Connexion permanente, réceptivité sensorielle et spectacle mondialisé

smart_stadiumLes spectacles sportifs, les équipes de football, les supporters et leurs banderoles au « caractère souvent très poétique » ou « ces fins aphorismes venus des profondeurs des tribunes de stades » comme l’indique avec humour Marc Perelman.

L’auteur propose des analyses sur la modification induites par la numérisation des stades, la généralisation des smartphones ou tablettes, le passage du supporter au spectateur sous l’emprise numérique. Je garde ici les seuls termes au masculin, l’auteur n’interrogeant pas les éventuelles variations liées à au genre.

Marc Perelman détaille « la percée du numérique » dans les stades en France. Il met en rapport « la tendance technologique lourde actuelle » et les modifications du rôle, de la fonction de l’édifice « stade » et de son environnement.

Extension du champ des systèmes informatiques, nouvelles applications, partage sur les « réseaux sociaux », spectacle numérisé, intégration de l’image dans le stade… « Nous allons donc voir comment la vague numérique va sans aucun doute renouveler les modes de « supportérisme » au sein des stades. Mais aussi comment le numérique va radicalement transformer les rapports des individus entre eux au cœur d’une structure architecturée, le stade, et plus lointainement dans la ville, jusqu’aux appartements et autres lieux de résidence capables de recréer à une échelle beaucoup plus petite l’ambiance d’un stade ».

L’auteur analyse les développements de l’« e-sport », les tournois de jeux vidéo, la place du jeu vidéo dans l’« industrie culturelle », les enjeux financiers liés à la transformation des lieux de sport, l’industrie du BTP.

J’ai notamment apprécié les passages sur le « tout voir », la concentration visuelle, la gestuelle stéréotypée, l’objet de rêve, la ferveur « quasi religieuse », le « temps sportif », le passage du sport au « spectacle du sport », le pouvoir de la télévision et le rituel entre téléspectateur et image (qu’en est-il des téléspectatrices ?), les règles propres de la construction narrative et de l’esthétique des spectacles télévisuels, le « rendre visible l’invisible », l’association d’images réelles et virtuelles, les émotions captées, la réalité transformée ou augmentée, le stade reconfiguré par la télévision, la focalisation sur l’immédiat et l’instantané…

S’il me paraît juste de parler d’« emprise », celle-ci ne peut-être considérée comme « irrésistible », formant une « cage de fer » ou seulement une « servitude ». Aucun rapport social n’existe sans contradictions internes. Ce qui explique aussi que l’on peut les penser, les comprendre, les combattre. Je préfère les utilisations du concept de fétichisme (voir dans un autre cadre, Antoine Artous : Le fétichisme chez Marx – Le marxisme comme théorie critique : Marchandise, objectivité, rapports sociaux et fétichisme).

Marc Perelman analyse les inquiétantes « mutations spatiales et temporelles du stade », les dispositifs de réseaux, la « numérisation de l’attention », les parcours, « le stade est déjà dans le parcours qui y mène », les processus d’individualisation et d’isolement, la visualisation des émotions, « l’agrégation émotionnelle des individus », l’esthétisation et les techniques, le stage augmenté et les véritables structures audiovisuelles connectées, « Le stade est en effet bien plus qu’un moyen et davantage qu’un instrument ou encore un outil », la dilatation du lieu et sa pénétration dans le tissu urbain…

Il insiste aussi sur les achats impulsifs, l’activation permanente du téléphone, la « laisse électronique », la vidéosurveillance, la surveillance « au stade 2.0 », la dissolution des espaces intimes et le « fétichisme de l’optique », la tolérance à ce qui serait jugé intolérable dans d’autres circonstances…

Que l’on partage ou non les différentes analyses proposées, un livre très utile contre la peste émotionnelle, la diffusion d’outils et de techniques renforçant la marchandisation ou l’individualisation fétichisée (ce qui ne dit rien sur les éventuelles possibilités d’autres usages ; mais cela implique, à mes yeux, une critique radicale de l’idée même de connexion en permanence), la démence financière ou les aberrations technologiques et leur esthétisation…

En complément possible :

Michel Caillat et Marc Perelman : A l’heure de l’Euro 2016. La propagande silencieuse, a-lheure-de-leuro-2016-la-propagande-silencieuse/

Alternatives Sud : Sport et mondialisation : une-aubaine-pour-certains-mais-pas-pour-les-populations/

CETIM : La coupe est pleine ! Les désastres économiques et sociaux des grands événements sportifs : protester-contre-les-depenses-inutiles-et-gagner-une-autre-coupe-du-monde-celle-du-progres-social/.

Marc Perelman : Smart Stadium

Le stade numérique du spectacle sportif

Editions L’Echappée, Paris 2016, 94 pages, 9 euros

Didier Epsztajn

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