Un hommage aux victimes du 13 novembre 2016, Lokiss, mur du Carré de Baudouin, Paris XXème

Les street artists réagissent très rapidement à certains événements. Ainsi, je me souviens des fresques rendant hommage à Mickaël Jackson et plus récemment à David Bowie, à Prince, ou Mohamed Ali. Ces fresques ont été peintes, le plus souvent, dans l’urgence. Souvent, le jour de l’annonce du décès ou le lendemain. Certains artistes, comme pour être les premiers sur le coup, ressortirent sur les réseaux sociaux des portraits datant de plusieurs années. Les R.I.P. (non pas les initiales latines, mais l’anglo-saxon bien plus moderne, « Rest in peace ») fleurirent sur des milliers de murs dans le monde entier (du moins, dans les pays dans lesquels ces stars de la musique et du sport avaient quelque audience). Il en est autrement des conflits qui ensanglantent notre planète ou des drames absolus, comme les noyades par milliers des migrants en Méditerranée. Les massacres de la rédaction de Charlie et ceux du 13 novembre ont eu bien peu d’écho dans le petit monde du street art en France. Je me souviens de C 215 donnant des pochoirs « Je suis Charlie », de quelques fresques malhabiles, de grands et beaux collages de Jo Di Bona et de diverses « petites choses ». A croire que les street artists français sont surtout sensibles aux figures de leur culture et que l’heure n’est pas aux messages politiques et sociaux forts. C’est une des raisons qui m’amènent à vous présenter une œuvre remarquable par bien des aspects, l’hommage de Lokiss aux victimes du 13 novembre dernier.

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Lokiss est un pionnier du graffiti français qui a inspiré plusieurs générations d’artistes. Curieux, il a exploré de nombreux domaines artistiques : la peinture de chevalet, la photographie, la musique, le multimédia et il poursuit actuellement ses recherches sur le graffiti. Sollicité par l’association Art Azoï, qui décidément fait beaucoup pour le street art à Paris, Lokiss s’est emparé des 100 m2 du mur du Carré de Baudouin pour apporter son témoignage aux victimes du 13 novembre. Certes le street art est un art de l’éphémère et le 01/09/2016 sa fresque sera recouverte, mais sa fresque est un « tombeau » qui porte sa vision des massacres.

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Explicitement, les massacres n’apparaissent que par leur date, peinte à l’extrémité droite de la fresque. En fait, la composition savante ne se laisse pas lire d’emblée. Certaines scènes sont entourées d’une limite graphique, comme des cartouches. D’autres scènes superposent des lignes ; des lignes rouges et noires se détachent sur un fond clair parsemé « d’éclats » de peinture, comme autant d’impacts de balles. La « lecture » de cette fresque, à mon sens, doit être personnelle et intime. Il s’agit d’émotions et les émotions pour surgir et s’imposer à notre conscience n’ont guère besoin de « clés ». Le quidam, dans un premier temps, « le nez » sur la fresque, ne comprend pas tout, voire pas grand-chose, à la limite rien ! En parcourant le long trottoir, il commence à reconnaître des formes. Il s’éloigne alors, traverse la rue de Ménilmontant, et de ce point de vue, cerne la composition. Alors, ce qui était confus devient extrêmement précis. Alors, les formes se détachent du réseau des lignes : les corps surgissent, les visages apparaissent, des bras tendus, des dents, des mains. Parfois, ces formes sont imbriquées, presque superposées. Elles se mêlent au réseau dense des lignes. Alors, l’émotion nous submerge.

Lokiss dans un entretien a expliqué  sa démarche. Sa parole est dense et explicative :

« Ma première intention était de faire un mur proche de mes sculptures. Garder cet aspect froid et métallique pour y dessiner mes personnages, juste au trait, comme plusieurs esquisses superposées les unes aux autres. Je mets en avant les dynamiques et la pureté de la ligne à la manière du wildstyle. Ces visages torturés, déformés par la souffrance, renvoient aux murs que je peignais dans les années 80. J’ai gardé ce côté géométrique, presque vectoriel qui me vient du lettrage, plus précisément du writer Rammellzee dont le travail s’est peu à peu éloigné des codes classiques du graffiti pour aller vers quelque chose de plus abstrait et agressif. Ici, je veux imposer le côté radical et intransigeant du graffiti en réaction à ce street art gentil, décoratif et aseptisé. Les gens s’habituent à toutes ces peintures fun et colorées que l’on leur impose ici et là. Il est temps de peindre des images fortes dans la rue. »

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Pour ceux qui en doutent encore, le street art est une des formes majeures de l’art contemporain. Il repose, certes autrement, le vieux débat de « L’art pour l’art ». Le street art est traversé de multiples courants mais quant à moi, je continue à penser que lorsqu’on n’a rien à dire… il vaut mieux se taire !

Richard Tassart

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