L’enlèvement d’Europe

(De la plage de Sidon, Sayda du Liban moderne aujourd’hui, à Francfort-sur-Main –  Allemagne, 29 Juin 2016)

Europe était une princesse phénicienne, fille du Roi de Tyr Agenor et de la princesse Argiope. Tyr du lointain Moyen-Orient. Pour quelles obscures raisons, son nom, Europe, fût-il donné au continent que nous habitons aujourd’hui ?

« Le plus curieux, disait déjà Hérodote, cinq siècles avant J.-C., c’est que la belle tyrienne était de naissance asiatique et n’avait jamais vécu sur cette terre que les Grecs appellent maintenant Europe. Ne cherchons pas à comprendre. Nous nous rangerons à la coutume », concluait-il philosophiquement.

Mystère jamais percé, ni celui des limites du continent Europe. À l’Ouest, bordé par l’Atlantique, mais à l’Est, selon Hérodote, s’arrêtant au Tanaïs, c’est ainsi qu’il surnommait le Don ; plus près de nous, le Général De Gaulle le faisant aller jusqu’à l’Oural.

Selon une autre hypothèse, la première mention connue du mot Europe proviendrait d’une stèle assyrienne qui distinguait les rivages de la mer Égée par deux mots phéniciens : Ereb, le couchant, et Assou, le levant. L’origine des noms grecs Eurôpê et Asia se trouvent dans ces deux termes, par lesquels les marins phéniciens désignaient les rives opposées de la mer Égée, la Grèce actuelle et l’Anatolie aujourd’hui turque.

(Pour revenir au Général De Gaulle, c’est à l’Université de Strasbourg, en Septembre 1959, pour célébrer la coopération franco-allemande qu’il appelait de ses vœux, que le Général avait lancé : « Oui, c’est l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, l’Europe entière qui décidera du destin du monde ». Restons prudents quant à cette affirmation, car le Général, génial stratège, avait aussi quelques lacunes et n’a pas toujours fait tout juste. Ne faisait-il pas aller la France de Dunkerque à Tamanrasset, non plus dans l’Oural, mais dans le Hoggar ?)

Qu’en est-il donc de l’enlèvement de la princesse Europe ? Alors qu’elle se promenait nue et désirable sur la plage de Sidon la cananéenne, la rivale d’alors de Tyr, Marché, le Zeus de cette époque de la seconde partie du XXe siècle après J.-C., Marché l’aperçut et, tout de suite, séduit par sa beauté, la voulut pour femme. Afin de l’approcher sans l’effrayer, il n’était pas beau et ses traits étaient repoussants, il se métamorphosa en un taureau blanc, animal alors symbole de paix, de justice, de prospérité et surtout protecteur face aux visées hégémoniques de deux Titans rivaux de cette époque, toujours présentés sous les traits rassurants d’oncles vertueux et protecteurs. Titans en réalité brutaux et malfaisants, prénommés Oncle Jo et Oncle Sam.

Europe, imprudente, charmée par le beau taureau blanc, s’approcha sans frayeur et, irréfléchie, le chevaucha, ceinturant son large cou, un cou de taureau, de ses beaux bras blancs et laiteux. Aussitôt, elle fut enlevée au galop et transportée jusqu’à Francfort.

C’est là, dans l’une des chambres du Château de BCE, le palais du Dieu Suprême Marché, que celui-ci reprit alors forme humaine et qu’Europe et lui s’accouplèrent. Il fut alors chanté le prélude de « l’Ode à la joie », du 4° mouvement de la IXe Symphonie de Ludwig van Beethoven.

Cette union fut jugée par beaucoup illégitime et frauduleuse, Marché, pour séduire Europe ayant usé de nombre de subterfuges. Entre autres prétendre la défendre des visées du Titan Oncle Sam et promettre de lui apporter justice sociale et prospérité. Jugement prémonitoire et malheureusement vérifié, car de cette union contre nature et pourtant consentante naquirent deux monstres, Mario Draghi et Wolfgang Schäuble. Tous deux deviendront plus tard Juges des Enfers. C’est eux qui condamneront la jeune princesse Hellène pour mauvaise et insouciante conduite dans la marche de ses affaires. « Cigale, paye d’abord ta Dette, lui avaient-ils enjoint, sinon ce sera l’Enfer ! » La cigale paya et eut tout de même l’Enfer.

Le plus cruel pour Europe, revenons à elle, vieillissante et ayant perdu l’attrait de la jeunesse et sa virginité, fut sa mise sur le trottoir par Marché, le Roi des Dieux, et ses grands prêtres d’alors, DelorsBarroso et Juncker. L’Ode à la joie était devenu l’Ode au fric. Les mêmes qui à Maastricht, sur la rivière Meuse, lui avaient promis en 1992 prospérité et indépendance, l’abandonnaient maintenant pour la livrer, une poignée d’euros – infamie, son nom était devenu celui d’une monnaie – une poignée d’euros, à un tenancier de café borgne de Chicago, surnommé TAFTA.

Il était trop tard maintenant pour Europe, princesse et midinette devenue maintenant michetonneuse. Allait-elle, roulure, continuer à rouler au ruisseau telle la Gervaise de L’Assommoir, ou revivrait-elle, comme au temps de sa jeunesse, espoirs de liberté, de paix, de prospérité et de justice ? Connaîtrait-elle enfin le véritable amour ?

(Une midinette est une jeune femme un peu naïve et sentimentale. Ce mot est apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle dans le milieu de la mode, à Paris. Il désignait les petites couturières des grandes maisons parisiennes. On les surnommait « midinettes » car elles faisaient « dînette à midi » ;  soucieuses de leur ligne, elles se contentaient de petits repas qu’elles prenaient dans les parcs publics de la capitale, notamment celui des Tuileries.

Quant à michetonneuse, c’était le joli nom que l’on donnait aux prostituées occasionnelles. Une roulure était une femme dépravée.)

Pour cela, il lui faudrait renoncer à ses anciennes amours coupables, celles pour Zeus-Marché, devenu aujourd’hui son mac, et renouer des idylles plus vertueuses. Rompre enfin avec les traités que lui avait imposés son avide suborneur. Beaucoup le lui enjoignaient. En aurait-elle le courage ? Il n’était pas trop tard. Car nombreux sont ceux qui voudraient encore la chérir.

Jean Casanova

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