arrivé à destination ; être à la merci d’une expulsion arbitraire, ou encore, avant cela, des passeurs — une figure bien connue de l’histoire des migrations, autant de Charons qui mènent les hommes à une sorte d’esclavage, temporaire ou prolongé, ou à la mort.

Au cours des XVIe–XVIIe siècles, « dans les Caraïbes néerlandaises, françaises et anglaises ou dans les colonies méridionales d’Amérique du Nord », de pauvres migrants européens, hommes et femmes mettaient leur force de travail en gage auprès d’un capitaine de navires ou d’un négociant qui s’improvisaient passeurs vers un monde meilleur : ces migrants, appelés indentured servants, étaient à l’arrivée mis aux enchères aux employeurs les plus offrants, et devaient ensuite respecter une obligation de travailler entre trois et dix ans pour leurs employeurs — une sorte de servitude temporaire que l’on connaît bien dans le monde d’aujourd’hui. A cette catégorie de passeurs, qui transforment les migrants en biens (commodities) monnayables, appartiennent encore les redemptioners qui du XVIIe au XIXe siècle proposaient aux migrants de financer leur voyage en travaillant pour eux après le voyage. Aujourd’hui, les réfugiés enrichissent les passeurs qui leur louent à haut prix une traversée improbable tandis que tant de femmes sont soumises à une prostitution forcée.

A cette précarité fondamentale, deux réponses ont été données dans l’histoire : assurer la sûreté des migrants ou assurer la sécurité des sociétés d’accueil. De sûreté il était question dans les traités bilatéraux, les accords d’hospitalité privés ou publics, dans le rôle laissé aux associations ; et ce qui sous-tendait cette vision, plus fréquente dans les sociétés pré-contemporaines, c’était une éthique de l’hospitalité — par où se résolvait l’une des questions fondamentales pour tout migrant et pour toute société d’accueil, celle de la confiance. Lorsque la sécurité de l’Etat était au contraire l’objectif, il n’était plus question de confiance, plus question d’hospitalité ; le soupçon prédominait parce que la migration était considérée comme une intrusion ou une menace. Cette logique a conduit parfois à la criminalisation des migrants dans le passé, mais c’est surtout un trait de notre temps, qu’on les accuse d’être des escrocs du droit d’asile, des trafiquants de drogue ou des terroristes cachés ; elle s’accompagne non seulement de leur mise à l’écart mais de leur confinement dans des camps de détention, comme c’est le cas notamment depuis le marchandage entre l’UE et la Turquie : les migrants, y compris les enfants, qui arrivent en Grèce sont arrêtés et internés soi-disant « légalement ». Une telle politique sécuritaire a des effets à la fois à l’intérieur des sociétés, sur les citoyens eux-mêmes, et à l’extérieur, sur les migrants, qui non seulement voient augmenter leur précarité mais sont conduits à plus de défiance et de non-respect à l’égard des lois et des autorités du pays d’accueil. Il y a dans la politique ultra-sécuritaire un effet de surenchère difficilement maîtrisable.

Le statut même de « réfugié » à travers les siècles illustre cette hésitation entre la confiance et la méfiance, entre le point de vue du migrant et le point de vue de l’Etat, entre sûreté et sécurité : dans les sociétés pré-contemporaines, le fait de se réfugier dans des espaces dotés du droit d’asile (temples ou églises) activait un mécanisme de protection ; aujourd’hui, depuis la convention de Genève de 1951 et les protocoles de 1967-69, la notion de persécution unifie le statut de réfugié sans toutefois intégrer les victimes des guerres civiles, et des régimes dictatoriaux5 ; mais dans la pratique c’est à chaque personne, individuellement, à prouver qu’il est persécuté – si les réfugiés ont un statut ils ne forment pas une catégorie sociale capable d’agir collectivement, ils ne peuvent être que les objets de décision et de discours6 – et les Etats nationaux sont les seuls responsables de l’interprétation des textes et des situations individuelles. Depuis les années 70-80, alors que le flou s’est introduit dans la réalité entre migrants économiques et réfugiés politiques (que l’on s’efforce toutefois de distinguer pour avoir une bonne raison de rejeter les premiers), l’interprétation des textes a été de plus en plus restreinte, ce qui montre qu’on a plutôt cherché à se protéger des réfugiés, surtout lorsque ces derniers venaient du Tiers monde7. Jadis quand les Européens allaient chercher ces mêmes migrants pour leur proposer du travail, ils ouvraient grandes les portes de leur pays ; aujourd’hui que les migrants viennent d’eux-mêmes, on ne les accepte plus. Mais cette évolution ne concerne pas que l’Europe. De ce point de vue, les différences entre le Sud et le Nord ont eu tendance à s’estomper8. A l’heure de la globalisation, tous les Etats, y compris ceux qui étaient jusqu’aujourd’hui des pays d’émigration, sont devenus des pays d’immigration.

Suite : les-migrations-entre-passe-et-present-ii/

Collectif critique

http://collectifcritique.org/spip.php?article22

1 C.D Wingenroth, « Das Jahrhundert der Flüchtlinge », Aussenpolitik, 10, n.8, S : 409-499, cité par K. Bade. L’Europe en mouvement. La migration de la fin du XVIIIe siècle à nos jours (Munich, 2000), Paris, 2002.

2 Voir Claudia Moatti éd., La mobilité des personnes en Méditerranée de l’antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et documents d’identification, Rome, 2004 ; Claudia Moatti, Wolfgang Kaiser, Christophe Pébarthe éd., Le monde de l’itinérance en Méditerranée. Procédures de contrôle et documents d’identification, Paris, 2007.

3 Catherine Wihtol de Wenden, Le droit d’émigrer, Paris, 2016.

4 Rogers Brubaker, « Aftermaths of Empire and the Unmixing of Peoples : Historical and Comparative Perspectives », dans Nationalism reframed. Nationhood and the National Question in the New Europe, Cambridge, 1996, 148-178.

5 Comme le remarque Dick Hoerder, Cultures in Contact, World Migrations in the Second Millenium, Duke University Press, 2002, p. 515.

6 Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration, Paris, 2001, p. 286.

7 Karl Bade, L’Europe en mouvement, Paris, 2001, p. 460 suiv.

8 k Catherine Wihtol de Wenden, Le droit d’émigrer, 2016, p.32.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s